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13.01.2006
1 - La démarche de James
Je viens d’apprendre qu’au Vieux Pont on m’appelle Johnny Walker. Depuis combien de temps ? Lorine ne l’a pas précisé. Tout ce qu’elle m’a dit, c’est que j’ai un nom, et qu’il est donc probable qu’en voyant approcher ma voiture du bistrot le patron ou un client se disent : Tiens, v’là Johnny Walker. Prennent-ils alors cet air entendu qu’ils ont quand quelqu’un annonce l’arrivée d’autres habitués ?
On les voit venir de loin sur le chemin de halage, le long du canal, dont j’ai cru, au début, qu’il était vraiment réservé aux piétons. C’était il y a trois ans. Je ne savais pas encore que les interdictions, en France, ne sont que de vagues suggestions. Est-ce que certaines choses iraient un peu mieux, dans ce pays, si on se montrait plus discipliné ? Personne ne semble désireux de tenter l’expérience.
A l’époque, respectueux des lois, j’abandonnais ma vieille Triumph à l’écluse, à deux kilomètres d’ici, sur une petite aire de stationnement réservée à la clientèle du bistrot. Elle y restait orpheline, la plupart du temps. Quand elle ne l’était pas, c’était qu’à bord d’une autre voiture, parfois garée à deux pas d’elle, des amoureux se livraient à des ébats dont mes allées et venues n’ont jamais infléchi le cours. C’était moi qui rougissais, qui détournais les yeux, qui avais le sentiment désagréable d’être en faute, qui attendais parfois une heure au bord de l’eau qu’ils s’éloignent. N’était-ce déjà pas moi, l'étranger, qui dérangeais tout le monde en déambulant au beau milieu de la route et qu’il fallait écarter du chemin d’un coup de klaxon ? Un malotru qui ne comprend rien à rien ? A moins…
A moins que je ne sois, en réalité, le seul à être troublé. Ce n’est pas impossible et cela expliquerait ce clin d’œil complice de la part d’un homme dont j’avais cru qu’il était seul au volant, avant de percevoir, ondulant entre son ventre et ses genoux, une pluie de cheveux blonds. Ceux de Lorine ? Le petit incident doit remonter à six mois et m’a finalement décidé à faire comme les autres et à me rendre au Vieux Pont en voiture. Ma réputation de marcheur ne m’a pas quitté pour autant.
« Johnny Walker, c’est logique. Vous faites de longues balades à pied et vous êtes Anglais. »
Pour Lorine le surnom n’a rien de surprenant. Que je n’aime pas le whisky et que je m’appelle James ne sont pas des objections valables. Elle se penche en déposant ma bière, j’essaie de ne pas voir ses seins et elle me dit en s’éloignant :
« Vous, vous m’avez tout l’air de quelqu’un qui cherche toujours trop loin. »
Pourtant, à cet instant précis, elle me tourne le dos et je fixe un horizon tout proche. Comme l’humour britannique en général et le mien en particulier ne sont pas toujours bien accueillis, je m’abstiens de tout commentaire.
D’ailleurs, elle s’affaire déjà, derrière le comptoir, se met à piler de la glace. Depuis quelque temps, le vendredi soir, Au Vieux Pont se met à l’heure cubaine. Je ne sais pas si cette nouvelle initiative du patron fait le bonheur de ses clients, mais elle ne fait certainement pas le mien.
Le petit quart d’heure que je m’accorde ici en fin d’après-midi, avant de retourner à Cambrai, n’a plus du tout la même douceur. Il y a peu, à mon arrivée, j’aurais trouvé Lorine assise à l’une des tables, un magazine sur les genoux, ses longues jambes paresseusement étendues devant elle. Parfois, ses pieds reposaient, nus, sur une chaise, posée devant elle. J’avais alors le sentiment de la déranger et cela m’était agréable. C’était ma fin de semaine à moi. Entrer ici, tirer cette grande fille blonde de sa torpeur, boire une bière relativement insipide, fumer une américaine ultra-lègere. Quinze minutes de bonheur.
Du mardi au jeudi, c’est toujours le patron qui m’accueille avec un mélange d’indifférence et de méfiance qui font que je dois lui dire ce que je veux boire et payer ma consommation sur-le-champ. Est-ce lui qui a chargé Lorine de m’informer de mon surnom de Johnny Walker ? Est-ce un signe discret de sa part ? Je viens peut-être de franchir une première étape vers sa reconnaissance. Bientôt je pourrais être de ceux dont il verse la bière ou l’apéritif, dès qu’il voit s’approcher leur voiture. Plus tard, il me dira, comme à certains : Il serait un peu temps que tu songes à régler ton ardoise, James !
Devenir moi, le visiteur d’outre-manche, l’un des piliers du comptoir du Vieux Pont, me semble une réussite dont je pourrais tirer une belle fierté secrète. Il est des temples moins gardés et il est des gardiens qui règnent sur eux avec moins de sévérité. Oui, mais…
Dans l’attente de cette victoire, sa fichue Soirée Havane trouble ma paix du vendredi en occupant la belle Lorine des heures à l’avance ! Quand elle ne chipote pas avec la sono, faisant entendre de chaque plage de musique juste de quoi avoir envie d’écouter la suite, elle pile de la glace à grand bruit, déballe des verres à cocktail, remplit des petites coupelles de sauce piquante pour des chips au maïs qu’elle verse par sachets entiers dans un grand engin vitré supposé les chauffer.
« Vous devriez fumer la pipe. »
Elle vient de déposer sur ma table une grande bougie rouge et un tout nouveau cendrier blanc, tous deux à la marque d’un fabricant de rhum. Elle a pris mon briquet pour allumer la bougie et examine maintenant mon paquet de blondes.
« C’est nul, comme clopes, ça. »
Elle en prend une, s’assied devant moi, m’observe.
« Vous venez, ce soir ? »
Plus rien n’est comme avant.
15:35 Publié dans 2 - Le la de Lorine | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures

Commentaires
Oh comme j'aime... Ça a la saveur du vécu, l'ambiance est bien campée... C'est si différent de Popladina, et j'adore tout autant !
Ecrit par : Caro La vie en rose | 13.02.2006
il cherche quoi, l'étranger ?
juste à être aimé
comme les autres...
Ecrit par : julia | 19.02.2006
HI !!!
Ecrit par : Miriam | 19.02.2006
Euh...
Il y en a aussi qui cherchent à aimer, Julia.
Il est peut-être de ceux-là ?
HO, Mi !!!
:)
Ecrit par : Peter | 19.02.2006
mais l'un ne va-t-il pas sans l'autre....Peter ?
Ecrit par : julia | 20.02.2006
Mdr !!!!!
Ecrit par : Miriam | 20.02.2006
Serré serré... Avec un sucre, Julia.
Et une vieille grappa, si tu en as ?
:)
Ecrit par : Peter | 20.02.2006
j'en ai pas :(
..............
mais du sucre si :) :) :)
Ecrit par : julia | 20.02.2006
Choisir Julia comme pseudo sans avoir pris la précaution élémentaire de se munir de la grappa du même nom me semble une preuve de légèreté à la limite du coupable.
Ponctuée d'oublis inconscients et de distractions mineures la vie devient bruit.
Il reste du sucre ?
Oh, la belle affaire !
Pour édulcorer quoi, au juste ?
Ecrit par : Peter | 22.02.2006
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