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28.02.2006

Parenthèse 2

Tout (ou presque) est fiction, ici.

La maladie d'Ottavio n'existe pas. Elle est désespérante comme le sont toutes les maladies orphelines.

Il n'y a pas d'Ospedale San Benedetto à Cuneo. C'est un petit hôpital pas très efficace où le personnel prend parfois des libertés surprenantes. Il va de soi qu'une telle chose ne peut exister en réalité.

Bateson & Martini ne sont pas conseils en recrutement. L'EFC n'existe pas. Si vous avez rencontré des conseils en recrutement, sachez qu'ils utilisent des outils très sérieux, sans quoi, nos grandes entreprises ne seraient pas dirigées avec autant de talent et tarderaient bien trop à mettre en place leurs politiques audacieuses.

ItalPur est (hélas) le nom d'une petite société napolitaine, mais pas d'un conglomérat de traitement des eaux usées. Le conglomérat fictif défend de grandes valeurs humanitaires, au premier rang desquelles doit se trouver le bénéfice net par action. Le "partage", quoi.

La trilogie de la Maîtresse des Loups est aussi fictive que les trilogies fictives sauf qu'elle est encore plus fictive vu que vous ne la trouverez pas (vraiment pas) ailleurs qu'ici.

L'équipe de volley-ball masculin de Cuneo évolue réellement au plus haut niveau national et européen, mais je ne connais aucune des personnes qui ont un siège dans la tribune "verte" du club.

Dominique-Jean Larrey était vraiment un chirurgien militaire de l'armée napoléonienne et semble toujours inspirer une certaine admiration à des gens qui pensent que médecine et guerre font bon ménage. La seule très grande absurdité ici est donc un fait réel.

Le médecin bordelais Michel Millet est fictif, tout comme Deborah Bowden.

Pasquale vit sa vie qui n'est pas la mienne avec des convictions parfois étranges qui ne sont pas les miennes, non plus.

Oh... et pour désespérer encore un peu plus les lectrices...

Le séduisant Dimitri... n'existe pas non plus !

 

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8 - L'absence de Monsieur Tullio

Il m’arrive d’être superstitieux ou plutôt de croire que nous pourrions conjurer le sort en agissant juste avant qu’il ne se décide à frapper.

Depuis mon enfance, je m’imagine que le temps réunit lentement mais sûrement tous les éléments nécessaires à un dénouement tragique dont il nous cache l’intrigue, tant et si bien que nous ne pouvons pas intervenir. Ne sachant rien de son projet, tout ce que nous ferions dans l’espoir de le contrarier pourrait être très exactement ce qui le favorise. Il conviendrait dès lors d’attendre.

A un moment donné, une seconde, une heure, un jour avant la catastrophe, le temps n’aurait soudain plus d’autre option que de nous révéler son dessein.

Nous disposerions alors d’un jour, d’une heure ou d’une seconde pour le déjouer. Ce drame qu’il voulait inévitable cesserait soudain de l’être à la lumière de notre connaissance soudaine.

J’ai trente-sept ans et il m’arrive encore d’y croire, oui. Je n’ai jamais rencontré personne qui comprenne ou qui partage ma vision des choses. Aucun événement de ma vie n’est venu apporter le moindre crédit à mon hypothèse. Non.

Et pourtant…

L’année passée, quand le Docteur Aldini a proposé de nous rencontrer à l’Ospedale San Benedetto, soit le 1er avril, en fin de matinée, soit le mardi ou le jeudi de la semaine suivante, à toute heure qui nous convenait…

Je n’ai pas consulté Nella et sans me soucier de son emploi du temps, j’ai accepté la toute première date, celle qui nous permettrait encore d’agir, de voir enfin ce que le sort nous réservait. L’accident d’Ottavio avait eu lieu de 2 avril de l’année précédente. En agissant avant, très exactement un jour avant l’anniversaire de cette tragédie, je…

« Tu me mets dans l’impossibilité de t’accompagner, c’est tout ! Nous avons une vente aux enchères le premier. Cardini compte sur moi pour l’assister. »

Ma superstition m’a valu la mauvaise humeur de mon épouse et le privilège de me rendre seul au rendez-vous. Ne riez pas, je vous en prie. Je pensais réellement que mon heure était venue, que j’allais terrasser le dragon et que Nella me serait profondément reconnaissante d’avoir agi avec courage et lucidité. Je me voyais revenir victorieux de cette rencontre annonçant triomphalement que je venais de sauver notre fils, in extremis !

Quelques semaines avant, n’avais-je pas déjà rencontré seul et dans un même état d’anticipation, la nouvelle institutrice d’Ottavio ?

Mademoiselle Goetting m’avait immédiatement séduit. Elle avait quelque chose d’une enfant perdue parmi les enfants. Un peu comme si tout autour d’elle était trop grand, trop complexe et trop sérieux, ses yeux semblaient sans cesse chercher le regard d’un adulte qui pourrait la rassurer ou la protéger.

Oh, sa petite taille devait y être pour quelque chose, bien entendu ! Dans la cour de l’école, il m’a fallu un instant pour la trouver. Certains enfants de sixième étaient plus grands qu’elle et c’est d’ailleurs à l’un de ces gaillards qu’elle a confié la tâche de surveiller tous ceux qui jouaient encore là, en attendant qu’un parent vienne les prendre. Il était un peu avant cinq heures.

La première fois que je l’ai vue chercher mon approbation ou plutôt mon indulgence, c’est en montant l’escalier qui menait à son local de classe. Oui, j’avais remarqué, comme elle, que les élèves faisaient, tout à coup, moins de bruit dans la cour de récréation et qu’un gamin de douze ans avait, de toute évidence, plus d’autorité qu’elle.

Sa voix ?

Elle ne venait pas à son secours, non. Nous nous sommes assis à une table, sur deux petites chaises, au beau milieu de la classe, comme si nous étions des élèves. Je m’attendais presque à découvrir au tableau l’objet de notre entretien. Une sonnerie s’est mise en marche au moment précis où elle commençait à me parler. Elle a donc dû répéter, fixant, à son tour, les traces de craie sur le tableau noir :

« Je vous disais que j’aurais préféré vous parler en présence de Monsieur Tullio… »

Le directeur de l’école avait-il pensé que Mademoiselle Goetting devait apprendre à se débrouiller un peu ? Je la découvrais tellement timide et gauche que je l’imaginais bien consulter ce Monsieur Tullio pour tout et n’importe quoi. Je ne savais pas encore ce qu’elle avait à m’annoncer.

« Vous permettez ? »

Elle s’est levée pour aller dire à une femme imposante, qui était coiffée d’un étrange bonnet vert et qui faisait mine d’entrer, que ce n’était pas la peine de nettoyer le local aujourd’hui, non, que cela pouvait attendre demain. Comme pour le prouver elle a pris une éponge, l’a tenue un instant sous le robinet d’un petit évier qui se trouvait à l’autre bout de la classe et s’est mise à essuyer le tableau, longuement, minutieusement.

« Excusez-moi. C’est un réflexe. Si je ne le fais pas, elles le nettoient au savon et… »

Cela aussi me surprenait agréablement, chez Mademoiselle Goetting. Une manière de s’occuper de détails en attendant… Oui, j’ai failli lui parler de ma superstition !

Elle a fermé la porte, s’est encore excusée, je ne sais plus pourquoi, puis à repris sa place, près de moi.

« Ça ne va plus, Ottavio. Je… »

Des larmes. Dans ses yeux bleus. Des larmes.

J’ai eu soudain le sentiment d’être observé. En me retournant j’ai vu que la créature au bonnet vert s’appliquait maintenant à nettoyer quelque chose dans le couloir, les porte-manteaux sans doute ? En tout cas, j’ai eu le temps de croiser, à travers les vitres qui commençaient à mi-hauteur de la paroi, son regard peu aimable juste avant qu’elle ne s’éloigne.

Si je n’avais pas ressenti ce malaise soudain, me serais-je approché de la petite institutrice pour la serrer dans mes bras ?

Oui.

Ce serait fanfaronner que de dire que j’ai voulu la soutenir. C’est elle qui me soulageait et qui venait de m’offrir à son insu un réconfort tellement précieux que je voulais la tenir tout contre moi.

« Ça ira, Ottavio. Tu verras. T’en fais pas. »

On me disait ça. Il était encore tombé ? Oh, les trottoirs sont glissants, tout le monde tombe. C’est toujours ainsi, en hiver. La municipalité socialiste ferait bien mieux de s’occuper de ça au lieu de construire un centre culturel dont personne n’a besoin. Qu’ils ne s’étonnent pas trop si les gens finissent par voter Forza ! Il avait de plus en plus de mal à écrire de la main gauche ? Il devrait essayer avec sa prothèse de la main droite, je connais un type qui a perdu les deux bras dans un accident de moto, et bien, il répare des montres, aujourd’hui ! Tu verras, Pasquale, il faut du temps, c’est tout. Il s’est étranglé, tout à coup, en mangeant des pâtes ? Ben tu sais, les pâtes, ma belle-mère, elle a failli y rester, l’autre jour. On l’avait invitée chez Piccini, tiens, tu connais Piccini, sur la Via Stesso ? Ça ne paye pas de mine mais ses piccata alla Lombarda valent le déplacement, je te jure !

Les infirmières à l’Ospedale San Benedetto ? Le kinésithérapeute ? L’expert en prothèses myoélectriques ? Le Docteur Aldini ?

A part le fait que je ne sais pas s’ils aiment les piccata de Piccini, qu’aucun d’eux ne m’a conseillé d’orienter Ottavio vers l’horlogerie et qu’ils ne m’ont pas encore fait part de leurs opinions politiques, leur discours n’était guère différent. Il suffisait de tenir bon.

Nella ?

Elle tenait bon.

Ottavio ?

Aussi. Il souriait. Il riait, même. Il tombait mais se relevait. Il avait essayé de fixer un crayon au bout de sa prothèse. Il tenait bon.

Moi pas.

Les larmes de Mademoiselle Goetting étaient une délivrance.

Ce qu’elle devait m’apprendre ensuite aurait, à mon avis, justifié que le directeur de l’école soit à ses côtés pour la soutenir ou pour parler au nom de l'établissement. Pourtant je n’en veux pas à Monsieur Tullio d’avoir été absent, ce jour-là. A vrai dire, ce serait plutôt la présence du bonnet vert que je regrette. Nous étions tellement proches quand elle m’a dit :

« Ça ne va plus, Ottavio. Je… »

Moins, beaucoup moins, une demi-heure plus tard, quand j’ai quitté l’école avec mon fils et qu’il me restait à lui dire qu’il ne pourrait pas y retourner, le lendemain.

Je vous parlerai du premier avril un autre jour, si vous le voulez bien.

 

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27.02.2006

7 - L'échelle de Bateson-Martini

Ce matin, j’ai retrouvé le rapport de Carla. Par hasard, en rangeant des documents.

C’est faux. Je vous mens comme si je parlais à Nella et comme si je cherchais à éviter un reproche.

Je recommence.

Ce matin j’ai voulu retrouver mon rapport d’évaluation, rédigé par une consultante de la société de recrutement Bateson & Martini. On avait cru courtois de le joindre à ma lettre de licenciement. Pour information. Pour m’aider. Pour que je puisse m’en inspirer, me remettre en question et mieux «me vendre» à un autre employeur. Oui. Le partage figurait, je crois vous l’avoir déjà dit, parmi les trois valeurs qui inspiraient les employés et le management d’ItalPur. Dans cet esprit, il était donc aussi naturel que souhaitable que j’apprenne ce que Carla avait écrit sur moi.

Je n’ai pas lu son rapport quand je l’ai trouvé dans le courrier, au début du mois de janvier de l’année passée.

Y voyez-vous une preuve parmi d’autres de la rigidité intellectuelle que la consultante avait justement observée chez moi ? Libre à vous…

Je n’ai pas lu ce rapport et j’ai refusé d’en parler avec Nella qui avait eu la curiosité de le parcourir. Il y a dix minutes, je me demandais d’ailleurs si ce n’était pas elle qui l’aurait classé, car il lui arrive de mettre de l’ordre dans mes papiers. J’ai même failli l’appeler à l’étude, pour lui demander si elle ne se souvenait pas d’une chemise cartonnée rose au logo de Bateson & Martini, mais elle déteste que je vienne interrompre son travail pour des choses qui peuvent attendre le soir, à son avis.

Moi, je ne voulais pas attendre. Je désirais mettre la main sur ce document maintenant, dans le but, je dis cela sans ironie aucune, d’y trouver quelques éléments nouveaux que je pourrais partager avec vous.

J’aimerais comprendre ce qui m’interdit de vous faire un récit cohérent, fluide, chronologique. N’avez-vous pas le sentiment que je m’interromps sans cesse ? Qu’aucune de mes réflexions n’aboutit ?

Le diable doit savoir où se trouve cette fichu chemise rose que je cherche depuis deux heures, mais je me suis souvenu, tout à coup, que j’avais reçu une copie électronique par courriel et je viens de l’imprimer, à l’instant.

Vingt pages de considérations mûrement réfléchies sur ma petite personne !

Dans un fichier séparé, deux feuilles de calcul avec des tableaux synoptiques et un joli graphique indiquant ma position sur l’échelle des facultés communicationnelles de Bateson-Martini.

Je ne vous tiens pas en haleine plus longtemps. Pour une fois, allons à l’essentiel.

Mon score était de Trois.

Trois sur Douze.

Oui.

Les notes accompagnant l’échelle sont sans appel.

Un EFC de Trois correspond, typiquement, à un profil de laveur de vitres. Pour conduire un bus ou un tramway, Bateson-Martini recommande un EFC de Quatre ou plus. Par contre, pour assembler des chemises simples (sans pochette ni manchettes sophistiquées) dans un atelier de confection bien organisé et sous supervision constante, il semblerait qu’un EFC de Deux soit largement suffisant.

Non, de découvrir cela ne m’inspire aucune amertume. La métaphore me semblerait même plutôt séduisante, à vrai dire.

Peut-être lisez-vous en effet les réflexions d’un laveur de vitres qui n’a jamais été que le témoin furtif d’une série d’instants de vie dont il ignore la cohérence. Il les visite, brièvement, un seau d’eau et une éponge à la main. Dès qu’on y voit plus clair, il s’éloigne. D’autres carreaux souillés l’attendent.

Pourquoi pas ?

De toute manière, avec mon EFC de Trois, je crains que je ne puisse pas faire beaucoup mieux. Même dans les transports en commun, sur lesquels j’ai pourtant beaucoup appris depuis que je n’ai plus de voiture, ma place doit rester celle d’un passager qui se laisse conduire par des personnes plus communicatives que lui !

Je m’en voudrais de ne pas terminer sur une note rassurante. Il semblerait, toujours d’après le rapport de Carla, que j’aie quelques réelles compétences en électronique appliquée. Hélas, pour une fonction d’ingénieur chez ItalPur, même avec un statut de « junior » sans responsabilités, il faut un score de Neuf ou plus, sur l’échelle de Bateson-Martini.

N’en parlons plus.

J’étais vraiment très loin du compte.

 

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6 - Le petit mot de Mademoiselle Goetting

Que savons-nous vraiment des gens ? Je veux dire, nous croyons les connaître, pensons vivre avec eux. Se peut-il que nous vivions à côté d’eux ? Ne dit on pas côtoyer, justement ?

Prenez mes trois collègues ingénieurs. Ex-collègues, pardon. Douze années de vie professionnelle ne s’effacent pas si facilement. Il m’arrive encore de parler du bureau d’études et de ma fonction comme si je n’avais pas été licencié, en janvier de l’année passée. Je vous promets d’y être attentif pour ne pas vous embrouiller.

Etions-nous amis, Angelo, Dimitri, Roberto et moi ?

Dans la Compagnie, on nous appelait les quatre mousquetaires et ce surnom trahissait, je crois, une petite pointe d’envie. Rien que nos bureaux, aménagés dans un grand appartement au cœur de la ville, auraient suffi à faire de nous une « bande à part ». Ajoutez à cela que nos projets étaient également très différents de ceux de la centaine de personnes qui travaillaient dans les locaux austères du siège.

L’approvisionnement en eau de qualité est un souci aussi vieux que l’humanité. L’infrastructure d’épuration que nous mettions en place, par contre, répondait à des besoins naissants et faisait appel à de nouvelles technologies. Pour l’anecdote, sachez que c’est à contre-cœur que Roberto avait accepté de créer et de diriger un département spécialisé. C’est une voie de garage, voilà ce qu’il s’était dit, en quatre-vingt-trois.

Cinq ans plus tard, c’est dans ce même état d’esprit qu’il m’avait embauché en précisant : vous pourrez faire vos premières armes ici, mais ne vous éternisez surtout pas. Dès que nos deux stations seront opérationnelles, vous devrez vous trouver un job sérieux !

Pouvait-il donner conseil plus honnête au jeune diplômé que j’étais ? Qui pouvait prévoir, à l’époque, que les déchets, liquides autant que solides, seraient à l’origine d’une industrie de traitement florissante et que l’activité de notre équipe serait bientôt privatisable ? Est-ce que le mot privatiser existait seulement ?

Angelo, avec qui je partageais à mes débuts un bureau minuscule, n’était guère plus enthousiaste que notre chef. De deux ans mon aîné, il chérissait encore les rêves qui avaient orienté ses études et qui prenaient la forme de tours lancés à la poursuite du ciel que frôleraient les nuages. Rien ne lui semblait plus opposé à cela que nos bassins de décantation où venait se déposer toute la saleté de la région. Lui non plus ne s’éterniserait pas !

Quelques mois plus tard, l’arrivée de Dimitri a marqué un tournant décisif. Qu’un ingénieur chimiste expérimenté quitte un grand groupe pétrolier pour se joindre à nous, voilà qui conférait soudain quelque noblesse à ce qu’Angelo et moi considérions, jusque-là, comme un boulot d’égoutiers.

Qui plus est, nous étions maintenant tellement à l’étroit que Roberto réussit à convaincre la direction qu’il devenait urgent de nous trouver des locaux. Plus rien ne nous retenait au siège, car nous réunissions à nous quatre toutes les compétences requises pour mener à bien nos projets.

Allions-nous devenir amis, Angelo, Dimitri, Roberto et moi ?

Oh, ce genre de question ne m’effleurait pas. Dimitri avait appris qu’un appartement se libérait, au deuxième étage d’un immeuble cossu de la Via Stesso, occupé pour l’essentiel par des professions libérales. Nous ignorions que l’une des avocates du troisième était une amie très intime de notre chimiste et que la secrétaire de l’architecte du sixième allait le devenir. Ce que nous savions, par contre, c’est que l’endroit était lumineux, bien équipé, agréablement situé dans un quartier animé et que nous y serions bien.

Nous y étions bien.

Durant les dix années que nous avons travaillé ensemble, nous n’avons eu qu’à nous féliciter du choix de cet appartement. Même au plus chaud de l’été, je n’ai jamais eu la nostalgie de l’air conditionné des bureaux du siège. Il faut dire que…

Il y avait le désagrément des bruits de la rue et des gaz d’échappement des bus qui s’arrêtaient juste en dessous de nos fenêtres ouvertes, oui. Il y avait aussi les terrasses des cafés tout proches, où nous pouvions nous attarder. Il y avait également les robes de notre réceptionniste qui se faisaient plus légères, plus courtes, plus transparentes et qui nous rendaient la saison agréable.

A quoi pouvait nous être utile cette jeune femme hollandaise qui oubliait nos rendez-vous, parlait l’italien avec un accent épouvantable et l’écrivait si mal que nous n’osions même pas lui demander de griffonner une petite note pour le concierge ?

Je comprends votre question mais je crains que Dimitri soit le seul à pouvoir vous convaincre du fait que, sans elle et son sourire de madone, nous aurions été tragiquement moins productifs. Pour lui, la beauté frisonne était la source du « yang » vital dans notre environnement qui sombrerait, sans elle, dans un excès de « yin » insupportable, ce qui finirait par saper notre moral à tous et par réveiller son lumbago à lui.

Cet argument ainsi qu’une première entrevue avec la jeune femme ont eu raison des objections compréhensibles de Roberto. Tout ce que je peux encore ajouter c’est que, durant dix ans, aucun de nous quatre n’a eu à se plaindre de la moindre douleur lombalgique. Il semblerait que, statistiquement, la chose soit assez rare pour mériter d’être signalée.

Sommes-nous devenus amis, Angelo, Dimitri, Roberto et moi ?

En janvier de l’année passée, je me suis posé cette question pour la toute première fois.

Avant de prendre une retraite anticipée, Roberto avait, en vain, soutenu ma candidature pour un poste au sein de l’entreprise privée à qui nos activités devaient être cédées. Je lui dois d’avoir pu conserver ma voiture de fonction, durant les six premiers mois suivant mon licenciement. Il avait réussi à émouvoir les gens d’ItalPur en parlant des ennuis de santé de mon fils, chose que je m’étais rigoureusement interdite de faire.

« Voilà, j’ai fait tout ce que j’ai pu, Pasquale. »

Il m’a dit cela, Roberto, oubliant de préciser que c’était également tout ce qu’il comptait faire et que je n’aurais plus jamais la moindre nouvelle de lui. Une amie de Nella nous dit l’avoir vu avec son épouse à Ventimiglia, l’été passé.

« Yes ! »

Ça, c’est le tout dernier mot d’Angelo. Il est parti à Doubaï, pour y participer à des constructions pharaoniques. Je devrais être plus précis. Il a dit :

« Yes ! »

En recevant le courrier électronique confirmant son embauche par un grand conglomérat allemand.

« Yes ! »

Après avoir réuni quelques affaires tout en enfilant son manteau.

« Yes ! »

En fermant la porte.

Nous étions à quelques jours de Noël. Je me souviens des yeux de notre réceptionniste qui semblaient m’interroger puis fixaient, toujours perplexes, un joli flacon d’eau de toilette, posé devant elle. La veille, Angelo avait offert un petit cadeau à chacun de nous, comme il faisait à l’occasion de toutes les fêtes.

Tous les matins ou presque, c’était lui qui arrivait le premier et qui préparait le café. C’était lui aussi qui, le lundi de Pâques, déposait des petits sujets ou des œufs sur notre bureau, assortis d’un petit mot humoristique. Lui encore qui, début mai, offrait un brin de muguet à la madone hollandaise à qui nous avions interdit, une fois pour toutes, de faire le café à sa mode.

Angelo a-t-il, aujourd’hui, autant d’attentions pour ses collègues à Stuttgart, à Dubaï ou ailleurs ? Je n’en sais rien. Nous sommes à une semaine de Pâques, là. Y aura-t-il, dans sa nouvelle entreprise, quelqu’un comme Dimitri, qui sera surpris de recevoir un lapin en chocolat accompagné d’une note coquine ?

Dimitri…

Des quatre mousquetaires, cet homme à femmes distrait, fantaisiste et imprévisible me semblait le candidat le plus improbable pour une fonction quelconque chez ItalPur.

Bien au contraire, m’avait dit Nella. Et de me rappeler que le flair du chimiste m’avait bluffé à plus d’une reprise et que j’avais souvent parlé de son charisme surprenant.

Je ne comprenais pas. Nous étions quoi, début décembre, quand elle m’a fait ce constat ? Je la vois encore, debout dans la cuisine, calme, pensive, détachée, comme… Comme s’il était question, non pas de notre avenir mais d’un jeu télévisé et des chances d’un participant, oui !

J’entamais les toutes dernières entrevues d’évaluation avec les gens d’ItalPur et j’attendais des propositions, me préparant à négocier fermement s’il fallait que nous quittions Cuneo, ce qui obligerait Nella à trouver un autre emploi. Elle aurait dû me soutenir, me dire que j’étais le meilleur, que…

Et puis elle avait tort !

Si on me reprochait, à moi, de ne pas argumenter mes conclusions pertinentes, quel avenir pouvait bien avoir Dimitri ? Il était capable, à tout instant, de quitter les bureaux pour aller vérifier une vague intuition sans jamais informer quiconque, ni de l’objet, ni de la durée de ses déplacements. Il n’avait, durant nos dix années de travail en équipe, respecté l’ordre du jour d’aucune réunion. On pouvait le voir arriver partout avec une ou deux heures de retard, pour peu qu’une femme, pas forcément jolie, lui ait souri et engagé la conversation !

Un mois après mon licenciement, j’ai appris par hasard que Dimitri était sur le point de déménager à Milan pour y diriger une équipe de trente personnes dans une unité de recherche d’ItalPur.

La nouvelle n’a pas surpris Nella.

Fin février de la même année, l’institutrice d’Ottavio a mis un petit mot dans son journal de classe. Elle voulait rencontrer ses parents.

Je ne connaissais pas cette Mademoiselle Goetting. Elle venait d’être engagée au début du trimestre et je n’avais pas encore eu l’occasion de lui parler.

Je ne savais rien d’elle et cela me rassurait.

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24.02.2006

5 - La bravoure de Timothy B Harwood

Quelle mémoire il a, Ottavio !

Je suis aux manettes de la console électronique. Mon fils observe l’écran de télévision, posé au pied du lit, attentif aux moindres détails. Il me suggère des déplacements, des mouvements tactiques. Il identifie des schémas, élabore une stratégie.

Mon adresse laisse un peu à désirer pour des jeux qui demandent des réactions vives, comme les courses de voitures ou les championnats de kung-fu. Nous les avons délaissés car ils nous frustrent, lui, qui n’a plus de main droite et plus qu’un doigt de la main gauche qui lui obéisse encore et moi, qui approche de la quarantaine et qui n’aurai plus jamais les réflexes d’un enfant d’onze ans.

Par contre, quand nous incarnons Lord TeeBee, qui réussit grâce à la patience et à l’intelligence, Ottavio et moi formons une équipe gagnante. Vous en voulez la preuve ?

Je viens d’acheter la Maîtresse des Loups, il y une dizaine de jours, et cet après-midi, nous en sommes déjà au Niveau Cinq de l’Épisode Deux ! Parfaitement.

Connaissez-vous cette trilogie ? C’est plus que probable, car avant de fournir le scénario pour un jeu électronique, la saga du même nom a fait l’objet de trois livres et d’une série de dessins animés. Vous devez certainement l’avoir déjà vue, quelque part, en librairie, dans un magasin de jeux pour consoles électroniques, dans le rayon des films d’une grande surface ou à la télévision, le matin.

Lord TeeBee en est le héros, oui, tout à fait ! C’est lui qui s’oppose aux noirs desseins des forces du mal, incarnées par l’impitoyable meneuse d’une horde de loups sanguinaires. Cette Maîtresse a dérobé le Roh-Poor-Jaz privant ainsi l’humanité d’une des cinq sources du bien. Ne me demandez pas quelles sont les quatre autres, je ne sais même pas si nous l’apprendrons, à la fin.

Ce que je peux vous dire et ce qu’il vous faudra savoir pour accéder au Niveau Six…

(Ne lisez plus, si vous voulez trouver la solution par vous-même !)

Ce que je peux vous révéler, aujourd’hui, c’est le vrai nom de Lord Teebee !

Oui.

C’est là que la mémoire d’Ottavio nous a été, comme très souvent, d’un secours inestimable.

Au tout début de l’Episode Deux, notre héros n’a pas d’autre choix que de remettre son passeport à un sombre acolyte de la Maîtresse des Loups. Un peu plus tard, il recevra un micro-tatouage pratiquement invisible qui lui permettra de s’identifier, dorénavant, quand il rencontre ses alliés secrets.

Ce genre d’échange est un peu le thème de l’Episode Deux qui s’appelle d’ailleurs « Echange d’Armes ». A plusieurs reprises, notre héros doit se défaire d'objets défensifs ou offensifs et accepter d’être vulnérable en attendant de trouver de nouvelles ressources.

Voilà qu’à la fin du Niveau Cinq, il doit inscrire son véritable nom dans un registre…

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Non, son micro-tatouage ne le renseigne pas ! Je me mets donc à fouiller un peu partout, faisant défiler à l’écran l’inventaire des objets que nous possédons « virtuellement », puis je veux reprendre l’emballage du jeu pour lire toutes les notices et feuillets qui l’accompagnent, quand Ottavio me dit le plus calmement du monde :

Timothy B Harwood

Il avait pris la précaution de nous faire examiner le passeport avant de le remettre et se souvenait, non seulement du nom, mais aussi du lieu et de la date de naissance de Lord TeeBee ainsi que d’un signe distinctif qui nous sera certainement utile, plus tard.

Je crois même lui avoir dit, au moment où il m’avait ordonné de cliquer « I » (pour Inspecter), qu’il me rappelait sa mère, à vouloir toujours connaître tous les détails.

En parlant d’elle…

Nous en sommes au Niveau Huit quand Nella se joint à nous, vers six heures. Un peu à regret je sauvegarde la position de jeu et j’éteins la console, juste au moment où Lord Teebee vient d’abandonner son armure pour s’engager dans un tunnel étroit.

Nous passons encore une heure à bavarder à trois, puis Nella et moi rentrons dîner.

J’ai très envie de parler de la prouesse d’Ottavio mais, sachant que nos jeux électroniques agacent prodigieusement sa mère, j’hésite.

Nella ne se retient pas, à croire que je dissimule assez bien mon manque d’intérêt, pour me faire part de mille et une anecdotes qui ont émaillé sa journée dans l’étude de Maître Cardini. J’apprends donc que Berguamani, qui tient le magasin de chaussures de la Piazza del Populo, est en fait d’origine suédoise et que le vrai nom de ses ancêtres, arrivés dans le Nord de l’Italie vers 1700, était Bergman. Comme le cinéaste, oui !

Cela m’indiffère autant que les problèmes d’héritage dudit Berguamani et, entre nous, autant que tous les problèmes d’héritage de quiconque au monde, qu’il possède un magasin de chaussures ou non et qu’il soit d’origine suédoise ou bantoue. J’admire l’abnégation avec laquelle Nella met ses connaissances du droit au service d’un travail de premier clerc de notaire qui me semble hallucinant d’ennui.

Ceci dit, son anecdote me permet peut-être de lui parler de Lord TeeBee dont Ottavio a découvert le vrai nom aujourd’hui ?

Erreur.

A peine ai-je fait part de notre avancée vers le Niveau Six, que Nella, déjà un peu irritée par le fait que j’ai oublié d’acheter du pain, commence une tirade :

« Je te parle de gens vrais. De gens qui existent. Berguamani tient un vrai magasin qui vend de vraies chaussures en cuir de vraies vaches. On pensait qu’il venait de Bergamo. C’est une ville qui existe, Bergamo, au Nord de Milan. Mais non, sa famille a quitté la Suède en fuyant une vraie famine, au 18me siècle et s’appellait vraiment Bergman. Comme le cinéaste. Je ne suis pas dans un monde imaginaire, moi ! T’es en train de devenir un personnage de jeu vidéo, Pasquale ! Tu m’exaspères. Je suis à bout. »

Elle se met à pleurer.

Si j’étais Lord Teebee, si j’avais sa bravoure, et surtout, si j’avais une arme ou une armure que je puisse déposer, quitte a avancer plus vulnérable, je le ferais.

Mais je suis déjà désarmé.

Je débarrasse la table.

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23.02.2006

4 - Les seins de Nella

J’aimerais continuer à vous parler de la chambre d’Ottavio. Nous pourrions découvrir ensemble les territoires aimables et explorer Hockenpock, le redoutable royaume où règnent l’horreur et la peur, juste en dessous d’un robinet fantôme. Avec mon fils et moi, vous pourriez y vivre des aventures incroyables, je vous le promets !

Oui.

D’un autre côté, je me rends compte que je vous en ai dit trop et pas assez sur cet accident qui date d’il y a deux ans et sur ce jour où nos vies, celle d’Ottavio, celle de Nella et la mienne ont changé de cours. Même en disant cela, je manque de précision, j’oublie des étapes importantes, je…

Figurez-vous que c’est très exactement ce que mes supérieurs m’ont reproché bien souvent, à la Compagnie des Eaux du Bassin de Cuneo.

« Tu présentes tes conclusions, Pasquale, mais tu n’expliques pas comment tu y es arrivé. »

Un peu moins de huit mois après l’accident d'Ottavio, c’était encore et toujours cela qui fut retenu au passif de mon rapport d’évaluation, juste avant mon licenciement, suite à la cession définitive de nos activités d’épuration des eaux à un groupe privé. Dois-je m’étendre la-dessus, également ?

Rome avait décidé qu’il fallait une politique des eaux usées nationale plutôt que régionale, qu’il y aurait des synergies que seule une entreprise motivée par le profit pourrait détecter, que…

Permettez-moi de résumer les choses, malgré tout. En décembre de cette année-là, des consultants ont évalué mes compétences et jugé qu’un ingénieur qui n’arrivait pas à argumenter ses conclusions ne pourrait pas épouser l’esprit d’équipe d’ItalPur ni défendre ses trois valeurs clés qui étaient… je ne m’en souviens plus. Nobles, en tout cas, oui. Le partage devait en faire partie. Je ne partageais pas assez. Voilà.

Est-ce le même travers qui me donne, aujourd’hui encore, envie de taire une partie de mon parcours au lieu de tout vous dire, dans l’ordre ?

Quel ordre ?

Le souvenir des mois qui ont suivi l’accident d’Ottavio se résume à deux choses. Les seins de Nella. Son sein droit, doux et rond. Son sein gauche, un peu plus ferme un peu moins rond et qui fait entendre le bruit de son cœur dans mon oreille.

Voilà où je me suis caché, enfoui, abrité. Près d’eux, entre eux, contre eux. Pendant des mois et des mois.

Nella pourrait vous décrire tout ce qui s’est passé durant cette période et n’oublierait aucun lieu, aucun événement, aucune personne. Le premier hôpital où Ottavio avait été admis en urgence. Les infirmières et infirmiers. L’inévitable amputation de l'avant-bras. Trois semaines à Milan, pour une intervention qu’il n’était pas possible de faire à Cuneo et qui devait se solder par un échec. La première prothèse. Les médecins. Son fils. Oui, elle vous parlerait de son courage, de sa bonne humeur, du fait qu’il nous rassurait, nous qui pleurions en ajoutant qu’il nous faisait rire, parfois, avec des facéties qui sont celles d’un petit garçon de neuf ans.

Si les seins de Nella pouvaient parler, ils évoqueraient le souvenir de la tête d’un homme de trente-cinq ans qui cherchait sans cesse leur compagnie. Moi.

Peut-être m’ont-ils même surpris à penser que j’avais envie de les voir plus grands, plus ronds, plus fermes encore, comme ils l’avaient été quand Nella attendait ce qui devait être une fille, d’après l’échographie. Nous allions l’appeler Christina. Et voilà qu’avait surgi, à la surprise de tous, un gros bébé avec un petit sifflet à qui il fallait de tout urgence trouver un prénom de garçon. Ottavio reçut le nom d’un oncle qui avait beaucoup compté pour Nella, puis se mit à compter beaucoup pour elle et à mobiliser ses seins généreux.

Oh, même si nous avions parfois imaginé avoir un deuxième enfant, ce n’était certainement pas à l’ordre du jour et ne le sera plus jamais.

Pour tout vous dire, tant sa maman que moi étions déjà, bien avant l’accident, fidèles à notre fils d’une manière que personne ne semble comprendre. Un peu comme si un autre enfant eût été une tentative de réparer une erreur médicale ou d’émettre un reproche voilé envers ce garçon qui aurait dû être une fille. N’ayez pas peur de me dire que cela vous semble absurde. Vous ne serez ni la première, ni le dernier.

Toujours est-il que, depuis la perte de sa main, il nous semble totalement inconcevable d’avoir un autre enfant qui pourrait détourner notre attention d’Ottavio et qui serait aussi, plus que jamais, une manière de lui dire qu’il ne nous suffit pas, que nous voulons un enfant « complet ».

Que vous le jugiez insensé ou non, blotti contre les seins d’Ornella, je les rêvais parfois plus grands, plus ronds et plus fermes pour encore mieux me cacher, mais je n’avais aucun projet de promouvoir leur évolution dans un tel sens.

D’ailleurs…

Puisque je vous livre tout, fût-ce dans le désordre, sachez aussi que nous n’avons plus de rapports. Ils se sont fait plus rares, quoique très intenses, oui, comme désespérés, dans les mois qui ont suivi l’accident. Et puis… il y eut mon licenciement, à la fin de cette année-là. Et puis…

Si mes souvenirs des mois d’avril, mai et juin se résument aux seins de Nella, je peux vous parler du mois de juillet et de ce qui est arrivé, chez nous, trois mois après ce cours de gym au cours duquel Ottavio avait perdu sa main droite.

Notre fils venait de terminer son année scolaire avec des résultats excellents. Oui, malgré de nombreuses absences, malgré des difficulté à écrire de la main gauche, malgré le peu de fonctions préhensiles d’une première prothèse, qu’il avait beaucoup de mal à maîtriser, il avait terminé deuxième de sa classe !

N’y voyez surtout aucun signe d’une complaisance quelconque de son instituteur. Ottavio avait toujours brillé dans toutes les matières et aurait été, sans l’accident, le meilleur, tout simplement.

Pour ma part, je venais de prendre connaissance d’un premier rapport sur la future intégration de notre département dans un groupe privé encore indéterminé, même si le nom du consortium ItalPur était sur toutes les lèvres. Le document invitait les ingénieurs à préparer un dossier dans lequel il devaient expliquer leur rôle actuel et celui qu’ils pourraient jouer dans un groupe destiné à former un pôle de compétences à une échelle nationale, d’abord, européenne ou mondiale, ensuite.

Chacun de nous devait rédiger son POP, son Profil Opérationnel Prospectif, que Dimitri ou Roberto, ils se valaient un peu pour les sarcasmes, avait renommé Par Où la Porte ? Parmi une foule de questions plutôt pratiques ou techniques, on nous demandait également d’énumérer nos qualités et nos défauts relationnels.

Allais-je mentionner ma tendance à présenter des conclusions trop peu argumentées ? Voilà sans doute l’une des questions qui me préoccupaient, ce soir-là, au début du mois de juillet. Je me trouvais dans le séjour, mon ordinateur était posé sur la table et je travaillais à la rédaction laborieuse de mon POP. La fenêtre était ouverte. J'avais dû poser un cendrier sur des papiers, à cause d'un courant d'air.

Nella a dit que nous allions manger et qu’il fallait que je range mes affaires. Ottavio est arrivé, des couverts dans la main gauche, la nappe repliée sur la prothèse lui tenant lieu d’avant-bras droit. Et là…

Tout à coup, alors qu’il se trouvait à moins d’un mètre de la table, sa main gauche s’est ouverte et trois fourchettes, trois cuillères, trois couteaux sont tombés sur le marbre blanc.

Nella est sortie de la cuisine, intriguée par le bruit, son regard étonné a croisé le mien, un peu de vent jouait dans ses cheveux.

Ottavio, tout aussi perplexe que nous, a ramassé les couverts, j’ai posé la nappe sur la table, puis la suite du repas s’est déroulée normalement, ou du moins, sans autre motif d’inquiétude. Notre fils n’avait pas encore retrouvé une autonomie illimitée mais la rééducation se passait tellement bien qu’elle forçait l’admiration de tous ceux qui l’accompagnaient, à l’Ospedale San Benedetto.

Il devait se passer plus de huit mois encore avant que ce rêve-là ne soit définitivement brisé.

Des incidents similaires toujours plus fréquents et des chutes tout aussi soudaines qu’inexplicables allaient mener à un diagnostic atterrant comparé auquel la perte d’une main allait nous sembler un événement mineur.

Voilà pour vous, sinon un récit complet et ordonnée, du moins un élément nouveau qui pourrait vous permettre de comprendre un peu mieux notre histoire.

Pourquoi vous raconter tout ce qu’Ottavio a conquis durant trois mois, grâce au dévouement d’infirmières et d’infirmiers, de médecins et de chirurgiens, de kinésithérapeutes et de spécialistes des prothèses ? Pourquoi vous parler de l’amour de sa maman entre les seins de laquelle je me suis réfugié pendant tout ce temps ?

Au bout du compte, il reste neuf couverts en acier inoxydables éparpillés sur le marbre blanc.

Il reste le bruit qu’ils ont fait en tombant.

Début juin.

Je rédigeais mon Profil Opérationnel Prospectif et je pensais à mes défauts.

Il y avait un petit courant d'air car Nella avait ouvert une fenêtre dans la cuisine.

 

14:10 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures

22.02.2006

3 - Un appel pour Pasquale

Ça c’est passé comme ça. Pour moi. Le 2 avril, en début d’après-midi, il y a exactement deux ans. Une question anodine.

« Du nouveau, pendant notre absence ? »

Ensuite, une hésitation de la part de la réceptionniste qui faillit dire non, rien, puis se reprit pour dire, ah, elle allait oublier, mais si, il y avait eu…

« Un appel pour Pasquale. »

Voilà. Entre la question et la réponse, il dut s’écouler, je ne sais pas, dix secondes, un peu plus ? Pendant ce petit laps de temps, non, il ne s’était rien passé en notre absence. Puis, si, il y avait eu…

« Un appel pour Pasquale. »

Cette scène, j’en rêve, chaque nuit, ou presque. Je m’en souviens à mon réveil. C’est Angelo qui pose cette question, la nuit :

« Du nouveau, pendant notre absence ? »

En réalité, nous étions quatre et il se peut très bien que se soit plutôt Roberto qui ait interrogé la jeune femme. Ou Dimitri ? Non. Lui, il aurait dit quelque chose comme : Alors, bellissima, personne n’a eu le mauvais goût de t’ennuyer et de nous gâcher ton sourire de madone ?

Etions-nous quatre ou cinq ? Est-ce que le jeune stagiaire milanais était avec nous ? Peu importe, je vous ennuie avec des détails dont je ne suis même pas sûr.

Nous revenions d’un chantier. Une nouvelle station d’épuration des eaux, à une vingtaine de kilomètres au sud de la ville, allait être mise en service dans quelques semaines. Comme souvent, Dimitri avait organisé l’une de ses visites « en coup de vent » qui ne devaient durer qu’une heure et qui finissaient invariablement par nous mobiliser jusqu’au déjeuner. Nous nous sommes retrouvés, sur place, à huit heures du matin. De cela je me souviens parce que, du coup, c’est Nella qui devait déposer Ottavio à l’école, ce jour-là, et je lui ai rappelé, avant de partir, qu’il fallait penser à ses affaires de gym.

J’ai constaté des problèmes de raccordement des instruments de mesure et il a fallu attendre l’arrivée des techniciens du sous-traitant. Roberto a tenu à descendre dans l’un des bassins pour vérifier ce qui, vu d’en haut, ressemblait à une fissure. Fidèle à ses habitudes, Dimitri à disparu sans avertir quiconque. Quand il nous a rejoint, vers onze heures, il revenait d’un point de captation, situé à dix kilomètres en amont, sur lequel il voulait l’avis d’Angelo. Ce dernier n’avait pas quitté le petit local destiné à abriter le futur poste de commande de la station et s’était contenté, jusque là, de bavarder avec le chef de chantier et de faire du café. Au niveau de ses compétences, qui étaient le gros-œuvre, tout était sous contrôle, du moins ici.

C’est donc Angelo, là j’en suis certain, qui a proposé que nous prenions le temps de boire le café, avant de nous rendre ensemble au point de captation. Cela nous rapprocherait déjà des bureaux, après quoi nous pourrions déjeuner dans un petit restaurant qu’il connaissait, dans les environs.

Sans doute était-ce à l’instant précis où il a versé le café dans des gobelets en plastique que, dans les vestiaires de son école, Ottavio s’est changé pour son cours de gym qui était le dernier de la matinée, le mardi. Ai-je pensé alors : pourvu que Nella n’ait pas oublié ses affaires, sinon il se fera encore gronder par le prof ?

Je ne pense pas, non. Nous étions quatre ingénieurs réunis dans un petit local dont les murs étaient couverts de plans et d’un grand tableau indiquant l’avancement des travaux. Nous devions parler sédimentation, décantation, suspension, précipitation. Même Dimitri, préoccupé par son problème en aval, n’a pas dû profiter de la pause pour nous parler de sa femme qui était enceinte de leur troisième ou de la poitrine de la réceptionniste.

Roberto s’est brûlé les doigts, a maudit les fichus gobelets en plastique et a failli renverser le sien sur la table remplie de cahiers des charges qu’Angelo avait écartés pour faire une petite place, tout juste de quoi nous servir le café.

Le chef de chantier, trop heureux de nous avoir tous les quatre sous la main s’est mis a justifier certains retards en disant que tout irait mieux si on (mais il voulait dire nous) ne lui imposait pas sans arrêt des priorités inconciliables.

Les ingénieurs pensent qu’il suffit de réunir neuf femmes pour faire un bébé en un mois, a-t-il voulu argumenter. Voilà qui a donné, malgré tout, l’occasion à Dimitri d’aborder le sujet de la troisième grossesse de sa femme qui durait, effectivement, beaucoup trop longtemps à son goût.

Avons-nous ri ?

Est-il possible que nous ayons ri de bon cœur quand, à une vingtaine de kilomètres de là, dans la salle de gym de son école, Ottavio…

C’est probable. Je crois me souvenir qu’il y a eu quelques remarques plus ou moins scabreuses comme on peut en faire entre hommes. En tout cas, l’atmosphère était détendue quand nous sommes partis voir ce point de captation qui inquiétait Dimitri, un peu avant midi.

Nous étions déjà en voiture et Angelo, qui avait pris place dans la mienne, m’a dit d’ignorer les signes que le chef de chantier nous adressait de loin, devant l’entrée du futur poste de commande. Mon passager a dû dire quelque chose comme : Encore un souci, sans doute, bah, on le saura bien assez tôt, démarre, Pasquale !

Je ne devais donc apprendre que plus tard, quand nous sommes revenus au bureau d’étude, en début d’après-midi, que quelqu’un avait cherché à me parler au téléphone et que cette même personne avait également essayé de me joindre sur le chantier.

Et même là, il y eut une hésitation. Dans le rêve que je fais chaque nuit ou presque, c’est Angelo qui interroge la réceptionniste, à notre retour. En réalité, c’était peut-être Roberto. Certainement pas Dimitri, qui n’aurait pas formulé la question ainsi. Quant au stagiaire milanais, même s’il avait été là, il ne se serait pas adressé à la réceptionniste, je crois. Et puis, c’est sans importance, c’est un détail. Ce qui est sûr, c’est qu’elle pensait d’abord répondre non, quand on lui demanda :

« Du nouveau, pendant notre absence ? »

Il me restait alors dix secondes ou un peu plus, durant lesquelles il ne s’était rien passé. Elle comptait dire non. Puis se ravisa. Elle allait oublier, mais il y avait eu…

« Un appel pour Pasquale. »

Mon fils venait de perdre, deux heures plus tôt, la main droite, écrasée sous un agrès de gymnastique. Quelqu’un cherchait à m’en informer.

Le 2 avril, en début d’après-midi, il y a exactement deux ans, ça c’est passé ainsi. Pour moi.

Et toutes les nuits ou presque, Angelo repose la question et une jeune femme avec un sourire de madone me laisse alors un peu plus de dix secondes de répit.

15:15 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures

17.02.2006

Parenthèse 1

(Deux jours après le petit texte sur Eva, j'apprends que la directive Bolkestein aurait été "émasculée".

Le beau projet de libéralisation du marché des services consistait donc bel et bien à "baiser" quelqu'un ?

Oh ben, d'autres grandes idées "viriles" nous attendent sans aucun doute.

Sortons protégés !)

 

15:25 Publié dans 5 - Parenthèses | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : anarchie

2 - Le faux pas de Donatella

« Elle a marché sur Hockenpock ! »

Ottavio prend un air très grave en m’annonçant la mauvaise nouvelle.

Parmi les sept territoires qui composent la Basse Chambre, il y a celui de l’horreur et de la peur, situé juste à droite de la porte d’entrée : le redoutable royaume de Hockenpock.

Comment l’infirmière Donatella, car c’est d’elle qu’Ottavio m’annonce l’horrible faux pas, a-t-elle pu s’égarer si loin des territoires aimables ?

Hockenpock n’est pas grand, pourtant ! La porte de la chambre d’Ottavio, qui s’ouvre à droite, est arrêtée dans sa course par un petit butoir, le fameux poste frontière de Hundenbein. Si vous entrez dans la chambre, comme Donatella a dû le faire, le redoutable royaume se trouve donc derrière la porte et il est peu probable que vous ayez la curiosité de le visiter.

Si, malgré tout, vous contourniez la porte, vous verriez, au sol, un carrelage rose et noir d’un goût douteux et, sur la paroi, à gauche de la porte, des traces laissées par les contours d’un meuble de cuisine. Celui-ci devait contenir un évier car on voit aussi sortir du mur deux arrivées d’eau, terminées par des petits robinets d’arrêt, à partir desquels s’élancent, en courbes plutôt gracieuses, deux coudes en laiton qui cherchent encore à rejoindre un mélangeur, désormais absent, dans l’espace vide au-dessus d’eux. Juste en dessous du mélangeur fantôme, à une vingtaine de centimètres du mur, subsistent les traces d’un avaloir sous la forme d’un trou, au milieu du carrelage, bouché par du papier journal, recouvert d’une petite grille métallique de la taille d’un carreau et dont s’échappent parfois des odeurs désagréables.

Hockenpock n’est pas grand, non. Le royaume mesure très exactement douze carreaux sur sept mais n’est pas moins redoutable, pour autant, je vous en reparlerai. Notez déjà qu’il compte 42 carreaux noirs mais seulement 41 roses, car c’est l’un de ceux-là qu’un plombier peu soucieux des équilibres fondamentaux a sacrifié pour en faire l’entrée grillagée du monde des dégoûts.

Partout ailleurs, un plancher chaud recouvre les territoires aimables de la Basse Chambre dont l’étendue est si vaste qu’il demeure vraiment inexplicable que Donatella s’en soit éloignée. Surtout si c’était pour venir s’aventurer à Hockenpock !

Ottavio m’aurait dit que l’infirmière s’était assise sur son lit pour l’aider avec sa prothèse, cette incursion dans les territoires surélevés ne m’aurait pas vraiment surpris.

De même, elle aurait pu s’asseoir sur la table de jeu, pour poser un pied sur une chaise et refaire un lacet de ses petites chaussures de sport rouges qui font qu’on la reconnaît de très loin parmi un groupe de ses collègues vêtues de blanc de pied en cap.

Tenez, jusque dans la Haute Chambre il ne me semblerait pas totalement improbable de rencontrer Donatella, même si ce territoire est composé exclusivement du lustre un peu kitsch et d’un porte-manteaux en fer forgé tout à fait hideux qui se trouve de l'autre côté de la porte. C’est elle qui change les ampoules et qui vient parfois, munie d’un tourne-vis, contrarier le projet du mur qui cherche à rejeter l’horrible appendice lourd qu’on lui a greffé.

Les autres infirmières se contentent de maudire les vingt-deux lampes dont il y en a toujours bien une qui vient de rendre l’âme, de spécifier qu’elles ne sont pas électriciennes et qu’elles ne peuvent pas tout faire ici ou d’annoncer que le porte-manteaux finira par blesser quelqu’un. Si le docteur Aldini y accrochait sa belle fourrure, elle verrait bien qu’on ne peut pas laisser la chose dans cet état, maugréait l’une d’elles, l’autre jour, ajoutant cette preuve à d’autres, tout aussi accablantes, de l’incurie des élites devant les véritables soucis de ceux qui font le vrai travail et à qui on en demande trop.

Donatella, sans doute plus technicienne dans l’âme, car c’est elle aussi qui règle avec une patience d’ange tout le système myoélectrique de la prothèse d’Ottavio, semble avoir une vision beaucoup moins théorique des limites de sa fonction. On peut donc la voir arriver avec une escabelle et une boîte à outils comme si cette chambre de l’Ospedale San Benedetto faisait partie de sa maison.

Là, Ottavio vient de m’apprendre qu’elle est allée jusqu’à franchir les frontières de Hockenpock, un mètre pliant à la main !

Je m’assieds sur le lit, j‘embrasse mon fils et je demeure là, un instant, aussi vaguement inquiet que lui.

Non, pour le porte-manteaux, il ne faut pas trop s’en faire. Quand le docteur Aldini passe nous voir en fin d’après-midi, une ou deux fois par semaine, elle ne quitte pas sa belle fourrure. Il ne fait pas très chaud dans la chambre d’Ottavio et elle ne s’y attarde jamais plus de deux minutes. Une question bien plus importante nous préoccupe.

Que pouvait bien venir mesurer Donatella dans le redoutable royaume carrelé de rose et de noir où règnent, en dessous du mélangeur fantôme, les sombres sujets de Hockenpock ?

Mystère.

12:05 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures

15.02.2006

1 - La chambre d'Ottavio

On ne sait pas ce qu’il a, Ottavio. Il a onze ans. Il n’en aura probablement jamais le double. Je peux vous dire ça.

Oh, je pourrais ajouter qu’il souffre de la Déficience Acquise de Millet-Bowden. Cela ne voudrait probablement rien dire pour vous et ne changerait rien pour lui. Ni pour moi. Ni pour Nella. Ni pour les médecins, d’ailleurs.

Nous devrions monter sur Turin ? Chercher plus loin encore, à Milan, ou qui sait, traverser l’Atlantique ?

Vous pensez bien que nous avons envisagé tout ça. Depuis le temps. Je sais que cette petite clinique ne paye pas de mine. Il se peut très bien que son équipe ne soit pas des plus brillantes. D’ailleurs il est question de la fermer. En regroupant trois établissements ou quatre, les autorités ont le projet de doter Cuneo d’un centre hospitalier régional digne de ce nom.

Cela non plus ne changera rien. Ni pour Ottavio. Ni pour nous. A vrai dire, nous aurions plutôt à y perdre. San Benedetto se trouve à cinq minutes de notre immeuble. Je peux m’y rendre à pied, tous les jours. De notre chambre à coucher, on voit la tour carrée de l’aile Nord et les fenêtres de la petite salle au dernier étage, où se réunissent les médecins. Quand elle reste éclairée, tard le soir, il m’arrive de penser qu’on y parle de notre fils, d’un nouveau traitement expérimental, d’une prothèse qui l’aiderait, de… Je n’ose pas dire à Nella tout ce qui me passe par la tête. Parfois, le matin, avant de partir à l’étude, elle s’approche de moi. Elle me caresse doucement la tête que je cache entre ses seins. Fais un peu autre chose, Pasquale, me dit-elle alors.

Autre chose ? La matinée, je la consacre à m’informer sur Internet et aux échanges avec des parents d’enfants qui ont la même maladie qu’Ottavio. Je lis leur témoignages sur les forums. Je donne de ses nouvelles. Certains participants publient des photos. J’évite de les regarder. J’ai peur que Nella puisse voir l’avenir de son fils dans mes yeux, le soir, quand elle rentre.

Je n’ai découvert que deux sites d’entraide, à ce jour. Un américain et un suédois. Ce dernier contient tout un volet en anglais, consacré à la recherche. Depuis un an, j’ai fait des progrès inouïs, moi qui n’étais pas doué pour les langues, à l’école. J’ai voulu créer un forum pour l’Italie, sans succès. Selon le docteur Aldini il y aurait, en tout et pour tout, une dizaine de cas dans la péninsule. Parmi ceux-là, Sergio est le seul dont les parents ont répondu à ma lettre, quand j’ai proposé qu’on se soutienne mutuellement. Un jour sur deux, je téléphone à Sofia, sa maman, qui a étudié le droit, comme Nella. Elle et Marco habitent la banlieue de Naples mais nous pensons nous rencontrer, cet été, à Rome.

A midi, je me lave, me rase, m’habille. Un peu comme s’il était indécent de me mettre à vivre avant Ottavio ? Je n’y ai jamais pensé, mais c’est possible, oui. Le matin on le lave, on l’habille pour une séance de kiné, on le change ensuite pour une perfusion qui dure plus d’une heure, on lui ajuste ses prothèses, on… Il est midi, pour lui aussi, avant qu’il ne retrouve un peu de liberté. Si peu. Pas celle que j’avais moi, à son âge !

Pas celle que j’ai encore, aujourd’hui, quand je sors faire quelques courses après avoir mis un minimum d’ordre dans l'appartement. Cela me prend très peu de temps. Je ne cuisine pratiquement plus et nous sommes ordonnés, Nella et moi. A treize heures, comme tous les jours, j’entrerai dans la chambre d’Ottavio, au deuxième étage de l’Ospedale San Benedetto.

C’est une salle, en fait. Une salle de jeu. En premier lieu, sans doute, à cause de tout ce qui s’y trouve accumulé comme boîtes de Lego, livres pour enfants, cassettes de dessins animés, programmes pour sa console de jeu. Sachant que commence, pour notre fils, la deuxième année de son séjour ici, cela ne devrait pas trop vous surprendre. Par contre, ce qui vous étonnerait certainement en découvrant la chambre d’Ottavio, ce sont ses dimensions, ses cinq grandes fenêtres dont deux sont des portes donnant sur une petite terrasse, la vue qu’on y a du jardin et des grands arbres dont certains sont déjà en fleur.

Ceci était le réfectoire des infirmières avant qu’une société de service ne soit venue installer, sur l’aire de stationnement, une sorte de restaurant mobile.

Ni la lumière d’un lustre un peu kitsch dont la verrerie vénitienne dessine des arcs-en-ciel sur les murs roses, ni la température qu’un grand radiateur gargouillant maintient, en hiver, à peine au-dessus de vingt degrés ne sont vraiment celles d’une chambre d’hôpital.

Quant aux odeurs, elle me semblent parfois, surtout quand je manipule les tentures, rappeler les parfums et la fumée des cigarettes de celles qui venaient prendre une pause ici, au bout de ce long couloir qui nous isole du reste de l’hôpital et fait que nous pouvons écouter de la musique ou regarder des films sans déranger quiconque.

Vous comprenez pourquoi la perspective d’une fermeture prochaine de San Benedetto ne m’enchante pas ?

J’aime la chambre d’Ottavio.

Des mots comme Déficience Acquise de Millet-Bowden, qui ont un sens ailleurs, y sonnent totalement faux.

Ce qui est vrai pour quelques centaines de personnes au monde, fait pleurer la maman de Sergio, à Naples, préoccupe les médecins à deux pas d’ici, dans leur salle en haut de la tour carrée, m’incite à me cacher entre les seins de Nella, quand elle me quitte, le matin, ne voudra plus rien dire quand je m’engagerai dans le couloir qui mène à l’ancien réfectoire des infirmières.

Quelque part, à mi-chemin, les mots maladie orpheline cesseront tout à coup d’avoir le moindre sens.

Je verrai quelques bouts du faux cristal du lustre à travers la vitre réservée dans la partie supérieure de la porte de la chambre d’Ottavio.

J’entendrai Donald ou Eminem ou le bruit de briques Lego que mon fils remue d’un doigt de sa main gauche pour les pousser vers ce mécanisme étrange qui lui sert de main droite.

Je sourirai et me sentirai plus léger avec chaque pas qui m’approche de lui.

Faire autre chose ?

Oserais-je avouer à Nella que j’aime cette chambre ? Que pour rien au monde je ne voudrais passer mes après-midi ailleurs ?

20:35 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

1 - La bandaison d'Eva

Il est bandant, Bresse. Il n’y a pas d’autre mot. C’est de l’énergie pure, cet homme. Un taureau.

Vous pensez : Elle n’en a pas ? Elle veut nous faire comprendre qu’elle mouille ? Du tout. Nadia, mouille. Pour le bonhomme du courrier exprès. Pour le technicien de Xerox (pas le barbu, l’autre). Je crois que même Radzievski lui fait de l’effet. Pas l’homme non, tout de même, elle n’est pas folle. Mais ce qu’il écrit, oui. C’est une nana, Nadia.

Moi, je ne mouille pas. Mes jumelles ? Deux tubes de lubrifiant. Pendant dix ans, David m’a fichu la paix. Une ou deux fois par semaine, il se branlait en me pelotant les seins et en disant grosse salope. Je n’ai jamais compris, car je taille du 36, depuis toujours. Oui, aujourd’hui encore, malgré cette grossesse et l’approche de la quarantaine.

Un jour, il s’est mis en tête qu’il voulait un enfant de moi. Fallait faire face. Si je n’avais acheté qu’un tube, n’aurais-je accouché que d’une seule fille ? Allez savoir. Peu importe, David se débrouille avec elles. On s’est séparés peu après leur naissance. Il avait pris goût à la pénétration, moi pas. Qui plus est, mes seins me faisaient mal et je ne voulais plus qu’il les touche. Bref. Je déjeune avec les gamines quand mon emploi du temps le permet et je les prends en février, pour les sports d’hiver. Enfin, je les prenais. Cette année-ci, avec le projet Radzievski, j’ai une bonne excuse pour rester sur Paris. C’est un calvaire, le ski avec ces deux petites pouffes frileuses. Leur père en fait des molles, à son image. Elle n’ont que huit ans, mais parfois je les surprends à minauder comme Nadia. C’est du genre à mouiller, plus tard.

Moi, je bande. Quand Bresse est là. Quand je pense à Bresse. Quand je parle de Bresse. Là, tout de suite, en commençant ce récit, si j’étais un homme, j’arrêterais tout pour me taper une call-girl. Exactement comme le ferait Bresse, avant de négocier un contrat, oui !

« Faut que ça sorte ! »

Quand il dit ça, les clés de sa Jaguar en main, Nadia et moi ne posons pas de questions. Nous savons qu’il sera là, dans deux heures pile, pour la réunion. Repu, le taureau  semblera patient, se montrera étonnamment ouvert aux propositions les plus farfelues et écoutera avec bienveillance les exigences les plus démesurées. La femme ou l’homme qui sont venus défendre un manuscrit ou discuter des termes d’un accord commercial se diront qu’il ne mérite pas la réputation que certains lui font. Jean-Jacques Bressac du Blettas est tout simplement en train, comme il l’exprime lui-même, de les baiser en douceur.

Il obtiendra ce qu’il veut et ce qu’il veut c’est tout. En sortant, ses visiteurs remercieront Monsieur Bressac de les avoir, pardon de m’exprimer encore avec ses mots à lui, si profondément enculés. Eva vous mettra tout ça en musique, leur dira-t-il alors et les sodomisés me sourieront, confiants.

Je rédigerai le contrat qui nous octroie l’exclusivité de ceci, nous réserve la plus grosse part des bénéfices de cela ou qui nous associe sans risque à tel projet dont nous prendrons le contrôle dès qu’il s’avérera profitable. Nadia mettra le document en page et corrigera mes fautes d’orthographe. Elle est ici depuis bien plus longtemps que moi, mais le patron l’intimide toujours. Elle rougira en lui soumettant notre travail. S’il reste un participe mal accordé, il le verra. Bresse lui dira qu’il espère qu’elle ne fait pas des conneries pareilles dans les manuscrits. Elle aura les yeux humides. Elle mouille d’un peu partout, Nadia.

Quels petits noms peuvent bien donner les call-girls à Jean-Jacques Bressac du Blettas ? Jyjy ? Bressou ? Bébé ?

Pour moi, comme pour tous ceux qui le connaissent, qu’ils l’admirent ou qu’ils le redoutent, il est Bresse. Pour Nadia et les entubés, c’est Monsieur Bressac. Jean-Jacques ? Pour personne, que je sache. Quoique, si, pour sa femme. J’allais l’oublier, celle-là. Mimétisme ? Nadia lui dit : Votre épouse a appelé durant votre absence, Monsieur Bressac. Mon boss répond : Qui, ah, oui, zut, elle voulait quoi, celle-là ?

« Oubliez-tout. »

Il y a cinq ans, il m’a dit ça, Bresse. C’était une mauvaise passe, pour moi. Après le rachat de Goldman, j’avais été licenciée et je ne faisais plus que des intérims. Toujours dans l’édition, oui, je ne voulais pas que mon C.V. devienne incohérent, mais de bras droit du patron, j’étais devenue bonne à tout faire. Je m’étais remise à fumer.

« Je vous engage, Eva, mais vous oubliez tout. »

Il a jeté mon dossier de candidature dans la corbeille à papier.

« Ici, nous inventons. »

C’était ma première bandaison.

11:10 Publié dans 3 - Les Variations Radzievski | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note

13.02.2006

2 - Temps partagé

Il y a des gens qui savent vivre et qui savent écrire. Ernest Hemingway ? C’est un bon exemple, oui. Ceux qui n’ont pas goûté à sa prose connaissent au moins son cocktail préféré ou se sont attardés dans ce bar vénitien dont il a fait la réputation ou ont visité sa maison, en Floride. Pour les écrivains comme lui, vie et écriture se confondent. C’est plutôt rare et sans grand intérêt. Vous connaissez déjà mon manque de tendresse pour les choses simples. Ne nous attardons pas, séduits par la facilité. Abordons une question plus complexe.

Il y a des gens comme moi, qui savent vivre et qui aimeraient partager leurs connaissances mais qui n’ont aucun talent pour l’écriture. Je vous ai déjà parlé de mon projet de publier :

La voie d’Agnès ?

J’ai oublié de préciser que l’art de semer la confusion est le seul que je maîtrise. Tout ce que je communique est systématiquement truffé de contradictions et exprimé avec une maladresse si astucieuse qu’elle me donnerait le tournis s’il m’arrivait de me relire, ce dont je m’abstiens, bien entendu.

Vraiment, nous n’aurions pas eu la moindre chance de faire connaissance si j’avais dû vous approcher, moi. Puis-je néanmoins trouver une audience pour un message que j’estime important ?

Nous savons que le monde regorge de personnes qui savent écrire mais qui n’ont rien à dire. Ce sont les transcripteurs. Ils remplissent les journaux d’articles et de messages publicitaires et sont certains, dans un cas comme dans l’autre, de dire la vérité. Tout ce qu’ils communiquent leur vient d’une source autorisée, soit par des électeurs, soit par des actionnaires. Parfait.

Hélas, je ne suis ni une porte-parole du gouvernement, ni un constructeur d’automobiles. Je ne dispose d’aucune crédibilité ni d’aucun budget qui me permettraient de promouvoir la diffusion des informations que je crée.

Je vous vois baisser les bras ? Pas si vite !

Il existe parmi les transcripteurs une petite frange de femmes et d’hommes à qui il arrive de perdre la raison. La nature exacte de leur trouble demeure mystérieuse. Tout ce qu’on sait c’est que, durant des laps de temps plus ou moins prolongés, tout se passe comme s’ils entendaient des voix. Ils ressentent alors le besoin subit de se faire l’écho de contenus totalement invérifiables dont ils ne peuvent expliquer l’origine. Il n’est pas rare qu’ils poussent leur folie jusqu’à passer un temps considérable à rédiger, amender et corriger des textes qu’absolument personne ne leur à consciemment demandés d’écrire.

Voilà donc bien des partenaires de choix pour quiconque détient un message mais manque de talent. Il lui suffira d’occuper l’esprit d’une de ces personnes souffrant du syndrome de la création littéraire qu’on appelait, avant l’ère du politiquement correct, parfois vulgairement « auteurs » ou « écrivains ».

Là, je vous vois tout à coup un peu trop enthousiaste. Il est vrai que certains ont le pouvoir d’anoblir de leurs mots des pensées pas vraiment élevées. Que d’autres prêtent par leur style de l’élégance à des propos moyennement séduisants. Qu’il en existe, enfin, qui exposeront de manière lumineuse des projets parfois pas très éclairés. Rares sont cependant ceux qui pratiquent encore cet art d’une manière autonome. La démocratie libérale a des besoins en communication énormes, tant les nouvelles qu’elle désire partager à une échelle planétaire sont devenues abondantes et excellentes.

A une échelle plus individuelle, les régulateurs économiques font aussi que le coût du syndrome de la création littéraire dépasse très souvent les moyens de subsistance de ceux qui en souffrent, ce qui les incite à procéder à un dépistage de plus en plus précoce et à chercher une aide appropriée. Entendre des voix n’a peut-être jamais été souhaitable mais aujourd’hui c’est devenu de la folie, en termes de rentabilité.

Vous ne serez donc pas surpris d’apprendre qu’il y a une certaine pénurie. Il existe encore des personnes malades qui refusent les soins mais il est loin le temps où quiconque pouvait mobiliser leur esprit, leur faire entendre sa voix et espérer qu’elle trouve une écoute grâce à eux.

J’aurais aimé que ceci soit mon livre et que je puisse m’y exprimer en exclusivité pour vous ouvrir :

La voie d’Agnès.

Je n’aurai pas ce privilège. Vous aurez constaté qu’au bout de quelques pages, d’autres que moi sont déjà venus interrompre mon discours. N’y voyez aucune distraction de ma part ni surtout un fléchissement de ma motivation. Je tiens à vous informer et je continuerai de le faire. Mais je le ferai en temps partagé. Oui.

Il s’agit d’un concept relativement nouveau en littérature, hérité de l’informatique et de l’immobilier des loisirs. Les personnes atteintes du syndrome de la création étant devenus rares, nous en sommes aujourd’hui réduits à partager la « bande passante » qui donne accès à leur âme et à occuper leur conscience à tour de rôle.

Je ne serai donc pas la seule à prendre la parole dans ces pages. Je vous promets de vous aider régulièrement à progresser sur :

La voie d’Agnès.

Mais vous aurez à subir, en parallèle, d’autres propos, probablement moins bien inspirés.

Voyons le bon côté. Si j’avais dit ce qui précède avec mes mots à moi, vous n’auriez rien compris !

23:50 Publié dans 4 - La voie d'Agnès | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures

11.02.2006

1 - La voie d'Agnès

Je dis non quand je pense oui. Je dis peut-être à ce que je ne veux surtout pas. Je dis pas maintenant à ce que je désire tout de suite. Je dis sans doute quand je ne suis sûre de rien.

Voilà. Je fais comme ça. Systématiquement. Pour tout. Avec tout le monde.

N’allez pas vous imaginer que je ne sais pas ce que veux ! Le contraire est vrai.

Je veux être libre. Garder le contrôle de ma vie. Ne laisser à personne la moindre chance d’en influencer le cours. Je suis maître à bord. Seule.

Je déroute consciemment quiconque s’approche de moi pour chercher les clés de mon âme. Mes élans sont secrets. Mes désirs voilés. Mon cœur fermé.

Me voilà. Femme sans attaches. Enfin, pas tout à fait. A vrai dire…

Je suis entourée de gens à qui j’ai dit oui, alors que je pensais non.  Il m’arrive donc souvent de sourire à des personnes que je n’aime pas. Je me méfie en tout logique de ceux qui me sourient à moi.

Mes occupations ne me ressemblent pas mais, comme leur nom l’indique, m’occupent et cela à tel point que je n’ai pas une minute à moi pour une passion qui serait vraiment mienne. Mes échecs sont sans importance car je ne me suis jamais engagée que dans des entreprises auxquelles je ne croyais pas vraiment.

Les gens qui m’aimaient d’une manière qui ne me convenait pas se sont éloignés. Rares sont celles ou ceux qui ont eu le mauvais goût d’insister. J’en suis venue à bout. Ne cherchez pas mon regard. Il est aux abonnés absents.

Je suis libre ! Tout ce que vous voyez de moi, je peux le renier. Ce que je fais ne me concerne pas. Mes amies ne vous apprendront pas qui je suis. Mon mari est stupide au point de s’imaginer que je me plains réellement ou que je ne saurais pas ce que je veux.

Je le sais parfaitement et je l’ai obtenu. Si je me plains, c’est à dessein. Laissez aux autres l’ombre d’une illusion d’importance en vous déclarant satisfaite de leurs cadeaux, de leur présence ou pire, de leur ardeur amoureuse et vous êtes perdue. Vous devenez dépendante. Ils se mettront à diriger votre vie.

Ma vie m’appartient. Rien qu’à moi. Vous ne savez rien de ce qui m’émeut et ne le saurez jamais.

Le plus drôle c’est que mon insatisfaction toute feinte semble invariablement m’attirer la sollicitude de bonnes âmes qui se mettent en devoir de m’aider, moi qui ne demande rien à personne.

Tu as le choix, Agnès ! Il ne faut pas subir tout ça. Tu dois vivre ta vie.

Sottise. Je vis ma vie ! A chaque instant je fais le choix conscient de dire oui quand je pense non. De dire surtout pas quand je pense peut-être. De faire toute de suite ce qui pourrait attendre demain. D’avoir la certitude qu’il faut douter de tout.

Je suis libre à tel point qu’il me semble parfois que les gens me jalousent. Ils viennent me parler de lâcher-prise, à moi qui ne me suis jamais attachée à quiconque. Ils me saoulent avec leur théories zen alors que rien ne m’appartient.

Devrais-je leur enseigner ma méthode ? Je les vois souvent tellement redevables à plein de gens. Un peu comme si toute la lumière de leur vie venait des autres. Cela me semble bien inconfortable. Ils me parlent d’espoir, aussi. Leurs attentes risquent d’être cruellement déçues, si personne ne les met en garde.

La voie d’Agnès.

Ce livre, je pourrais l’écrire, oui. Il contiendrait la recette de l’indépendance. Il apprendrait à dire non quand on pense oui. Chacun pourrait y trouver de quoi faire de sa vie une œuvre originale totalement hermétique au regard des autres.

La voie d’Agnès.

Ce sera le livre grâce auquel plus personne ne devra plus jamais rien à personne. Sauf que, si je l’écris, ceux qui le liront me devront une fière chandelle. Paradoxe mineur. Dès que j’arrive à le résoudre, je me mets au travail et je donne à l’humanité :

La voie d’Agnès.

Celle de la liberté.

 

15:10 Publié dans 4 - La voie d'Agnès | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures

08.02.2006

Oooooooooooooooh !

Oh !

Plus de pétales ?

Non. Popladina !

Une a une, les rêveries innocentes (les "pétales") publiées ici, ont composé (à l'insu de mon plein gré !) un petit univers bien à eux.

Par leur présence, par leurs commentaires, par des échanges en ligne, par des rencontres, les lectrices et les lecteurs de ce blog m'ont encouragé à réunir ces "pétales" dans un livre. Oui. J'en suis le premier surpris ! Et je leur en suis infiniment reconnaissant et encore plus qu'infiniment à Miriam, Caroline et Dominique.

Le livre s'appelle Popladina !

Sera-t-il publié ? Pour l'heure, cela ne semble pas intégralement improbable. Il vient de naître et je vois des fées bienveillantes se pencher sur son berceau. Qui sait quel sort elles lui réserveront ?

En attendant cela, le Prologue de Popladina ! et les deux premiers Jeudis de l'année des peuplades Birhim vous attendent ici, en version finale, retouchée, corrigée, amendée, travaillée (arf, oui, travaillée, c'est fou, je sais).

En haut, à gauche, en dessous de l'image de Nikki, vous cliquerez (si vous le désirez !) et vous lirez (si le coeur vous en dit !) le début de Popladina !

La suite... un jour, peut-être, dans toutes les bonnes boulangeries ?

Ou ailleurs... Je n'en ai aucune idée, en fait !

Qui s'occupe d'imprimer, de publier et de distribuer les livres ?

Il m'arrive d'en recevoir (et de dire merci), d'en emprunter (et d'oublier de les rendre) ou d'en feuilleter dans un de ces endroits où Anne-Marie m'amène parfois, le samedi ou le dimanche après-midi. Tenez, l'un de ces lieux s'appelle Tropismes, à Bruxelles. Un autre, le Furet du Nord (non, pas celui des bois, mesdames !) à Lille. C'est absolument stupéfiant ce qu'on y trouve comme quantité hallucinante de choses imprimées.

Ca m'intimide, je vous l'avoue !

Pour couronner le tout, les gens qui travaillent là semblent avoir lu des livres, en lire encore, et ils ont tout l'air d'aimer ça.

A la Fnac, c'est différent. On y parle d'égal à égal. Le vendeur à l'âge de mes enfants et si on ne le payait pas pour ranger un peu les choses en bousculant les clients (qui sont toujours dans le chemin !) ou pour les surveiller (ils semblerait qu'il sont, pour la plupart, des voleurs habilement déguisés en lecteurs !) je parie qu'on le verrait assis par terre, dans le rayon des bandes dessinées ou debout, aux commandes de quelque console de jeux.

Oui, la Fnac, c'est un environnement rassurant. Comme Club ? Aussi, oui !

Chez Club, qui est devenu, en Belgique, synonyme de papéterie (à défaut, je suppose, de papéteries qui ne s'appelleraient pas Club) les vendeuses sont ravissantes. Si elles ne sourient pas, c'est tout simplement parce qu'elles sont tellement belles, que ça n'ajouterait plus rien. Des filles comme celles-là, qui aurait le mauvais goût de leur poser une question ? On les admire, voilà, c'est tout. J'adore leur manière de paresser à la caisse. J'aime ce mouvement délicat de leurs frêles épaules quand un malotru (il y en a partout !) ne voit pas que si le rayon est vide, c'est que l'article n'est plus disponible (parfois, les gens, je vous jure !). Et puis, que dire de ces instants très rares, mais qui valent l'attente, quand leur regard croise celui d'un client, et que ce jour-là, l'heureux élu c'est moi ? Pourquoi irais-je risquer ma vie à sauter à l'élastique, à escalader un rocher, à faire de la spéléo, quand le vide absolu peut venir s'offrir à moi dans les yeux doux d'une vendeuse de Club, dans le confort d'un centre commercial ?

Le monde de la grande distribution est beau. Clients comme personnel y affrontent, ensemble, le même inconnu, vierges de toute connaissance et miraculeusement épargnés par les démons de la compétence.

Et puis...

Et puis il y a le Furet du Nord, à Lille. Ou Tropismes, à Bruxelles.

Quand ce n'est pas Anne-Marie qui me demande de l'y accompagner, c'est sa fille qui m'y envoie avec des missions qui me paraissent invariablement impossibles. Mais qui ne le seront pas ! Quelqu'un me renseignera. Connaîtra l'écrivain dont je maltraite le nom. M'accompagnera jusqu'au rayon où je pourrai consulter ses ouvrages. Géraldine m'a demandé de lui trouver un livre improbable sur un sujet académique d'un auteur difficilement accessible ? Non seulement il m'attendra, là, dans l'une de ces librairies, mais il se peut même que la personne qui me renseignera l'aura lu, le commentera, le comparera à un autre texte, plus ou moins utile, sur le même sujet.

Vous imaginez ma perplexité !

Quand ce qui ne devait être que l'achat d'un produit devient, tout à coup, une rencontre avec une femme ou un homme cultivés et sincèrement désireux de me rendre service... je m'affolle !

J'en rêverais presque de voir Popladina ! imprimé et touché de leurs mains.

Tssss.

Il est grand temps que j'aille me faire vertement rabrouer à la Fnac ou royalement ignorer chez Club par une de leurs beautés qui me fera rougir.

Nous sommes en 2006, que diable !

Tendrement,

Peter

 

10:40 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures