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17.02.2006
2 - Le faux pas de Donatella
« Elle a marché sur Hockenpock ! »
Ottavio prend un air très grave en m’annonçant la mauvaise nouvelle.
Parmi les sept territoires qui composent la Basse Chambre, il y a celui de l’horreur et de la peur, situé juste à droite de la porte d’entrée : le redoutable royaume de Hockenpock.
Comment l’infirmière Donatella, car c’est d’elle qu’Ottavio m’annonce l’horrible faux pas, a-t-elle pu s’égarer si loin des territoires aimables ?
Hockenpock n’est pas grand, pourtant ! La porte de la chambre d’Ottavio, qui s’ouvre à droite, est arrêtée dans sa course par un petit butoir, le fameux poste frontière de Hundenbein. Si vous entrez dans la chambre, comme Donatella a dû le faire, le redoutable royaume se trouve donc derrière la porte et il est peu probable que vous ayez la curiosité de le visiter.
Si, malgré tout, vous contourniez la porte, vous verriez, au sol, un carrelage rose et noir d’un goût douteux et, sur la paroi, à gauche de la porte, des traces laissées par les contours d’un meuble de cuisine. Celui-ci devait contenir un évier car on voit aussi sortir du mur deux arrivées d’eau, terminées par des petits robinets d’arrêt, à partir desquels s’élancent, en courbes plutôt gracieuses, deux coudes en laiton qui cherchent encore à rejoindre un mélangeur, désormais absent, dans l’espace vide au-dessus d’eux. Juste en dessous du mélangeur fantôme, à une vingtaine de centimètres du mur, subsistent les traces d’un avaloir sous la forme d’un trou, au milieu du carrelage, bouché par du papier journal, recouvert d’une petite grille métallique de la taille d’un carreau et dont s’échappent parfois des odeurs désagréables.
Hockenpock n’est pas grand, non. Le royaume mesure très exactement douze carreaux sur sept mais n’est pas moins redoutable, pour autant, je vous en reparlerai. Notez déjà qu’il compte 42 carreaux noirs mais seulement 41 roses, car c’est l’un de ceux-là qu’un plombier peu soucieux des équilibres fondamentaux a sacrifié pour en faire l’entrée grillagée du monde des dégoûts.
Partout ailleurs, un plancher chaud recouvre les territoires aimables de la Basse Chambre dont l’étendue est si vaste qu’il demeure vraiment inexplicable que Donatella s’en soit éloignée. Surtout si c’était pour venir s’aventurer à Hockenpock !
Ottavio m’aurait dit que l’infirmière s’était assise sur son lit pour l’aider avec sa prothèse, cette incursion dans les territoires surélevés ne m’aurait pas vraiment surpris.
De même, elle aurait pu s’asseoir sur la table de jeu, pour poser un pied sur une chaise et refaire un lacet de ses petites chaussures de sport rouges qui font qu’on la reconnaît de très loin parmi un groupe de ses collègues vêtues de blanc de pied en cap.
Tenez, jusque dans la Haute Chambre il ne me semblerait pas totalement improbable de rencontrer Donatella, même si ce territoire est composé exclusivement du lustre un peu kitsch et d’un porte-manteaux en fer forgé tout à fait hideux qui se trouve de l'autre côté de la porte. C’est elle qui change les ampoules et qui vient parfois, munie d’un tourne-vis, contrarier le projet du mur qui cherche à rejeter l’horrible appendice lourd qu’on lui a greffé.
Les autres infirmières se contentent de maudire les vingt-deux lampes dont il y en a toujours bien une qui vient de rendre l’âme, de spécifier qu’elles ne sont pas électriciennes et qu’elles ne peuvent pas tout faire ici ou d’annoncer que le porte-manteaux finira par blesser quelqu’un. Si le docteur Aldini y accrochait sa belle fourrure, elle verrait bien qu’on ne peut pas laisser la chose dans cet état, maugréait l’une d’elles, l’autre jour, ajoutant cette preuve à d’autres, tout aussi accablantes, de l’incurie des élites devant les véritables soucis de ceux qui font le vrai travail et à qui on en demande trop.
Donatella, sans doute plus technicienne dans l’âme, car c’est elle aussi qui règle avec une patience d’ange tout le système myoélectrique de la prothèse d’Ottavio, semble avoir une vision beaucoup moins théorique des limites de sa fonction. On peut donc la voir arriver avec une escabelle et une boîte à outils comme si cette chambre de l’Ospedale San Benedetto faisait partie de sa maison.
Là, Ottavio vient de m’apprendre qu’elle est allée jusqu’à franchir les frontières de Hockenpock, un mètre pliant à la main !
Je m’assieds sur le lit, j‘embrasse mon fils et je demeure là, un instant, aussi vaguement inquiet que lui.
Non, pour le porte-manteaux, il ne faut pas trop s’en faire. Quand le docteur Aldini passe nous voir en fin d’après-midi, une ou deux fois par semaine, elle ne quitte pas sa belle fourrure. Il ne fait pas très chaud dans la chambre d’Ottavio et elle ne s’y attarde jamais plus de deux minutes. Une question bien plus importante nous préoccupe.
Que pouvait bien venir mesurer Donatella dans le redoutable royaume carrelé de rose et de noir où règnent, en dessous du mélangeur fantôme, les sombres sujets de Hockenpock ?
Mystère.
12:05 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures

Commentaires
Encore un mystère qui s'épaissit... Tout comme la question du membre que remplace la prothèse d'Ottavio. A moins que ce détail m'ait échappé ?
Ecrit par : Caro La vie en rose | 17.02.2006
Sa main droite.
Dans le premier texte, c'est spécifié vers la fin.
La DAMB (Déficience Acquise de Millet-Bowden) fait que suite à la perte d'un membre (le petit Ottavio a perdu la main droite, à six ans - un accident) le patient commence graduellement à perdre le contrôle des autres membres, après quoi certains organes deviennent, à leur tour, déficients.
Métaphore, je suppose, de notre tissu social amputé de la "main d'oeuvre" en faveur de la production de services qui n'ont plus rien de concret ?
Note rassurante ! Cette maladie n'existe pas. Il nous est donc permis de rêver qu'Ottavio guérira.
Ecrit par : Peter | 17.02.2006
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