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27.02.2006
6 - Le petit mot de Mademoiselle Goetting
Que savons-nous vraiment des gens ? Je veux dire, nous croyons les connaître, pensons vivre avec eux. Se peut-il que nous vivions à côté d’eux ? Ne dit on pas côtoyer, justement ?
Prenez mes trois collègues ingénieurs. Ex-collègues, pardon. Douze années de vie professionnelle ne s’effacent pas si facilement. Il m’arrive encore de parler du bureau d’études et de ma fonction comme si je n’avais pas été licencié, en janvier de l’année passée. Je vous promets d’y être attentif pour ne pas vous embrouiller.
Etions-nous amis, Angelo, Dimitri, Roberto et moi ?
Dans la Compagnie, on nous appelait les quatre mousquetaires et ce surnom trahissait, je crois, une petite pointe d’envie. Rien que nos bureaux, aménagés dans un grand appartement au cœur de la ville, auraient suffi à faire de nous une « bande à part ». Ajoutez à cela que nos projets étaient également très différents de ceux de la centaine de personnes qui travaillaient dans les locaux austères du siège.
L’approvisionnement en eau de qualité est un souci aussi vieux que l’humanité. L’infrastructure d’épuration que nous mettions en place, par contre, répondait à des besoins naissants et faisait appel à de nouvelles technologies. Pour l’anecdote, sachez que c’est à contre-cœur que Roberto avait accepté de créer et de diriger un département spécialisé. C’est une voie de garage, voilà ce qu’il s’était dit, en quatre-vingt-trois.
Cinq ans plus tard, c’est dans ce même état d’esprit qu’il m’avait embauché en précisant : vous pourrez faire vos premières armes ici, mais ne vous éternisez surtout pas. Dès que nos deux stations seront opérationnelles, vous devrez vous trouver un job sérieux !
Pouvait-il donner conseil plus honnête au jeune diplômé que j’étais ? Qui pouvait prévoir, à l’époque, que les déchets, liquides autant que solides, seraient à l’origine d’une industrie de traitement florissante et que l’activité de notre équipe serait bientôt privatisable ? Est-ce que le mot privatiser existait seulement ?
Angelo, avec qui je partageais à mes débuts un bureau minuscule, n’était guère plus enthousiaste que notre chef. De deux ans mon aîné, il chérissait encore les rêves qui avaient orienté ses études et qui prenaient la forme de tours lancés à la poursuite du ciel que frôleraient les nuages. Rien ne lui semblait plus opposé à cela que nos bassins de décantation où venait se déposer toute la saleté de la région. Lui non plus ne s’éterniserait pas !
Quelques mois plus tard, l’arrivée de Dimitri a marqué un tournant décisif. Qu’un ingénieur chimiste expérimenté quitte un grand groupe pétrolier pour se joindre à nous, voilà qui conférait soudain quelque noblesse à ce qu’Angelo et moi considérions, jusque-là, comme un boulot d’égoutiers.
Qui plus est, nous étions maintenant tellement à l’étroit que Roberto réussit à convaincre la direction qu’il devenait urgent de nous trouver des locaux. Plus rien ne nous retenait au siège, car nous réunissions à nous quatre toutes les compétences requises pour mener à bien nos projets.
Allions-nous devenir amis, Angelo, Dimitri, Roberto et moi ?
Oh, ce genre de question ne m’effleurait pas. Dimitri avait appris qu’un appartement se libérait, au deuxième étage d’un immeuble cossu de la Via Stesso, occupé pour l’essentiel par des professions libérales. Nous ignorions que l’une des avocates du troisième était une amie très intime de notre chimiste et que la secrétaire de l’architecte du sixième allait le devenir. Ce que nous savions, par contre, c’est que l’endroit était lumineux, bien équipé, agréablement situé dans un quartier animé et que nous y serions bien.
Nous y étions bien.
Durant les dix années que nous avons travaillé ensemble, nous n’avons eu qu’à nous féliciter du choix de cet appartement. Même au plus chaud de l’été, je n’ai jamais eu la nostalgie de l’air conditionné des bureaux du siège. Il faut dire que…
Il y avait le désagrément des bruits de la rue et des gaz d’échappement des bus qui s’arrêtaient juste en dessous de nos fenêtres ouvertes, oui. Il y avait aussi les terrasses des cafés tout proches, où nous pouvions nous attarder. Il y avait également les robes de notre réceptionniste qui se faisaient plus légères, plus courtes, plus transparentes et qui nous rendaient la saison agréable.
A quoi pouvait nous être utile cette jeune femme hollandaise qui oubliait nos rendez-vous, parlait l’italien avec un accent épouvantable et l’écrivait si mal que nous n’osions même pas lui demander de griffonner une petite note pour le concierge ?
Je comprends votre question mais je crains que Dimitri soit le seul à pouvoir vous convaincre du fait que, sans elle et son sourire de madone, nous aurions été tragiquement moins productifs. Pour lui, la beauté frisonne était la source du « yang » vital dans notre environnement qui sombrerait, sans elle, dans un excès de « yin » insupportable, ce qui finirait par saper notre moral à tous et par réveiller son lumbago à lui.
Cet argument ainsi qu’une première entrevue avec la jeune femme ont eu raison des objections compréhensibles de Roberto. Tout ce que je peux encore ajouter c’est que, durant dix ans, aucun de nous quatre n’a eu à se plaindre de la moindre douleur lombalgique. Il semblerait que, statistiquement, la chose soit assez rare pour mériter d’être signalée.
Sommes-nous devenus amis, Angelo, Dimitri, Roberto et moi ?
En janvier de l’année passée, je me suis posé cette question pour la toute première fois.
Avant de prendre une retraite anticipée, Roberto avait, en vain, soutenu ma candidature pour un poste au sein de l’entreprise privée à qui nos activités devaient être cédées. Je lui dois d’avoir pu conserver ma voiture de fonction, durant les six premiers mois suivant mon licenciement. Il avait réussi à émouvoir les gens d’ItalPur en parlant des ennuis de santé de mon fils, chose que je m’étais rigoureusement interdite de faire.
« Voilà, j’ai fait tout ce que j’ai pu, Pasquale. »
Il m’a dit cela, Roberto, oubliant de préciser que c’était également tout ce qu’il comptait faire et que je n’aurais plus jamais la moindre nouvelle de lui. Une amie de Nella nous dit l’avoir vu avec son épouse à Ventimiglia, l’été passé.
« Yes ! »
Ça, c’est le tout dernier mot d’Angelo. Il est parti à Doubaï, pour y participer à des constructions pharaoniques. Je devrais être plus précis. Il a dit :
« Yes ! »
En recevant le courrier électronique confirmant son embauche par un grand conglomérat allemand.
« Yes ! »
Après avoir réuni quelques affaires tout en enfilant son manteau.
« Yes ! »
En fermant la porte.
Nous étions à quelques jours de Noël. Je me souviens des yeux de notre réceptionniste qui semblaient m’interroger puis fixaient, toujours perplexes, un joli flacon d’eau de toilette, posé devant elle. La veille, Angelo avait offert un petit cadeau à chacun de nous, comme il faisait à l’occasion de toutes les fêtes.
Tous les matins ou presque, c’était lui qui arrivait le premier et qui préparait le café. C’était lui aussi qui, le lundi de Pâques, déposait des petits sujets ou des œufs sur notre bureau, assortis d’un petit mot humoristique. Lui encore qui, début mai, offrait un brin de muguet à la madone hollandaise à qui nous avions interdit, une fois pour toutes, de faire le café à sa mode.
Angelo a-t-il, aujourd’hui, autant d’attentions pour ses collègues à Stuttgart, à Dubaï ou ailleurs ? Je n’en sais rien. Nous sommes à une semaine de Pâques, là. Y aura-t-il, dans sa nouvelle entreprise, quelqu’un comme Dimitri, qui sera surpris de recevoir un lapin en chocolat accompagné d’une note coquine ?
Dimitri…
Des quatre mousquetaires, cet homme à femmes distrait, fantaisiste et imprévisible me semblait le candidat le plus improbable pour une fonction quelconque chez ItalPur.
Bien au contraire, m’avait dit Nella. Et de me rappeler que le flair du chimiste m’avait bluffé à plus d’une reprise et que j’avais souvent parlé de son charisme surprenant.
Je ne comprenais pas. Nous étions quoi, début décembre, quand elle m’a fait ce constat ? Je la vois encore, debout dans la cuisine, calme, pensive, détachée, comme… Comme s’il était question, non pas de notre avenir mais d’un jeu télévisé et des chances d’un participant, oui !
J’entamais les toutes dernières entrevues d’évaluation avec les gens d’ItalPur et j’attendais des propositions, me préparant à négocier fermement s’il fallait que nous quittions Cuneo, ce qui obligerait Nella à trouver un autre emploi. Elle aurait dû me soutenir, me dire que j’étais le meilleur, que…
Et puis elle avait tort !
Si on me reprochait, à moi, de ne pas argumenter mes conclusions pertinentes, quel avenir pouvait bien avoir Dimitri ? Il était capable, à tout instant, de quitter les bureaux pour aller vérifier une vague intuition sans jamais informer quiconque, ni de l’objet, ni de la durée de ses déplacements. Il n’avait, durant nos dix années de travail en équipe, respecté l’ordre du jour d’aucune réunion. On pouvait le voir arriver partout avec une ou deux heures de retard, pour peu qu’une femme, pas forcément jolie, lui ait souri et engagé la conversation !
Un mois après mon licenciement, j’ai appris par hasard que Dimitri était sur le point de déménager à Milan pour y diriger une équipe de trente personnes dans une unité de recherche d’ItalPur.
La nouvelle n’a pas surpris Nella.
Fin février de la même année, l’institutrice d’Ottavio a mis un petit mot dans son journal de classe. Elle voulait rencontrer ses parents.
Je ne connaissais pas cette Mademoiselle Goetting. Elle venait d’être engagée au début du trimestre et je n’avais pas encore eu l’occasion de lui parler.
Je ne savais rien d’elle et cela me rassurait.
09:15 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures

Commentaires
J'adore : "Tout ce que je peux encore ajouter c’est que, durant dix ans, aucun de nous quatre n’a eu à se plaindre de la moindre douleur lombalgique. Il semblerait que, statistiquement, la chose soit assez rare pour mériter d’être signalée."
En fait, j'aime tout ce texte qui brosse quatre personnages masculins bien différents. J'ai même une tendresse particulière pour l'homme à femmes à la si attendrissante distraction perçue dans "Il n’avait, durant nos dix années de travail en équipe, respecté l’ordre du jour d’aucune réunion. On pouvait le voir arriver partout avec une ou deux heures de retard, pour peu qu’une femme, pas forcément jolie, lui ait souri et engagé la conversation" ;o)
Ecrit par : Caro La vie en rose | 27.02.2006
Oui oui...
Figure-toi que Dimitri a failli provoquer une crise de jalousie chez Pasquale (qui soupçonnait Nella d'avoir de la tendresse pour lui !). Et puis...
J'ai préféré ce développement-ci, plus sobre et qui ne laisse aucune attache, du moins chez Pasquale.
C'était compter sans une lectrice que notre charasmatique Dimitri a clairement réussi à charmer en quelques lignes.
Grrrrrrrrrr !
A mon tour de faire une crise de jalousie !
Bon - ces sottises étant dites...
MERCIIIIIIIIIIIIIIIIIII de ta présence Caro !
Ecrit par : Peter | 28.02.2006
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