« 14 - Laisser faire Claude | Page d'accueil | 16 - Les briques de Fabrizio »

11.03.2006

15 - Aller chez Berguamani

Les grandes portes vitrées de l’Ospedale San Benedetto s’ouvrent. Avant de retrouver la ville et son animation il ne me reste plus qu’à traverser l’aire de stationnement, en contournant la nouvelle cantine du personnel, installée là, dans une sorte de baraquement, aux couleurs criardes d’une société de restauration pour collectivités.

Je ferais mieux de ne pas vous confier que le mot «Restomobile» se trouve inscrit et répété, avec une obsession qui rappelle celle d’un taggueur fou, sur toutes les parois extérieures de cette chose, car vous pourriez vous méprendre sur son aspect.

Pour commencer, elle ne ressemble pas du tout à un restaurant mais plutôt à un conteneur aveugle et surdimensionné. Ensuite, la chose n’a strictement rien de mobile, posée comme elle est sur six vérins qui prennent pied sur deux longues dalles en béton armé. Son joli nom montre bien que la licence poétique a cessé d’être le privilège des écrivains pour devenir enfin l’art de tout embellir et ce pour notre plus grand bonheur à tous.

Longeant la chose par la droite, je pourrais rejoindre la sortie plus vite, oui, mais après les pluies abondantes d’hier et d’avant-hier, mieux vaut s’abstenir. De ce côté, la dalle s’enfonce dans le sol humide s’entourant alors de grandes flaques d’eau. J’ai vu, tout à l’heure en arrivant, qu’un ouvrier actionnait les vérins pour remettre la chose d’aplomb. Je m’imaginais, à l’intérieur, les infirmiers, infirmières et internes en témoins amusés du progrès de son travail, observant la minestrone dans leurs assiettes qui devait en épouser les contours d’une manière graduellement plus rassurante. Ou s’inquiétaient-ils, au contraire, ne sachant pas ce qui leur valait cette «mise à niveau», la chose étant bruyamment climatisée pour leur confort, oui, mais rigoureusement dépourvue de fenêtres ?

Je souriais déjà, comme je souris maintenant, car je venais de prendre la résolution de m’absenter cet après-midi.

Je souris encore en contournant la chose par la droite et en saluant un petit groupe de fumeurs réunis sous un auvent, devant la porte de la cuisine. Il y a là deux «Restomobilistes» en tenue de travail verte et orange, trois infirmières et un homme grisonnant qui doit être un rhumatologue ou un psychiatre, je ne le croise jamais qu’au deuxième étage, quand je vais voir le docteur Aldini, dans la tour carrée.

J’ai envie de leur dire qu’il fait beau, aujourd’hui, et que rien ne les oblige à s’agglutiner là, sous cet abri. Les blouses blanches m’objecteraient sans nul doute que c’est le seul endroit où ils peuvent s’attarder sans qu’on puisse les voir de l’hôpital. Quant aux hommes en vert et orange, vous me direz qu’ils sont chez eux et n’ont donc pas à justifier qu’ils fument devant leur porte. Vrai.

Bonne humeur encore et petite pensée tendre pour Nella, qui n’a pas une belle grande chose métallique derrière laquelle se cacher pour en griller une, chez Maître Cardini. L’autre jour, en rougissant tout de même un peu, elle m’a dit qu’elle s’arrangeait, dans toute la mesure du possible, pour lui planifier au moins deux rendez-vous par jour chez des clients. Oh ! Le bon notaire n’est-il pas fâché quand elle l’oblige à se rendre, à quelques heures d’intervalle, dans un même village éloigné, comme elle a l’audace de le faire, parfois ? Elle invoque un caprice du client et puis… Au moins sait-il alors pourquoi il râle, m’a-t-elle rétorqué en riant !

La barrière franchie, après un clin d’œil au gardien qui m’adresse, Dieu sait pourquoi, depuis toujours un salut militaire, me voilà dans la rue, soudain beaucoup moins insouciant.

A gauche, un fleuriste puis des façades anonymes. Si je descends la rue, dans cinq minutes je suis chez moi, devant notre immeuble. Exclu. Il m’a fallu du temps, des mois, à vrai dire, pour ne plus craindre le regard de ceux qui me voient faire les courses, le matin. M’éloigner de là, tous les jours un peu avant treize heures, c’est ma manière de dire aux voisins et aux commerçants du quartier que je suis attendu quelque part, que je ne suis pas désœuvré, qu’il ne doivent surtout pas s’imaginer que ma place serait parmi eux, parmi les retraités, les ménagères, les invalides, les déprimés, les… chômeurs !

Oui.

J’avais oublié cela. Si j’ai pu vous sembler un papa totalement dévoué au bonheur de son enfant, au point de lui consacrer toutes les après-midi de sa vie, n’y voyez que l’effet de ma propre méprise.

Là, dans la rue, devant l’entrée de l’aire de stationnement de l’Ospedale San Benedetto, je suis pris soudain d’une anxiété sourde et je me mets à trembler. J’ai l’impression de sentir sur moi le regard du gardien, qui peut encore me voir, depuis son petit espace vitré, près de la barrière.

A droite.

Aller à droite, remonter la rue.

Un tabac, un magasin de jouets, plus que cent mètres et je me retrouve sur le Corso Marcello.

Parfois, en s’éloignant d’un endroit, dont nous savons avec certitude qu’il est bon de le quitter, nous découvrons ce qui nous y retenait. Ou, plus exactement, de quel vide il nous préservait ?

Car c’est bien un gouffre qui m’apparut, il y a cinq minutes en voyant la rue, les trottoirs, les immeubles dessiner des lignes toujours plus floues, puis fuyantes, puis concentriques…

Il y a du monde sur le Corso. Du trafic. Du bruit. Les plus pressés sortent des restaurants, d’autres s’y attardent, sans doute, espérant qu’au bout d’un café et d’une liqueur, il sera plus facile d’aborder quelque point délicat à l’agenda d’une réunion, dont ils diront ensuite qu’elle fut bonne, qu’ils sont arrivé à un bon « deal » vraiment profitable pour toutes les parties, qu’on a bien fait de prendre le temps de déjeuner…

Je respire, marche plus lentement, trop lentement même pour deux jeunes femmes qui me bousculent, avant de disparaître un peu plus loin, dans les bureaux d’une société immobilière. En retard, sans doute. Elles prétexteront qu’elles ont dû attendre l’addition. Promettront d’être à l’heure, demain. Recommenceront, bien entendu. Et trouveront d’autres excuses…

Oh, je connais ce monde, même si son rythme ne m’est plus vraiment familier. L’heure n’est pas aux flâneries sur le Corso et je ferais bien mieux de dégager le trottoir pour le laisser aux passants qui ont un but, sinon dans leur vie, du moins dans l’immédiat. Je traverse l’avenue pour aller me réfugier au Century, un café spacieux, un peu plus feutré, moins animé surtout, que les petits bars populaires qui lui font face. J’allais dire que l’endroit n’a pas changé mais je me rends compte de l’absurdité de ce constat. Le dernier verre que nous avons pris ici, entre collègues, doit dater d’il y a moins de deux ans. A l’occasion de l’anniversaire d’Angelo ?

Ristretto et… j’hésite… petite grappa, oui, pourquoi pas. Si mes souvenirs sont bons, ils ont une Barolo de vingt ans d’âge, ici. Le garçon, un grand blond à la trentaine lisse, en fait un peu trop. Sa manière déférente de dire que «monsieur est connaisseur» me met mal à l’aise.

Se moquerait-il ? Son regard ne s’est-il pas attardé sur mes chaussures, une paire de Nike dont ni la forme ni la couleur ne s’accordent avec mon pantalon gris, ma chemise blanche, mon veston bleu ? Ma mise me dénonce-t-elle comme un imposteur ? Toujours est-il que l’échalas, invoquant la fin de son service, me demande de payer les consommations, me rend la monnaie, puis s’éloigne promptement comme s’il était vain d’attendre quelque pourboire de ma part.

Il est quatorze heures trente-huit à ma montre.

Je l’ai déjà consultée à trent-six.

Avant cela, il était trente-deux.

Sortir d’ici, me balader.

Cette grappa ne me procure aucun plaisir et semble impuissante devant la lenteur du temps. Je me lève, je me dirige vers la porte, j’aperçois, assise face à une chaise remplie d’achats, Mademoiselle Goetting.

Elle ne me reconnaît pas. Le papa d’Ottavio. Oui, bien entendu oui, elle se souvient, oui. Il doit y avoir quoi, un an, non ? Elle attend sa maman, là. Un grand sac bleu mentionnant fièrement que Berguamani chausse femmes, hommes et enfants depuis 1822 me fait sourire, malgré moi.

«Saviez-vous qu’il est d’origine suédoise ? Que la famille s’appelait Bergman, comme le réalisateur ?»

Elle est trop jeune, elle ne connaît pas le réalisateur mais, toujours aussi gauche, aussi timide que lors de notre première rencontre, elle étend une jambe pour me révéler un escarpin audacieusement rouge.

«J’ai voulu les garder aux pieds. J’espère que maman va aimer, aussi…»

Je réponds quelque chose de consensuel. Que l’important c’est qu’elles soient confortables, n’est-ce pas. Et puis, Berguamani, c’est du sérieux, je comptais d’ailleurs m’y rendre moi-même, tenez.

«Oh, je ne vous retiens pas, alors…»

En m’approchant de la Piazza del Populo, je me rends compte, tout à coup, que la petite institutrice ne m’a pas demandé de nouvelles d’Ottavio.

Je devrais avoir l’habitude, pourtant. Mais non. Cette pudeur me surprend encore. C’était, l’autre soir, l’une de nos questions sans réponse, quand Nella et moi avons pris le temps de nous parler longuement, chez Piccini.

Qu’est-ce qui éloignait les gens de nous ? L’indifférence, la gêne, la peur de nous blesser ou la peur, tout simplement, de la maladie ou de la mort ? Disons-nous qu’ils sont pudiques, a suggéré Nella en me prenant la main. Ils détournent le regard comme on le fait, par simple pudeur, quand on voit des amoureux s’embrasser dans la rue.

Peut-être…

Aller chez Berguamani.

Ne plus regarder ma montre.

Commentaires

La pudeur ? C'est une piste. Le sentiment d'impuissance en est une autre. Mais moi, perso, je ne détourne jamais le regard des amoureux qui s'embrassent en rue. Je touve ça... Maginique ! ;o) D'ailleurs, je ne suis pas pudique ;o)

Ecrit par : Caro La vie en rose | 11.03.2006

Oh !!!

J'adore cette 'fausse piste" de Nella. Son petit côté totalement insensé la rend très sensée....

:-)

Ecrit par : Peter | 11.03.2006

Les commentaires sont fermés.