13.02.2006
2 - Temps partagé
Il y a des gens qui savent vivre et qui savent écrire. Ernest Hemingway ? C’est un bon exemple, oui. Ceux qui n’ont pas goûté à sa prose connaissent au moins son cocktail préféré ou se sont attardés dans ce bar vénitien dont il a fait la réputation ou ont visité sa maison, en Floride. Pour les écrivains comme lui, vie et écriture se confondent. C’est plutôt rare et sans grand intérêt. Vous connaissez déjà mon manque de tendresse pour les choses simples. Ne nous attardons pas, séduits par la facilité. Abordons une question plus complexe.
Il y a des gens comme moi, qui savent vivre et qui aimeraient partager leurs connaissances mais qui n’ont aucun talent pour l’écriture. Je vous ai déjà parlé de mon projet de publier :
La voie d’Agnès ?
J’ai oublié de préciser que l’art de semer la confusion est le seul que je maîtrise. Tout ce que je communique est systématiquement truffé de contradictions et exprimé avec une maladresse si astucieuse qu’elle me donnerait le tournis s’il m’arrivait de me relire, ce dont je m’abstiens, bien entendu.
Vraiment, nous n’aurions pas eu la moindre chance de faire connaissance si j’avais dû vous approcher, moi. Puis-je néanmoins trouver une audience pour un message que j’estime important ?
Nous savons que le monde regorge de personnes qui savent écrire mais qui n’ont rien à dire. Ce sont les transcripteurs. Ils remplissent les journaux d’articles et de messages publicitaires et sont certains, dans un cas comme dans l’autre, de dire la vérité. Tout ce qu’ils communiquent leur vient d’une source autorisée, soit par des électeurs, soit par des actionnaires. Parfait.
Hélas, je ne suis ni une porte-parole du gouvernement, ni un constructeur d’automobiles. Je ne dispose d’aucune crédibilité ni d’aucun budget qui me permettraient de promouvoir la diffusion des informations que je crée.
Je vous vois baisser les bras ? Pas si vite !
Il existe parmi les transcripteurs une petite frange de femmes et d’hommes à qui il arrive de perdre la raison. La nature exacte de leur trouble demeure mystérieuse. Tout ce qu’on sait c’est que, durant des laps de temps plus ou moins prolongés, tout se passe comme s’ils entendaient des voix. Ils ressentent alors le besoin subit de se faire l’écho de contenus totalement invérifiables dont ils ne peuvent expliquer l’origine. Il n’est pas rare qu’ils poussent leur folie jusqu’à passer un temps considérable à rédiger, amender et corriger des textes qu’absolument personne ne leur à consciemment demandés d’écrire.
Voilà donc bien des partenaires de choix pour quiconque détient un message mais manque de talent. Il lui suffira d’occuper l’esprit d’une de ces personnes souffrant du syndrome de la création littéraire qu’on appelait, avant l’ère du politiquement correct, parfois vulgairement « auteurs » ou « écrivains ».
Là, je vous vois tout à coup un peu trop enthousiaste. Il est vrai que certains ont le pouvoir d’anoblir de leurs mots des pensées pas vraiment élevées. Que d’autres prêtent par leur style de l’élégance à des propos moyennement séduisants. Qu’il en existe, enfin, qui exposeront de manière lumineuse des projets parfois pas très éclairés. Rares sont cependant ceux qui pratiquent encore cet art d’une manière autonome. La démocratie libérale a des besoins en communication énormes, tant les nouvelles qu’elle désire partager à une échelle planétaire sont devenues abondantes et excellentes.
A une échelle plus individuelle, les régulateurs économiques font aussi que le coût du syndrome de la création littéraire dépasse très souvent les moyens de subsistance de ceux qui en souffrent, ce qui les incite à procéder à un dépistage de plus en plus précoce et à chercher une aide appropriée. Entendre des voix n’a peut-être jamais été souhaitable mais aujourd’hui c’est devenu de la folie, en termes de rentabilité.
Vous ne serez donc pas surpris d’apprendre qu’il y a une certaine pénurie. Il existe encore des personnes malades qui refusent les soins mais il est loin le temps où quiconque pouvait mobiliser leur esprit, leur faire entendre sa voix et espérer qu’elle trouve une écoute grâce à eux.
J’aurais aimé que ceci soit mon livre et que je puisse m’y exprimer en exclusivité pour vous ouvrir :
La voie d’Agnès.
Je n’aurai pas ce privilège. Vous aurez constaté qu’au bout de quelques pages, d’autres que moi sont déjà venus interrompre mon discours. N’y voyez aucune distraction de ma part ni surtout un fléchissement de ma motivation. Je tiens à vous informer et je continuerai de le faire. Mais je le ferai en temps partagé. Oui.
Il s’agit d’un concept relativement nouveau en littérature, hérité de l’informatique et de l’immobilier des loisirs. Les personnes atteintes du syndrome de la création étant devenus rares, nous en sommes aujourd’hui réduits à partager la « bande passante » qui donne accès à leur âme et à occuper leur conscience à tour de rôle.
Je ne serai donc pas la seule à prendre la parole dans ces pages. Je vous promets de vous aider régulièrement à progresser sur :
La voie d’Agnès.
Mais vous aurez à subir, en parallèle, d’autres propos, probablement moins bien inspirés.
Voyons le bon côté. Si j’avais dit ce qui précède avec mes mots à moi, vous n’auriez rien compris !
23:50 Publié dans 4 - La voie d'Agnès | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures
11.02.2006
1 - La voie d'Agnès
Je dis non quand je pense oui. Je dis peut-être à ce que je ne veux surtout pas. Je dis pas maintenant à ce que je désire tout de suite. Je dis sans doute quand je ne suis sûre de rien.
Voilà. Je fais comme ça. Systématiquement. Pour tout. Avec tout le monde.
N’allez pas vous imaginer que je ne sais pas ce que veux ! Le contraire est vrai.
Je veux être libre. Garder le contrôle de ma vie. Ne laisser à personne la moindre chance d’en influencer le cours. Je suis maître à bord. Seule.
Je déroute consciemment quiconque s’approche de moi pour chercher les clés de mon âme. Mes élans sont secrets. Mes désirs voilés. Mon cœur fermé.
Me voilà. Femme sans attaches. Enfin, pas tout à fait. A vrai dire…
Je suis entourée de gens à qui j’ai dit oui, alors que je pensais non. Il m’arrive donc souvent de sourire à des personnes que je n’aime pas. Je me méfie en tout logique de ceux qui me sourient à moi.
Mes occupations ne me ressemblent pas mais, comme leur nom l’indique, m’occupent et cela à tel point que je n’ai pas une minute à moi pour une passion qui serait vraiment mienne. Mes échecs sont sans importance car je ne me suis jamais engagée que dans des entreprises auxquelles je ne croyais pas vraiment.
Les gens qui m’aimaient d’une manière qui ne me convenait pas se sont éloignés. Rares sont celles ou ceux qui ont eu le mauvais goût d’insister. J’en suis venue à bout. Ne cherchez pas mon regard. Il est aux abonnés absents.
Je suis libre ! Tout ce que vous voyez de moi, je peux le renier. Ce que je fais ne me concerne pas. Mes amies ne vous apprendront pas qui je suis. Mon mari est stupide au point de s’imaginer que je me plains réellement ou que je ne saurais pas ce que je veux.
Je le sais parfaitement et je l’ai obtenu. Si je me plains, c’est à dessein. Laissez aux autres l’ombre d’une illusion d’importance en vous déclarant satisfaite de leurs cadeaux, de leur présence ou pire, de leur ardeur amoureuse et vous êtes perdue. Vous devenez dépendante. Ils se mettront à diriger votre vie.
Ma vie m’appartient. Rien qu’à moi. Vous ne savez rien de ce qui m’émeut et ne le saurez jamais.
Le plus drôle c’est que mon insatisfaction toute feinte semble invariablement m’attirer la sollicitude de bonnes âmes qui se mettent en devoir de m’aider, moi qui ne demande rien à personne.
Tu as le choix, Agnès ! Il ne faut pas subir tout ça. Tu dois vivre ta vie.
Sottise. Je vis ma vie ! A chaque instant je fais le choix conscient de dire oui quand je pense non. De dire surtout pas quand je pense peut-être. De faire toute de suite ce qui pourrait attendre demain. D’avoir la certitude qu’il faut douter de tout.
Je suis libre à tel point qu’il me semble parfois que les gens me jalousent. Ils viennent me parler de lâcher-prise, à moi qui ne me suis jamais attachée à quiconque. Ils me saoulent avec leur théories zen alors que rien ne m’appartient.
Devrais-je leur enseigner ma méthode ? Je les vois souvent tellement redevables à plein de gens. Un peu comme si toute la lumière de leur vie venait des autres. Cela me semble bien inconfortable. Ils me parlent d’espoir, aussi. Leurs attentes risquent d’être cruellement déçues, si personne ne les met en garde.
La voie d’Agnès.
Ce livre, je pourrais l’écrire, oui. Il contiendrait la recette de l’indépendance. Il apprendrait à dire non quand on pense oui. Chacun pourrait y trouver de quoi faire de sa vie une œuvre originale totalement hermétique au regard des autres.
La voie d’Agnès.
Ce sera le livre grâce auquel plus personne ne devra plus jamais rien à personne. Sauf que, si je l’écris, ceux qui le liront me devront une fière chandelle. Paradoxe mineur. Dès que j’arrive à le résoudre, je me mets au travail et je donne à l’humanité :
La voie d’Agnès.
Celle de la liberté.
15:10 Publié dans 4 - La voie d'Agnès | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures
