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22.02.2006
3 - Un appel pour Pasquale
Ça c’est passé comme ça. Pour moi. Le 2 avril, en début d’après-midi, il y a exactement deux ans. Une question anodine.
« Du nouveau, pendant notre absence ? »
Ensuite, une hésitation de la part de la réceptionniste qui faillit dire non, rien, puis se reprit pour dire, ah, elle allait oublier, mais si, il y avait eu…
« Un appel pour Pasquale. »
Voilà. Entre la question et la réponse, il dut s’écouler, je ne sais pas, dix secondes, un peu plus ? Pendant ce petit laps de temps, non, il ne s’était rien passé en notre absence. Puis, si, il y avait eu…
« Un appel pour Pasquale. »
Cette scène, j’en rêve, chaque nuit, ou presque. Je m’en souviens à mon réveil. C’est Angelo qui pose cette question, la nuit :
« Du nouveau, pendant notre absence ? »
En réalité, nous étions quatre et il se peut très bien que se soit plutôt Roberto qui ait interrogé la jeune femme. Ou Dimitri ? Non. Lui, il aurait dit quelque chose comme : Alors, bellissima, personne n’a eu le mauvais goût de t’ennuyer et de nous gâcher ton sourire de madone ?
Etions-nous quatre ou cinq ? Est-ce que le jeune stagiaire milanais était avec nous ? Peu importe, je vous ennuie avec des détails dont je ne suis même pas sûr.
Nous revenions d’un chantier. Une nouvelle station d’épuration des eaux, à une vingtaine de kilomètres au sud de la ville, allait être mise en service dans quelques semaines. Comme souvent, Dimitri avait organisé l’une de ses visites « en coup de vent » qui ne devaient durer qu’une heure et qui finissaient invariablement par nous mobiliser jusqu’au déjeuner. Nous nous sommes retrouvés, sur place, à huit heures du matin. De cela je me souviens parce que, du coup, c’est Nella qui devait déposer Ottavio à l’école, ce jour-là, et je lui ai rappelé, avant de partir, qu’il fallait penser à ses affaires de gym.
J’ai constaté des problèmes de raccordement des instruments de mesure et il a fallu attendre l’arrivée des techniciens du sous-traitant. Roberto a tenu à descendre dans l’un des bassins pour vérifier ce qui, vu d’en haut, ressemblait à une fissure. Fidèle à ses habitudes, Dimitri à disparu sans avertir quiconque. Quand il nous a rejoint, vers onze heures, il revenait d’un point de captation, situé à dix kilomètres en amont, sur lequel il voulait l’avis d’Angelo. Ce dernier n’avait pas quitté le petit local destiné à abriter le futur poste de commande de la station et s’était contenté, jusque là, de bavarder avec le chef de chantier et de faire du café. Au niveau de ses compétences, qui étaient le gros-œuvre, tout était sous contrôle, du moins ici.
C’est donc Angelo, là j’en suis certain, qui a proposé que nous prenions le temps de boire le café, avant de nous rendre ensemble au point de captation. Cela nous rapprocherait déjà des bureaux, après quoi nous pourrions déjeuner dans un petit restaurant qu’il connaissait, dans les environs.
Sans doute était-ce à l’instant précis où il a versé le café dans des gobelets en plastique que, dans les vestiaires de son école, Ottavio s’est changé pour son cours de gym qui était le dernier de la matinée, le mardi. Ai-je pensé alors : pourvu que Nella n’ait pas oublié ses affaires, sinon il se fera encore gronder par le prof ?
Je ne pense pas, non. Nous étions quatre ingénieurs réunis dans un petit local dont les murs étaient couverts de plans et d’un grand tableau indiquant l’avancement des travaux. Nous devions parler sédimentation, décantation, suspension, précipitation. Même Dimitri, préoccupé par son problème en aval, n’a pas dû profiter de la pause pour nous parler de sa femme qui était enceinte de leur troisième ou de la poitrine de la réceptionniste.
Roberto s’est brûlé les doigts, a maudit les fichus gobelets en plastique et a failli renverser le sien sur la table remplie de cahiers des charges qu’Angelo avait écartés pour faire une petite place, tout juste de quoi nous servir le café.
Le chef de chantier, trop heureux de nous avoir tous les quatre sous la main s’est mis a justifier certains retards en disant que tout irait mieux si on (mais il voulait dire nous) ne lui imposait pas sans arrêt des priorités inconciliables.
Les ingénieurs pensent qu’il suffit de réunir neuf femmes pour faire un bébé en un mois, a-t-il voulu argumenter. Voilà qui a donné, malgré tout, l’occasion à Dimitri d’aborder le sujet de la troisième grossesse de sa femme qui durait, effectivement, beaucoup trop longtemps à son goût.
Avons-nous ri ?
Est-il possible que nous ayons ri de bon cœur quand, à une vingtaine de kilomètres de là, dans la salle de gym de son école, Ottavio…
C’est probable. Je crois me souvenir qu’il y a eu quelques remarques plus ou moins scabreuses comme on peut en faire entre hommes. En tout cas, l’atmosphère était détendue quand nous sommes partis voir ce point de captation qui inquiétait Dimitri, un peu avant midi.
Nous étions déjà en voiture et Angelo, qui avait pris place dans la mienne, m’a dit d’ignorer les signes que le chef de chantier nous adressait de loin, devant l’entrée du futur poste de commande. Mon passager a dû dire quelque chose comme : Encore un souci, sans doute, bah, on le saura bien assez tôt, démarre, Pasquale !
Je ne devais donc apprendre que plus tard, quand nous sommes revenus au bureau d’étude, en début d’après-midi, que quelqu’un avait cherché à me parler au téléphone et que cette même personne avait également essayé de me joindre sur le chantier.
Et même là, il y eut une hésitation. Dans le rêve que je fais chaque nuit ou presque, c’est Angelo qui interroge la réceptionniste, à notre retour. En réalité, c’était peut-être Roberto. Certainement pas Dimitri, qui n’aurait pas formulé la question ainsi. Quant au stagiaire milanais, même s’il avait été là, il ne se serait pas adressé à la réceptionniste, je crois. Et puis, c’est sans importance, c’est un détail. Ce qui est sûr, c’est qu’elle pensait d’abord répondre non, quand on lui demanda :
« Du nouveau, pendant notre absence ? »
Il me restait alors dix secondes ou un peu plus, durant lesquelles il ne s’était rien passé. Elle comptait dire non. Puis se ravisa. Elle allait oublier, mais il y avait eu…
« Un appel pour Pasquale. »
Mon fils venait de perdre, deux heures plus tôt, la main droite, écrasée sous un agrès de gymnastique. Quelqu’un cherchait à m’en informer.
Le 2 avril, en début d’après-midi, il y a exactement deux ans, ça c’est passé ainsi. Pour moi.
Et toutes les nuits ou presque, Angelo repose la question et une jeune femme avec un sourire de madone me laisse alors un peu plus de dix secondes de répit.
15:15 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures

Commentaires
Frissonnatoire, la fin... Très drôle la métaphore gestationnelle pour expliquer l'attitude des ingénieurs.
Ecrit par : Caro La vie en rose | 22.02.2006
Il m'a fait mal ce texte... en l'écrivant...
Mais je crois qu'il est nécessaire car il explique comment Pasquale est graduellement retombé en enfance, ce qui l'a fait fuir dans la chambre d'Ottavio, cherchant à y retrouver une innocence.
Ce n'est pas comme si les choses auraient pu se passer autrement... mais néanmoins...
D'avoir été dans son monde professionnel au moment du drame, d'avoir ri de gauloiseries plus ou moins stupides... tout ça le culpabilise et fait que sa réaction sera, par la suite, probablement invalidante pour Ottavio.
Heureusement qu'il y a Donatella !
Et Ornella (Nella) ?
A suivre...
Ecrit par : Peter | 22.02.2006
Une avalanche de détails agaçants. Mais où veut-il en venir ? (envie de zapper). Toujours les mêmes détails, le même agacement quand le lecteur commence à comprendre.
Et puis la fin: sensibilité, émotion
Chapeau!
Ecrit par : françoise | 23.02.2006
La vie est ainsi... pleine de détails qu'on enfourne dans les granges de l'oubli ou du ressassement ( C'est un peu pareil si on y réfléchit bien...). Il faudrait peut-être laisser en permanence le regard rivé sur "le point de captation", mais c'est impossible,mais c'est éreintant pour l'esprit et l'envie de fuir la routine des images est toujours la plus forte.
La culpabilité est comme une nappe phréatique, on sait qu'elle existe, on ne la maintient pas toujours obéissante en dessous des vannes d'accés... Mais il suffit d'une phrase anodine et d'un petit suspens entre la question et la réponse pour que tout bascule, et l'on se noie dans un débordement brutal de l'insu...
Ecrit par : Marie.Pool | 23.02.2006
Oui il est agaçant, Pasquale.
Il fuit.
Et ce n'est que le début.
Il me semble incapable de voir les choses autrement que par rapport à lui. Il parle de "comment ça c'est passé pour lui" et ne nous apprend pour ainsi dire rien sur les circonstances de l'accident tragique qui est arrivé à son fils.
Il rêve la nuit qu'il ne soit rien arrivé "à lui", mais je me demande où est l'empathie envers son enfant ?
(Oh, il y a une sorte de loyauté, on verra, mais elle me semble assez égocentrique aussi...)
Est-ce qu'il s'en rend compte ?
Dans le texte suivant, nous le verrons plus "fuyant" que jamais. Comme si entre son "rôle" d'adulte qui est exclusivement professionnel et l'enfance, il n'y avait rien.
Il perdra ce rôle, suite à une privatisation. N'étant ni vraiment un mari pour Nella ni vraiment un père pour son fils, il devient un enfant, attachant, créatif (c'est fou ce qu'il invente pour Ottavio, nous verrons) et sans doute assez désarmant pour que Nella continue de l'aimer.
Drôle d'histoire !
Ecrit par : Peter | 23.02.2006
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