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17.01.2006

2 - Le conseil de Bob

Si vous connaissez Cambrai, sans doute serez-vous un peu surpris d’apprendre que je loge, depuis plus de deux ans, à La Cloche ? Ce vieux restaurant avec chambres de la Place du Beffroi n'est pas vraiment un endroit très élégant, je l'avoue. Il a dû, en d’autres temps, accueillir les voyageurs de commerce avant que ne s’installent, à la périphérie des petites villes, des hôtels mieux adaptés aux besoins d’une nouvelle génération de spécialistes des problèmes de la clientèle, de fournisseurs de solutions intégrées et d’analystes de flux logistiques optimisés.

C’est avec ces jeunes porteurs d’innovations diverses que je conversais à de rares occasions, au petit bar du Transitel, situé à deux ronds-points de l’autoroute de Paris, où j'ai séjourné durant ma première année continentale.

De ma chambre je pouvais voir naître la nouvelle Technopole Cambrai Sud située au cœur de l’Europe. S’il vous venait à l’esprit de créer une entreprise, sachez que vous seriez fou de le faire ailleurs qu’à cet endroit précis, à la croisée de tous les grands axes de communication qui vous garantissent un accès rapide aux marchés les plus prometteurs du continent.

Oui, j’ai eu le temps d’apprendre par cœur la brochure promouvant la Technopole. Je n’ai que peu de mérite, car elle était, avec le magazine Transitel, la seule lecture que j’aie jamais trouvée dans ma chambre.

Vous imaginez la grande joie que cela fut pour moi qui venais d’une île parfois au centre des polémiques européennes mais géographiquement tout de même très isolée, d’apprendre que j’avais choisi, par le plus grand des hasards, de loger au cœur même de l’Union !

Devais-je apprendre ensuite, au début de chaque mois, qu’un nouveau Transitel venait d’ouvrir ses portes quelque part sur le continent ? Que les villes de Cuneo, en Italie, d’Uppsala en Suède, ou de Göttingen en Allemagne étaient, elles aussi, situées très exactement à la croisée de tous les grands axes de communication qui …

Cela me déroutait un instant. Un bref coup d’œil par la fenêtre suffisait cependant pour me donner le goût, en voyant d’énormes engins de génie civil retourner les terres où y dresser de grands pieux métalliques, de me replonger dans la brochure vantant Cambrai Sud. Je m’isolais alors avec elle à la toilette pour faire mes besoins, qu’elle semblait favoriser, au cœur incontestable de la grande Europe marchande.

Durant la journée, je m’éloignais déjà, comme maintenant, pour me balader dans la campagne et le long des canaux. Le soir, je retrouvais dans le bar de l’hôtel des personnes habillées plus strictement que ne le sont leurs homologues chez nous, assises dans des petits fauteuils inconfortables, un ordinateur sur les genoux un dossier ouvert sur la table, l’air très affairé.

Rares étaient celles ou ceux qui prenaient place près de moi, sur un tabouret face au bar, si ce n’était un téléphone à la main, pour s’isoler un peu de leurs collègues et mener, à voix basse, une conversation privée.

« Ça n’a pas d’allure ! »

Je me souviens encore des premiers mots de Bob, quand il s’est mis, comme il dit en québécois, à « jaser » avec moi.

Une jeune femme se tenait justement près de nous, un téléphone portable collé à son oreille et elle demandait en chuchotant des nouvelles de sa fille.

« On dirait qu’elle a honte d’avoir un chum et des enfants ! Il n’y a que sa job qui compte. »

Il s’adressait à moi, mais d’une voix de stentor que tous pouvaient entendre. Pourtant son but n’était pas, je devais le découvrir par la suite, d’ennuyer quiconque par son commentaire. Quand Bob s’exprime, il ne module tout simplement pas le volume en fonction de la nature plus ou moins confidentielle ou potentiellement déplaisante de ses propos.

Ceux qui étaient présents, ce soir-là, allaient donc apprendre ce qu’il pensait de mon gouvernement, dès qu’il sut que j’étais Anglais, et de notre engagement stupide en Iraq, seraient informés du fait qu’à part le hockey sur glace, aucun sport n’est digne d’intérêt et que moi, James, je devais bien être totalement dénué de «bon sens» et avoir envie de jeter mes «piastres» par la fenêtre pour loger ici plutôt qu’à La Cloche.

Le Transitel, c’était bon pour les jeunes «go-getters» en «pinstripes» qui étaient là aux frais de leur compagnie, mais un homme cultivé et intelligent comme moi n’avait rien à faire ici.

Est-ce que sa stature, qui était justement celle d’un joueur de hockey, lui permettait de s’exprimer sans se soucier de l’accueil qu’on pouvait réserver à ses opinions tranchées ? Il est vrai que je voyais mal un des petits conseillers délégués par les fournisseurs de solutions logistiques à intégration de flux analysés en fonction des besoins prospectifs de leur clientèle dans une relation de partenariat gagnant-gagnant… se lever pour remettre Bob à sa place. Il aurait été perdant.

Moi-même, je ne fais pas vraiment le poids face à lui, même si, pour la taille, mes 5 pieds 9 pouces me mettent presque à égalité.

Il faut dire aussi que son plaidoyer pour La Cloche était convaincant. Je n’y serais plus tout à faut au cœur de l’Europe à la croisée de tous les grands axes qui…

Non, mais je serais au milieu du centre historique de Cambrai, à deux pas de la bibliothèque, je ferais une belle économie, la chambre serait beaucoup plus spacieuse, une bière comme celle que je semblais apprécier, Bob se demandait bien pourquoi, m’y coûterait nettement moins cher et pour couronner le tout, la nièce de la patronne qui nettoie les chambres serait rousse et ravissante.

Parmi tous ces arguments, la proximité de la bibliothèque est celui qui m’a décidé à suivre le conseil du géant québecois et à faire mes bagages, le soir même.

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