17.04.2006
Parenthèse 4
Hop, nouvelle version du 27.
Pasquale renaît.
:-)
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13.04.2006
27 - Tout plein d'olives vertes pour Peggy
Peggy adore les olives. Les vertes, pas les noires.
Fabrizio nous rejoindra plus tard. Il y a un marché aux puces, le lundi de Pâques, à Santa Croce. Il espère y dénicher un ventilateur pour le monter dans la cheminée.
Claude fait des pirouettes, lance la pâte en l’air, ne la rattrape pas toujours.
Ottavio rit, dispose tout plein d’olives vertes sur une pizza qu’il garnit pour Peggy.
Sur la terrasse, le vieux papy de la fillette fume en compagnie de Nella qui lui tient sa cigarette. Elle croise mon regard, me sourit. Ottavio lui a fait des confidences, hier, dans le jardin.
«Je crois qu’on est bon, là…»
Donatella vient de passer la main au-dessus de la plaque de cuisson et me fait signe que je peux tenter une première fournée.
Un jour, au retour d’un déjeuner particulièrement décevant, l’infirmière avait maudit le monde en général, l’Ospedale San Benedetto en particulier et pour conclure, avec une mention toute spéciale, le Restomobile et sa malbouffe industrielle. Ottavio s’était mis à pleurer. Il tenait à elle, avait peur qu’elle ne démissionne.
«Je peux le faire, papa ?»
Nous observons mon fils. Il manœuvre la pelle comme s’il avait cuit des pizzas durant toute sa vie !
Donatella se tient encore très près de moi et j’en profite pour demander à voix basse :
«C’était son idée, alors ?»
Elle ne répond pas.
«C’est mon fils qui a voulu construire ce four ?»
Elle se tourne vers Ottavio.
«Ne la cuis pas trop, pour le papy de Peggy. Monsieur Giacomo n’a plus toutes ses dents.»
Claude semble avoir entendu ma question et fuit mon regard.
Ottavio transpire devant le four, surveille la cuisson, captivé. Il est vrai qu’un ventilateur ne sera pas un luxe, en été. Des bouffées d’air chaud répandent des odeurs de pain, d’origan et de mozzarella dans la chambre.
Il se met à pleuvoir et Nella nous rejoint avec le vieux monsieur Giacomo. Quand elle immobilise la chaise roulante devant la table de jeu, la tête du vieillard nous refait ses petits mouvements de basset.
Donatella allume le lustre un peu kitsch. Elle aurait donc mis son père et son cousin à contribution pour réaliser le projet fou d’un de ses patients ?
Emmurés en-dessous du four dont Ottavio vient d’extraire la première pizza, je devine nos guerriers du bien et du mal qui fondent et se confondent sur les carreaux roses et noirs du redoutable royaume de Hockenpock.
«Et une molle, une !»
Claude dansote avec l’assiette qu’il dépose devant Peggy. Elle se met à découper de tout petits morceaux pour son papy.
«Encore quelques minutes pour la spéciale olives vertes de la demoiselle !»
Nella se tient près de moi.
Elle m’embrasse.
«Tu t’es levé, cette nuit ?»
Oui.
Je n’arrivais pas à trouver le sommeil.
J’ai allumé l’ordinateur pour retrouver le message de Dimitri concernant cette société qui cherche un ingénieur sur Cuneo.
«Je t’ai entendu imprimer quelque chose, non ?»
Mon CV. A toutes fins utiles, j’ai mentionné mes nouvelles connaissances en anglais. Je me suis dit qu’il faudra refaire une photo, aussi. Dans la salle de bain j’ai surpris l’expression de mon visage qui n’est pas celle d’il y a deux ans.
«Qu’est-ce que tu farfouillais dans la salle de bain ?»
Je rougis. A-t-elle vu la lumière s’allumer et s’éteindre ? J’ai dû rester là une demi heure au moins à répéter un rituel ridicule. J’actionnais l’interrupteur, clignais des yeux, m’observais un instant, me replongeais dans le noir, recommençais.
«Prosciuto pour toi, Papa ?»
Oui !
Parfois, je retrouvais le visage d’un homme serein qui rassure une dame inquiète. Nous avons bon espoir, disait-il. Un instantané parfait pour un futur emploi un peu plus commercial que technique comme celui que propose cette petite entreprise milanaise.
«Ajoute encore un peu de mozzarella, Claude, mon papa il adore le fromage ! »
A d’autres moments, je surprenais un regard sévère. Celui qui impressionne Donatella quand elle redoute que je vais me fâcher ?
«Elle chauffe un max, ta résistance, Papa !»
Il me vient de mon père, cet air de reproche. Tu n’es qu’une chiffe-molle romantique, Pasquale ! Qui t’empêchera de rêver quand je ne serai plus là ? C’était son message d’adieu peu avant que le cancer ne l’emporte. Qu’il repose en paix. Je me suis débrouillé tout seul pour m’interdire d’espérer. Il peut être fier de son fils.
«Tu l’aimes un peu trop cuite, hein oui ?»
Et puis il y eut des larmes.
«Ça va ?»
Un torrent de larmes. Je me suis assis dans le noir, sur le carrelage.
«Oui.»
Je rassure Nella, prends Ottavio dans mes bras, l’embrasse lui dis que je l’aime.
«Faudrait pas qu’elle crame, tout de même !»
Il se dégage.
Nella m’interroge toujours du regard.
«En fait, je prenais les mesures pour un nouvel évier.»
A partir de la semaine prochaine, Ottavio passera tous les samedis et dimanches avec nous.
Cela transformera son séjour long en une série d’hospitalisations brèves. Statistiquement, cela fait preuve d’une gestion plus saine. Le Docteur Aldini augmente ainsi ses chances d’avoir de nouvelles responsabilités quand San Benedetto fusionnera avec trois autres cliniques de taille trop modeste pour être efficaces.
Quand je me suis relevé, je n’ai plus actionné l’interrupteur. Dans la pénombre, j’ai cru voir les yeux d’un enfant.
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26 - La longue vie d'Isabella Blumenstein
Nella dort déjà. Assis sur le lit je regarde, par la fenêtre de notre chambre, la silhouette sombre que dessinent, au-dessus des maisons, les derniers étages de la tour carrée de l’Ospedale San Benedetto.
En fin de soirée, le ciel est redevenu gris et lourd, sans quoi on distinguerait plus clairement le grillage métallique qui ceint le toit plat du bâtiment et le fait ressembler à une cage immense, comme on en voit dans un zoo ou un cirque. Donatella m’en a expliqué l’origine. Il y a quelques années, un déséquilibré s’était réfugié là-haut durant plusieurs jours. Quand on a fini par le retrouver il s’est jeté dans le vide, fuyant les infirmiers qui cherchaient à le maîtriser. Depuis…
«Ils auraient dû attendre.»
Depuis, une nouvelle porte blindée, commandée par des cartes magnétiques, interdit aux patients de s’évader de l’unité psychiatrique. Elle est flanquée d’une caméra de surveillance devant laquelle je croise parfois des visiteurs qui attendent patiemment qu’on vienne leur ouvrir. Je presse alors le pas pour contourner l’ascenseur et retrouver l’escalier qui mène à la salle de réunion où me reçoit le Docteur Aldini. Vu de l’extérieur, ce troisième étage, où j’évite de m’attarder, m’intimide déjà par les barreaux devant ses fenêtres.
«Il serait bien descendu manger ou boire.»
Quant au toit de la tour, il ne permet désormais plus de s’envoler vers d’autres vies.
«Comme le noiraud sauvage, chez Nonnina ?»
Le récit de Donatella avait intrigué Ottavio. Aurait-il suffi d’attendre que le malade cherche à se nourrir ? Fallait-il laisser une assiette avec un panini sur une marche de l’escalier de service qui mène au toit ? Y joindre une bouteille d’eau minérale ?
C’était bien d’une telle manière que la Nonnina s’y était prise pour gagner la confiance d’un chat farouche qui rodait dans son jardin. Jour après jour, elle avait déposé, devant la porte de sa cuisine, un bol avec un peu de lait. Ottavio, qui devait avoir sept ou huit ans, était impatient de caresser l’animal, se faisait alors gronder par sa grand-mère mais fut récompensé quand, au bout d’une semaine, la grosse boule de fourrure noire ronronnait sagement sur ses genoux.
Cet après-midi, assis sur le lit de mon fils, je me sentais à l’écart de tous ceux qui s’agitaient dans la chambre. Chacun s’affairait comme s’il avait sa feuille de route et savait très exactement ce qui était attendu de lui. Peut-être que le fou sur le toit avait cherché à fuir un monde où il ne trouvait pas sa place ?
Le document du Docteur Aldini, que j’avais repris en main et que je faisais semblant d’examiner, me donnait une contenance. Je n’y comprenais rien, à vrai dire, mais cela m’importait peu.
Il y avait les courses à ranger. Une résistance électrique à monter dans le four. Une pierre à transporter dont j’ai entendu dire qu’elle se trouvait dans la fourgonnette de Fabrizio. Un évier à fixer au mur.
Je ne participais à aucune de ces activités et personne ne semblait m’y inviter. Est-ce que mon attitude était devenue celle d’un animal méfiant, prêt à s’enfuir à la moindre tentative d’approche ?
Ce qui est sûr, c’est que je m’étais déjà montré passablement agacé en apprenant que Donatella, Claude et Ottavio n’étaient pas partis à Ventimiglia, la veille. Voilà qui expliquait l’avancement des travaux qui m’avait tant surpris ! Ils nous avaient menti.
Mon fils s’est mis a bredouiller. Il rougissait, me jurait que c’était lui qui avait préféré donner un coup de main à Fabrizio, plutôt que d’aller pique-niquer sur la plage. J’aurais dû m’en réjouir. C’était un nouveau signe, tant de la vitalité de notre enfant que de la confiance qu’il retrouvait dans ses facultés. Il a d’ailleurs voulu me montrer les briques qu’il avait maçonnées lui, tout seul, près du mur. Je ne me suis pas levé. C’est Nella qui l’a suivi pour admirer le travail et pour le féliciter, après quoi ils sont partis se balader dehors. Passant devant moi avant de sortir par la terrasse pour descendre dans le jardin par l’escalier extérieur, elle m’a pris le formulaire des mains, s’est retournée, l’a remis à Donatella et m’a lancé sèchement :
«C’est bon, j’ai signé.»
Il n’y avait ensuite plus que l’infirmière et moi, dans la chambre, les hommes étant partis chercher des outils, ou la pierre, ou du ciment, je n’en savais rien.
«Vous voulez que je vous explique ?»
Ils saccageaient tout. Elle, son père, son cousin. Ils avaient même réussi à embrigader Ottavio. Sans l’accord de quiconque, ils avaient envahi cette chambre spacieuse où je venais me réfugier pour regarder la télévision avec mon fils, pour jouer à la console électronique, pour construire des personnages en Lego qui incarnaient les forces du bien et du mal et qui se combattaient sur les carreaux roses et noirs du redoutable royaume de Hockenpock…
«C’est à cause de la fusion, en fait…»
Dont il ne reste rien ! La maçonnerie de leur fichu four à pizza prend appui sur le carrelage et en épouse les contours. De tous les territoires imaginaires de la chambre, Hockenpock est le premier à disparaître mais d’autres suivront, j’en suis sûr.
«Ça vous semblera un peu étrange, mais bon…»
Elle a pris sa voix la plus douce, celle qu’elle réserve d’habitude à Ottavio, quand elle l’encourage à s’exercer et qu’elle ajuste patiemment les réglages de sa prothèse. Ce n’est pas son rôle, non ! Il y a un spécialiste qui est supposé en savoir bien plus qu’elle sur tout ce système myoélectrique sophistiqué. Il voit Ottavio une dizaine de minutes, chaque semaine. Elle pense que c’est insuffisant.
«Il faut savoir que nous serons jugés, enfin, que le Docteur Aldini sera jugée sur la performance de son service.»
Assise sur la table de jeu, Donatella tenait le document tourné vers moi comme pour me permettre de vérifier ses dires. Pour une fois, elle gardait un peu de distance. Me sentait-elle sur le point de me lever et de partir ?
«La direction des nouvelles unités sera confiée aux médecins les plus compétents.»
Là voilà encore à jouer un rôle qui n’était pas le sien. Le Docteur Aldini aurait dû m’apprendre tout cela !
«Alors pour les statistiques, vous comprenez…»
Non. Assis sur le lit de mon fils, dans cette chambre transformée en chantier, je ne comprenais plus ni la vie ni les gens ni leurs soucis ni leurs ambitions. Tout cela ne me concernait pas. Je n’y étais pour rien. Que pouvait bien m’importer le contenu de ce document, si même la guérison d’Ottavio…
Je frissonne, me lève, ferme la fenêtre, reviens m’asseoir. Nella se retourne. Toussote.
Guérison. Le mot est le seul qui convienne. Il m’effraie, me laisse totalement désemparé. Je ne suis pas Donatella. Je n’ai pas son goût pour l’improvisation. Le seul rôle que je connaisse encore est celui du papa d’un enfant atteint de la déficience acquise de Millet-Bowden. Paradoxalement, cette guérison, puisqu’il faut l’appeler par son nom…
«Tu ne dors pas ?»
«Si, si, je me couche…»
Cette guérison me semble tout aussi injuste que la maladie elle-même. Elle est inespérée, elle devrait me combler. Ce que nous voyons ne permet plus le moindre doute sur l’évolution rapide et favorable de l’état de santé d’Ottavio. Quel parent ne serait pas fou de bonheur quand son enfant renaît à la vie alors qu’il semblait condamné à souffrir ?
Moi.
Je l’ai découvert, aujourd’hui. Je ne me suis pas levé pour admirer le pan de mur que mon fils avait maçonné, la veille. Voyant le garçon si joyeusement complice avec Donatella, Claude et Fabrizio, je me suis soudain senti parfaitement inutile. Ottavio prenait son envol comme si tout ce temps que nous avions passé ensemble n’avait jamais existé. Sa guérison avait quelque chose d’insolent, ressemblait à une trahison.
Tout à coup, je me voyais irrémédiablement destiné à faire de la figuration dans la vie des autres. De temps en temps, il m’arriverait encore de tomber bien. Pour tenir une porte. Pour transporter un évier. Pour signer un document. Parfois, quelqu’un se donnerait la peine de m’informer et ferait mine de m’associer vaguement à son projet. Ce serait une courtoisie superflue. Je ne poserais plus de questions.
Il n’y avait rien à comprendre.
Dépitée par mon manque d’intérêt, Donatella venait de replier le formulaire pour le glisser dans une poche de sa blouse blanche quand la porte s’est ouverte.
«On aura besoin de vous deux, là !»
Fabrizio et Claude sont revenus, charriant une pierre en granit bleu sur cette même civière qui leur avait déjà servi au transport des briques. En s’approchant, on pouvait lire :
Isabella Blumenstein
1998 – 2003
Avaient-ils poussé la folie au point de dérober la pierre tombale d’une enfant ? J’ai bousculé Claude pour m’engager dans le couloir.
«Attendez, Monsieur !»
L’étudiant m’a suivi, s’est empressé de me rassurer. En réalité, la regrettée Madame Blumenstein avait vécu plus que centenaire. Le graveur s’était trompé de siècle. Comme si cette erreur ne suffisait pas, il avait également tracé une croix plutôt qu’une étoile de David. Avec tout ça…
«La pierre était fichue. Il nous l’a cédée pour trois fois rien, d’autant plus que c’est le papa d’une copine de fac.»
Récupérer tout et n’importe quoi, voilà un autre trait commun aux membres de la famille de Donatella. Si le gène du recyclage existe, on le découvrira en analysant leurs chromosomes. Il doit être voisin de celui de l’opportunisme. Leur projet avance plutôt bien, non, maintenant que mon fils est assez valide pour leur prêter main forte ?
«Et qu’il avait un verre dans le nez.»
Voilà ! Une résistance électrique dans un vieil autoclave, un évier dans un pavillon désaffecté, une pierre tombale chez un graveur alcoolique…
J’ai fait demi-tour. Où comptais-je aller, d’ailleurs, en m’éloignant ainsi de la chambre ? Sur le toit ? Ils étaient les plus forts.
«Plus réfractaire que ça, tu meurs !»
La centenaire ? Il l’avait connue, Fabrizio ?
«Non, pour la cuisson, le granit, vous verrez !»
Nous n’étions pas trop de quatre pour retourner l’épaisse pierre tombale et pour l’amener devant le four où elle ferait désormais office de plaque de cuisson.
«Passez derrière avec Do, vous nous guiderez.»
Je n’ai pas obéi tout de suite, car je venais de découvrir quelque chose à l’intérieur du four. Fabrizio a suivi mon regard, haussé les épaules :
«C’est le gamin qui a voulu ça.»
Dame Babiglieri, quatre Chatons Furieux, un Valet sur les carreaux roses. Une douzaine de Hocks et de Pocks sur les noirs. Ottavio avait tenu à mettre en scène un combat héroïque avant que tous nos personnages ne soient emmurés à tout jamais. Je me penchais, contemplais une dernière fois le redoutable royaume que la pierre tombale d’Isabella Blumenstein allait recouvrir, dans quelques instants.
«Ils vont fondre, non ?»
A moins d’un mètre au-dessus du petit peuple en Lego se trouvait l'élément chauffant, une résistance électrique puissante.
«Je lui ai dit, Signor Ingeniere...»
Et ?
«Je ne suis que le chef de chantier, moi !»
Un clin d’œil. À moi ou à sa fille ?
«Je suis les instructions du maître d’œuvre.»
Nella s’est mise à ronfler. Elle refuse de me croire quand j’affirme que ça lui arrive.
Je me couche.
Il faut avouer qu’elle ne fait pas beaucoup de bruit.
Non.
Ce serait plutôt comme un ronronnement.
Rassurant.
12:06 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures
