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10.03.2006

14 - Laisser faire Claude

Vaguement francophile, probablement tout à fait folle, sa maman l’avait mis au monde dans la joie, sur un air débridé de son idole, une chanson qui parle de papillons, d’Alexandrie et de poissons à l’appétit féroce. Des barracudas ? Allez savoir.

En tout cas, cet accompagnement, que Claude m’a décrit comme très franchement disco, n’était pas tout à fait ce que l’obstétricien avait imaginé en proposant à sa patiente d’accoucher en musique. L’homme était revenu d’un stage en Californie la tête pleine d’idées, mais songeait probablement à quelque chose de plus zen, de plus relaxant. Mozart, sans doute. Un mouvement lent de Vivaldi. Ou Neil Diamond ? Il était encore populaire, au début des années quatre-vingt. Nella l’adore toujours.

Mais non. La future maman avait choisi la variété française, n’en démordait pas et il semblerait même, mais parfois je me demande si Claude ne se plaît pas à exagérer un peu, qu’on ait dû installer deux enceintes acoustiques supplémentaires pour que le volume soit, lui aussi, tout à fait à son goût.

De même, j’ai quelque peine à croire qu’elle ait vraiment cherché à le prénommer « Clo-Clo » mais il soutient qu’il doit la chance de porter un prénom français, somme toute assez banal, à la seule obstination d’un officier de l’état civil intransigeant. Pour autant, ne vous aventurez pas à l’appeler Claudio ! Partie pour l’au-delà quand son fils avait treize ans, dans des circonstances dont il dit peu, peut-être parce qu’il n’en sait pas plus, sa maman lui a laissé le souvenir d’une sainte un peu trop folle pour ce monde qui ne l’était pas assez pour elle.

D’ailleurs, pourrais-je vous en parler si longuement, si elle n’était pas aussi son sujet de conversation favori ? Parfois, je me demande si le souvenir de sa maman ne serait pas un peu trop présent et expliquerait que le jeune homme, pourtant plutôt beau garçon, n’ait pas de petite amie. Il doit ennuyer les filles de son âge, dont on peut supposer qu’elles manquent de tendresse pour cette rivale d’autant plus redoutable qu’elle n’est plus de ce monde. Donatella prétend d’ailleurs savoir que son cousin est toujours vierge. A vingt-deux ans, oui. Puis elle ajoute, parce que les gens, vous savez un peu comment ils sont, que non, malgré ses tenues vestimentaires qui flirtent avec le rose ou le fuchsia et qui brillent parfois comme la soie ou le satin, non, elle ne lui connaît pas de liaisons masculines non plus.

Quoiqu’il en soit, si vous doutez de l’importance des premiers instants de notre vie, je vous invite à venir observer Claude quand il dansotte dans les couloirs de l’Ospedale San Benedetto, quand il mime la géométrie en sautillant dans la chambre d’Ottavio ou quand il chantonne une conjugaison !

Oui, il vient voir Ottavio, deux fois par semaine, pour lui donner des cours de langue et de science.

A quoi bon ?

Je n’ai pas posé cette question avec une telle brutalité, mais je vous avoue que c’est la première qui m’est venue à l’esprit, quand Donatella m’a parlé de son cousin, il y a deux mois. Un futur ingénieur, comme vous, m’a-t-elle dit. Honnête, elle devait ajouter que Claude avait bien du mal à financer ses études et qu’il ne serait pas fâché de trouver un peu mieux à faire que la plonge dans les restaurants.

Elle a vu que j’hésitais. Je me préparais, pour ne rien vous cacher, à répondre par ma réplique évasive préférée : Je voudrais d’abord en parler à Nella. Oui. Vous n’avez pas d’idée de la quantité de choses dont je prétends devoir parler d’abord à Nella. Elle non plus. Je ne crois pas qu’elle soupçonne le nombre de gens qui lui en veulent d’avoir dit non à des propositions dont elle n’a jamais rien su.

Donatella m’a souri.

Eût-elle argumenté un tant soit peu, j’aurais eu recours à mon joker imparable, j’en suis certain. Mais elle m’a souri, s’est assise sur le lit et a commencé à faire quelques exercices avec Ottavio en l’encourageant de sa voix douce.

J’ai dit oui.

Occupée comme elle l’était à régler un petit variateur dans le système de commande de la prothèse, ne m’a-t-elle pas entendu ou a-t-elle fait semblant ?

Je l’observais, attendant une réaction, quand j’ai croisé le regard d’Ottavio. Il me souriait, à son tour, comme s’il existait entre lui et Donatella un pacte secret, quelque chose qui me laissait un peu à l’écart mais qui les rendait aimables, patients, confiants.

« C’est une excellente idée, et je crois qu’il devrait commencer au plus tôt, ton cousin. Ottavio est en train de prendre beaucoup trop de retard, là. Ça suffit, les vacances ! »

J’ai dit ça. Ou quelque chose de très similaire.

Donatella m’a embrassé, m’a remercié parce que son cousin, elle l’aimait beaucoup et elle savait qu’il prendrait ce travail à cœur et que…

Pour ma part, je ne comprenais vraiment pas la décision que je venais de prendre et qui semblait réjouir Ottavio autant que l’infirmière. Diable…

En quoi des cours particuliers d’italien, d’histoire, de géométrie ou de géographie pouvaient-ils bien être utiles à cet enfant que je savais condamné ?

Et puis, ce futur ingénieur, dont Donatella ne me disait que du bien, méritait-il notre confiance ? Elle disait du bien du monde entier, cette jolie fille qui ne devait pas avoir rencontré beaucoup de malveillance, dans sa vie.

Le soir même, Nella devait ajouter à mon trouble en me félicitant de mon initiative et en ajoutant qu’elle avait beaucoup de chance de m’avoir. Pour elle, il ne faisait aucun doute qu’il était bon de montrer à Ottavio que nous avions confiance. Il n’y avait sans doute pas l’ombre d’un reproche quand elle m’a donné raison de ne plus le considérer comme un malade qu’il faut divertir à tout prix. Je n’en étais pas moins désarçonné, pour autant.

Il me restait encore à découvrir le personnage !

Sa cousine a beau m’assurer que c’est totalement inconscient de sa part, le beau Claude semble bien décidé à honorer la mémoire de sa maman, en se présentant au monde comme une réincarnation du chanteur français qui a disparu, m’a-t-il dit, en changeant une ampoule.

A moins que les mentalités aient beaucoup changé, je crains qu’il ne doive faire l’objet, à la faculté des sciences, de pas mal de moqueries de la part des autres étudiants.

S’y présente-t-il ainsi vêtu, ou choisit-il, tout de même, de se plier un peu aux normes de l’endroit ? La plupart des ingénieurs en herbe peuvent passer de l’université à l’entreprise en n’ajoutant qu’une cravate ou deux à leur garde-robe déjà parfaitement conventionnelle. Si Claude n’a rien d’autre à se mettre que son éternel pantalon blanc à pattes d’éléphant et ses chemises ouvertes sur sa poitrine d’éphèbe, je ne donne pas cher de sa future évaluation par les braves gens de Bateson-Martini. Parole de laveur de vitres !

Cela étant dit, quand il enseigne et quelle que soit la matière qu’il enseigne, le jeune professeur particulier d’Ottavio le fait avec un talent aussi épatant que l’est sa mise.

Je dis bien quand il enseigne car, il arrive très souvent que nous engagions la conversation et que nous parlions alors de sa maman, de la faculté, de sa maman, d’un professeur que j’ai connu jeune et qui est aujourd’hui doyen, de sa maman, de certains problèmes de thermodynamique dont je constate avec plaisir que je n’ai pas tout oublié et de sa maman.

Trop souvent.

Ottavio ne se montre jamais impatient, mais je viens de me dire, ce matin, que ma place n’est peut-être pas là, dans sa chambre, le mardi et le jeudi, quand Claude lui rend visite de deux à six. Oui, voilà encore une de ces idées dont je ne pourrais pas vous préciser l’origine.

Aujourd’hui, comme tous les jours, je me suis rendu à l’hôpital en début d’après-midi. Pour la toute première fois, je me suis absenté pour une raison autre qu’une urgence administrative ou l’un de mes rares entretiens d’embauche, qui sont toujours d’autant plus brefs que je les sabote très consciemment.

« Je vous laisse travailler ! »

J’ai dit ça, en embrassant Ottavio qui ne parut pas vraiment ému de me voir partir et en saluant le chanteur disco qui, pour sa part, semblait désagréablement surpris. Un peu comme si mon départ n’était pas une marque de confiance mais plutôt un abandon. Avait-il de nouvelles confidences à me faire au sujet de sa maman ?

Je viens de croiser Donatella, en sortant.

Souriante, comme toujours.

Moi aussi, je souris.

Comme rarement.

Commentaires

Peter t'es trop génial, je suis folle de toi ;o)

J'aime bien cette Do qui sourit toujours et fais sourire Pasquale de temps en temps.

Ecrit par : Caro La vie en rose | 10.03.2006

Do...
Jolie note.

Ecrit par : Miriam | 10.03.2006

Ah, enfin un de ces commentaires "cris du coeur" comme les j'aime !

(Même si j'ai dû le dicter à Caro mdrrrrrrrrrrrrrrr...)

Do, Mi ???

:-)

Ecrit par : Peter | 11.03.2006

la la la... la lère...

hi !

Ecrit par : mimi | 13.03.2006

Les commentaires sont fermés.