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28.02.2006

8 - L'absence de Monsieur Tullio

Il m’arrive d’être superstitieux ou plutôt de croire que nous pourrions conjurer le sort en agissant juste avant qu’il ne se décide à frapper.

Depuis mon enfance, je m’imagine que le temps réunit lentement mais sûrement tous les éléments nécessaires à un dénouement tragique dont il nous cache l’intrigue, tant et si bien que nous ne pouvons pas intervenir. Ne sachant rien de son projet, tout ce que nous ferions dans l’espoir de le contrarier pourrait être très exactement ce qui le favorise. Il conviendrait dès lors d’attendre.

A un moment donné, une seconde, une heure, un jour avant la catastrophe, le temps n’aurait soudain plus d’autre option que de nous révéler son dessein.

Nous disposerions alors d’un jour, d’une heure ou d’une seconde pour le déjouer. Ce drame qu’il voulait inévitable cesserait soudain de l’être à la lumière de notre connaissance soudaine.

J’ai trente-sept ans et il m’arrive encore d’y croire, oui. Je n’ai jamais rencontré personne qui comprenne ou qui partage ma vision des choses. Aucun événement de ma vie n’est venu apporter le moindre crédit à mon hypothèse. Non.

Et pourtant…

L’année passée, quand le Docteur Aldini a proposé de nous rencontrer à l’Ospedale San Benedetto, soit le 1er avril, en fin de matinée, soit le mardi ou le jeudi de la semaine suivante, à toute heure qui nous convenait…

Je n’ai pas consulté Nella et sans me soucier de son emploi du temps, j’ai accepté la toute première date, celle qui nous permettrait encore d’agir, de voir enfin ce que le sort nous réservait. L’accident d’Ottavio avait eu lieu de 2 avril de l’année précédente. En agissant avant, très exactement un jour avant l’anniversaire de cette tragédie, je…

« Tu me mets dans l’impossibilité de t’accompagner, c’est tout ! Nous avons une vente aux enchères le premier. Cardini compte sur moi pour l’assister. »

Ma superstition m’a valu la mauvaise humeur de mon épouse et le privilège de me rendre seul au rendez-vous. Ne riez pas, je vous en prie. Je pensais réellement que mon heure était venue, que j’allais terrasser le dragon et que Nella me serait profondément reconnaissante d’avoir agi avec courage et lucidité. Je me voyais revenir victorieux de cette rencontre annonçant triomphalement que je venais de sauver notre fils, in extremis !

Quelques semaines avant, n’avais-je pas déjà rencontré seul et dans un même état d’anticipation, la nouvelle institutrice d’Ottavio ?

Mademoiselle Goetting m’avait immédiatement séduit. Elle avait quelque chose d’une enfant perdue parmi les enfants. Un peu comme si tout autour d’elle était trop grand, trop complexe et trop sérieux, ses yeux semblaient sans cesse chercher le regard d’un adulte qui pourrait la rassurer ou la protéger.

Oh, sa petite taille devait y être pour quelque chose, bien entendu ! Dans la cour de l’école, il m’a fallu un instant pour la trouver. Certains enfants de sixième étaient plus grands qu’elle et c’est d’ailleurs à l’un de ces gaillards qu’elle a confié la tâche de surveiller tous ceux qui jouaient encore là, en attendant qu’un parent vienne les prendre. Il était un peu avant cinq heures.

La première fois que je l’ai vue chercher mon approbation ou plutôt mon indulgence, c’est en montant l’escalier qui menait à son local de classe. Oui, j’avais remarqué, comme elle, que les élèves faisaient, tout à coup, moins de bruit dans la cour de récréation et qu’un gamin de douze ans avait, de toute évidence, plus d’autorité qu’elle.

Sa voix ?

Elle ne venait pas à son secours, non. Nous nous sommes assis à une table, sur deux petites chaises, au beau milieu de la classe, comme si nous étions des élèves. Je m’attendais presque à découvrir au tableau l’objet de notre entretien. Une sonnerie s’est mise en marche au moment précis où elle commençait à me parler. Elle a donc dû répéter, fixant, à son tour, les traces de craie sur le tableau noir :

« Je vous disais que j’aurais préféré vous parler en présence de Monsieur Tullio… »

Le directeur de l’école avait-il pensé que Mademoiselle Goetting devait apprendre à se débrouiller un peu ? Je la découvrais tellement timide et gauche que je l’imaginais bien consulter ce Monsieur Tullio pour tout et n’importe quoi. Je ne savais pas encore ce qu’elle avait à m’annoncer.

« Vous permettez ? »

Elle s’est levée pour aller dire à une femme imposante, qui était coiffée d’un étrange bonnet vert et qui faisait mine d’entrer, que ce n’était pas la peine de nettoyer le local aujourd’hui, non, que cela pouvait attendre demain. Comme pour le prouver elle a pris une éponge, l’a tenue un instant sous le robinet d’un petit évier qui se trouvait à l’autre bout de la classe et s’est mise à essuyer le tableau, longuement, minutieusement.

« Excusez-moi. C’est un réflexe. Si je ne le fais pas, elles le nettoient au savon et… »

Cela aussi me surprenait agréablement, chez Mademoiselle Goetting. Une manière de s’occuper de détails en attendant… Oui, j’ai failli lui parler de ma superstition !

Elle a fermé la porte, s’est encore excusée, je ne sais plus pourquoi, puis à repris sa place, près de moi.

« Ça ne va plus, Ottavio. Je… »

Des larmes. Dans ses yeux bleus. Des larmes.

J’ai eu soudain le sentiment d’être observé. En me retournant j’ai vu que la créature au bonnet vert s’appliquait maintenant à nettoyer quelque chose dans le couloir, les porte-manteaux sans doute ? En tout cas, j’ai eu le temps de croiser, à travers les vitres qui commençaient à mi-hauteur de la paroi, son regard peu aimable juste avant qu’elle ne s’éloigne.

Si je n’avais pas ressenti ce malaise soudain, me serais-je approché de la petite institutrice pour la serrer dans mes bras ?

Oui.

Ce serait fanfaronner que de dire que j’ai voulu la soutenir. C’est elle qui me soulageait et qui venait de m’offrir à son insu un réconfort tellement précieux que je voulais la tenir tout contre moi.

« Ça ira, Ottavio. Tu verras. T’en fais pas. »

On me disait ça. Il était encore tombé ? Oh, les trottoirs sont glissants, tout le monde tombe. C’est toujours ainsi, en hiver. La municipalité socialiste ferait bien mieux de s’occuper de ça au lieu de construire un centre culturel dont personne n’a besoin. Qu’ils ne s’étonnent pas trop si les gens finissent par voter Forza ! Il avait de plus en plus de mal à écrire de la main gauche ? Il devrait essayer avec sa prothèse de la main droite, je connais un type qui a perdu les deux bras dans un accident de moto, et bien, il répare des montres, aujourd’hui ! Tu verras, Pasquale, il faut du temps, c’est tout. Il s’est étranglé, tout à coup, en mangeant des pâtes ? Ben tu sais, les pâtes, ma belle-mère, elle a failli y rester, l’autre jour. On l’avait invitée chez Piccini, tiens, tu connais Piccini, sur la Via Stesso ? Ça ne paye pas de mine mais ses piccata alla Lombarda valent le déplacement, je te jure !

Les infirmières à l’Ospedale San Benedetto ? Le kinésithérapeute ? L’expert en prothèses myoélectriques ? Le Docteur Aldini ?

A part le fait que je ne sais pas s’ils aiment les piccata de Piccini, qu’aucun d’eux ne m’a conseillé d’orienter Ottavio vers l’horlogerie et qu’ils ne m’ont pas encore fait part de leurs opinions politiques, leur discours n’était guère différent. Il suffisait de tenir bon.

Nella ?

Elle tenait bon.

Ottavio ?

Aussi. Il souriait. Il riait, même. Il tombait mais se relevait. Il avait essayé de fixer un crayon au bout de sa prothèse. Il tenait bon.

Moi pas.

Les larmes de Mademoiselle Goetting étaient une délivrance.

Ce qu’elle devait m’apprendre ensuite aurait, à mon avis, justifié que le directeur de l’école soit à ses côtés pour la soutenir ou pour parler au nom de l'établissement. Pourtant je n’en veux pas à Monsieur Tullio d’avoir été absent, ce jour-là. A vrai dire, ce serait plutôt la présence du bonnet vert que je regrette. Nous étions tellement proches quand elle m’a dit :

« Ça ne va plus, Ottavio. Je… »

Moins, beaucoup moins, une demi-heure plus tard, quand j’ai quitté l’école avec mon fils et qu’il me restait à lui dire qu’il ne pourrait pas y retourner, le lendemain.

Je vous parlerai du premier avril un autre jour, si vous le voulez bien.

 

Commentaires

Fiction aussi, les "piccata alla Lombarda" ?

C'est sombre encore, Peter ! Et ce pauvre Pasquale, était-il réconforté durablement de se sentir si proche de cette petite institutrice aux yeux bleus ?

Ecrit par : Caro La vie en rose | 28.02.2006

C'est sombre oui...

Mais on mange bien, dirait Mimi :)

Ecrit par : Peter | 01.03.2006

Mouais...
Par contre, si jamais tu m'invites... Sache que je n'aime pas le whisky même dans sa version poétique...
A bien entendu le monsieur ?

Ecrit par : Miriam | 02.03.2006

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