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23.02.2006

4 - Les seins de Nella

J’aimerais continuer à vous parler de la chambre d’Ottavio. Nous pourrions découvrir ensemble les territoires aimables et explorer Hockenpock, le redoutable royaume où règnent l’horreur et la peur, juste en dessous d’un robinet fantôme. Avec mon fils et moi, vous pourriez y vivre des aventures incroyables, je vous le promets !

Oui.

D’un autre côté, je me rends compte que je vous en ai dit trop et pas assez sur cet accident qui date d’il y a deux ans et sur ce jour où nos vies, celle d’Ottavio, celle de Nella et la mienne ont changé de cours. Même en disant cela, je manque de précision, j’oublie des étapes importantes, je…

Figurez-vous que c’est très exactement ce que mes supérieurs m’ont reproché bien souvent, à la Compagnie des Eaux du Bassin de Cuneo.

« Tu présentes tes conclusions, Pasquale, mais tu n’expliques pas comment tu y es arrivé. »

Un peu moins de huit mois après l’accident d'Ottavio, c’était encore et toujours cela qui fut retenu au passif de mon rapport d’évaluation, juste avant mon licenciement, suite à la cession définitive de nos activités d’épuration des eaux à un groupe privé. Dois-je m’étendre la-dessus, également ?

Rome avait décidé qu’il fallait une politique des eaux usées nationale plutôt que régionale, qu’il y aurait des synergies que seule une entreprise motivée par le profit pourrait détecter, que…

Permettez-moi de résumer les choses, malgré tout. En décembre de cette année-là, des consultants ont évalué mes compétences et jugé qu’un ingénieur qui n’arrivait pas à argumenter ses conclusions ne pourrait pas épouser l’esprit d’équipe d’ItalPur ni défendre ses trois valeurs clés qui étaient… je ne m’en souviens plus. Nobles, en tout cas, oui. Le partage devait en faire partie. Je ne partageais pas assez. Voilà.

Est-ce le même travers qui me donne, aujourd’hui encore, envie de taire une partie de mon parcours au lieu de tout vous dire, dans l’ordre ?

Quel ordre ?

Le souvenir des mois qui ont suivi l’accident d’Ottavio se résume à deux choses. Les seins de Nella. Son sein droit, doux et rond. Son sein gauche, un peu plus ferme un peu moins rond et qui fait entendre le bruit de son cœur dans mon oreille.

Voilà où je me suis caché, enfoui, abrité. Près d’eux, entre eux, contre eux. Pendant des mois et des mois.

Nella pourrait vous décrire tout ce qui s’est passé durant cette période et n’oublierait aucun lieu, aucun événement, aucune personne. Le premier hôpital où Ottavio avait été admis en urgence. Les infirmières et infirmiers. L’inévitable amputation de l'avant-bras. Trois semaines à Milan, pour une intervention qu’il n’était pas possible de faire à Cuneo et qui devait se solder par un échec. La première prothèse. Les médecins. Son fils. Oui, elle vous parlerait de son courage, de sa bonne humeur, du fait qu’il nous rassurait, nous qui pleurions en ajoutant qu’il nous faisait rire, parfois, avec des facéties qui sont celles d’un petit garçon de neuf ans.

Si les seins de Nella pouvaient parler, ils évoqueraient le souvenir de la tête d’un homme de trente-cinq ans qui cherchait sans cesse leur compagnie. Moi.

Peut-être m’ont-ils même surpris à penser que j’avais envie de les voir plus grands, plus ronds, plus fermes encore, comme ils l’avaient été quand Nella attendait ce qui devait être une fille, d’après l’échographie. Nous allions l’appeler Christina. Et voilà qu’avait surgi, à la surprise de tous, un gros bébé avec un petit sifflet à qui il fallait de tout urgence trouver un prénom de garçon. Ottavio reçut le nom d’un oncle qui avait beaucoup compté pour Nella, puis se mit à compter beaucoup pour elle et à mobiliser ses seins généreux.

Oh, même si nous avions parfois imaginé avoir un deuxième enfant, ce n’était certainement pas à l’ordre du jour et ne le sera plus jamais.

Pour tout vous dire, tant sa maman que moi étions déjà, bien avant l’accident, fidèles à notre fils d’une manière que personne ne semble comprendre. Un peu comme si un autre enfant eût été une tentative de réparer une erreur médicale ou d’émettre un reproche voilé envers ce garçon qui aurait dû être une fille. N’ayez pas peur de me dire que cela vous semble absurde. Vous ne serez ni la première, ni le dernier.

Toujours est-il que, depuis la perte de sa main, il nous semble totalement inconcevable d’avoir un autre enfant qui pourrait détourner notre attention d’Ottavio et qui serait aussi, plus que jamais, une manière de lui dire qu’il ne nous suffit pas, que nous voulons un enfant « complet ».

Que vous le jugiez insensé ou non, blotti contre les seins d’Ornella, je les rêvais parfois plus grands, plus ronds et plus fermes pour encore mieux me cacher, mais je n’avais aucun projet de promouvoir leur évolution dans un tel sens.

D’ailleurs…

Puisque je vous livre tout, fût-ce dans le désordre, sachez aussi que nous n’avons plus de rapports. Ils se sont fait plus rares, quoique très intenses, oui, comme désespérés, dans les mois qui ont suivi l’accident. Et puis… il y eut mon licenciement, à la fin de cette année-là. Et puis…

Si mes souvenirs des mois d’avril, mai et juin se résument aux seins de Nella, je peux vous parler du mois de juillet et de ce qui est arrivé, chez nous, trois mois après ce cours de gym au cours duquel Ottavio avait perdu sa main droite.

Notre fils venait de terminer son année scolaire avec des résultats excellents. Oui, malgré de nombreuses absences, malgré des difficulté à écrire de la main gauche, malgré le peu de fonctions préhensiles d’une première prothèse, qu’il avait beaucoup de mal à maîtriser, il avait terminé deuxième de sa classe !

N’y voyez surtout aucun signe d’une complaisance quelconque de son instituteur. Ottavio avait toujours brillé dans toutes les matières et aurait été, sans l’accident, le meilleur, tout simplement.

Pour ma part, je venais de prendre connaissance d’un premier rapport sur la future intégration de notre département dans un groupe privé encore indéterminé, même si le nom du consortium ItalPur était sur toutes les lèvres. Le document invitait les ingénieurs à préparer un dossier dans lequel il devaient expliquer leur rôle actuel et celui qu’ils pourraient jouer dans un groupe destiné à former un pôle de compétences à une échelle nationale, d’abord, européenne ou mondiale, ensuite.

Chacun de nous devait rédiger son POP, son Profil Opérationnel Prospectif, que Dimitri ou Roberto, ils se valaient un peu pour les sarcasmes, avait renommé Par Où la Porte ? Parmi une foule de questions plutôt pratiques ou techniques, on nous demandait également d’énumérer nos qualités et nos défauts relationnels.

Allais-je mentionner ma tendance à présenter des conclusions trop peu argumentées ? Voilà sans doute l’une des questions qui me préoccupaient, ce soir-là, au début du mois de juillet. Je me trouvais dans le séjour, mon ordinateur était posé sur la table et je travaillais à la rédaction laborieuse de mon POP. La fenêtre était ouverte. J'avais dû poser un cendrier sur des papiers, à cause d'un courant d'air.

Nella a dit que nous allions manger et qu’il fallait que je range mes affaires. Ottavio est arrivé, des couverts dans la main gauche, la nappe repliée sur la prothèse lui tenant lieu d’avant-bras droit. Et là…

Tout à coup, alors qu’il se trouvait à moins d’un mètre de la table, sa main gauche s’est ouverte et trois fourchettes, trois cuillères, trois couteaux sont tombés sur le marbre blanc.

Nella est sortie de la cuisine, intriguée par le bruit, son regard étonné a croisé le mien, un peu de vent jouait dans ses cheveux.

Ottavio, tout aussi perplexe que nous, a ramassé les couverts, j’ai posé la nappe sur la table, puis la suite du repas s’est déroulée normalement, ou du moins, sans autre motif d’inquiétude. Notre fils n’avait pas encore retrouvé une autonomie illimitée mais la rééducation se passait tellement bien qu’elle forçait l’admiration de tous ceux qui l’accompagnaient, à l’Ospedale San Benedetto.

Il devait se passer plus de huit mois encore avant que ce rêve-là ne soit définitivement brisé.

Des incidents similaires toujours plus fréquents et des chutes tout aussi soudaines qu’inexplicables allaient mener à un diagnostic atterrant comparé auquel la perte d’une main allait nous sembler un événement mineur.

Voilà pour vous, sinon un récit complet et ordonnée, du moins un élément nouveau qui pourrait vous permettre de comprendre un peu mieux notre histoire.

Pourquoi vous raconter tout ce qu’Ottavio a conquis durant trois mois, grâce au dévouement d’infirmières et d’infirmiers, de médecins et de chirurgiens, de kinésithérapeutes et de spécialistes des prothèses ? Pourquoi vous parler de l’amour de sa maman entre les seins de laquelle je me suis réfugié pendant tout ce temps ?

Au bout du compte, il reste neuf couverts en acier inoxydables éparpillés sur le marbre blanc.

Il reste le bruit qu’ils ont fait en tombant.

Début juin.

Je rédigeais mon Profil Opérationnel Prospectif et je pensais à mes défauts.

Il y avait un petit courant d'air car Nella avait ouvert une fenêtre dans la cuisine.

 

Commentaires

A la question :ce n'est pas "embetant "de lire des choses tristes? reponse par une autre question:Peter, ça t'a "embeté" de lire Oscar...? Il y a des accents d'Oscar dans ce que tu écris (surtout les 8 dernières lignes) quand les phrases se font plus courtes, plus simples.
A ce moment là, c'est tout simplement émouvant.
Beau!

Ecrit par : françoise | 25.02.2006

Merci, Françoise !

Dans Oscar, la leçon de philosophie (faire une éternité de chaque jour) est à ce point présente - du moins pour moi - qu'elle m'a rendu son expression métaphorique moins difficile, moins insoutenable.

Même si vers la fin, j'ai ressenti beaucoup d'émotion, il restait très apparant, ne fût-ce que par la qualité des lettres qui ne pouvaient être celles d'un enfant, qu'il s'agissait d'un conte. J'ai pleuré, néanmoins, oui !

N'y vois surtout aucun manque de tendresse pour ce livre ! Il est tout simplement magnifique. L'auteur nous fait un cadeau inestimable.

Ce qui m'émeut dans l'histoire de Pasquale c'est la déconstruction progressive de ce faux adulte qui n'a aucune arme, face à la vie.

Le frisson, à la fin, je crois que c'est le courant d'air.

Pasquale a cette manière de revenir à un détail comme s'il y cherchait un ultime soutien, un dernier souffle de réalité -un peu comme son agaçante interrogation sur le stagiaire milanais, l'autre jour, dont on se fiche éperdument !

Il ramène aussi les choses à lui, à son POP à la noix, à son entreprise...

Je reconnais certains personnages de Simenon qu'il qualifierait de "faibles" ou de "veules" ou de "lâches" et je m'inspire énormément de sa manière d'écrire, ici...

J'espère néanmoins les "racheter" et ne pas faire de leur faiblesses des éléments d'un réquisitoire sans indulgence. Ce sont des enfants. Parfois ineptes, parfois malfaisants. Mais des enfants tout de même...

Ecrit par : Peter | 25.02.2006

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