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13.03.2006

16 - Les briques de Fabrizio

Il rit, Ottavio ! Claude a la décence, tout de même, de se montrer un peu contrit. Je répète :

« Ce n’est pas drôle ! »

Je voudrais vous y voir. Vous revenez d’une après-midi en ville, la toute première depuis, oh, depuis près d’un an, certainement. Vous avez joui, durant plus de trois heures, d’une liberté qui vous était, d’abord, si peu coutumière que vous vouliez la fuir. Pas à pas, vous vous êtes pourtant éloigné de votre point de départ, trouvant au hasard, un premier but, un deuxième, puis un autre encore à cette balade qui a fini par vous sembler agréable. Nous sommes début avril, il a fait beau, la ville avait du talent comme elle peut en avoir au printemps, après quelques jours de pluie. Avant d’arriver à la Piazza del Populo, vous vous êtes arrêté devant ce traiteur au coin du Corso Marcello et de la Via Stesso. Ensuite, votre allure est devenue celle d’un homme soudain responsable, car porteur d’un sac débordant de bonnes choses, parmi lesquelles des antipasti qui pourraient, si vous n’y preniez garde, s’échapper de leurs barquettes et répandre de l’huile d’olive un peu partout.

« La Cucina della Felicitá » annonce le sac et la vendeuse de chaussures chez Berguamani l’a entouré des mêmes précautions que vous, le déposant sur le comptoir pour que personne ne le renverse, avant de vous prier d’aller lui désigner, dans la vitrine, l’objet de votre visite. Non, enfin, quelle sotte ! Pas ces horreurs brunes à gros lacets jaunes, non, les mocassins, là, noirs, juste au-dessus, oui, ceux-là. Elle s’est penchée, de l’autre côté de la vitre, et sa méprise peut être due au fait que vous ne regardiez plus tout à fait la marchandise, soyez franc. Vous avez été presque contrarié de voir que la première paire qu’elle vous présente soit exactement à votre pointure et que non, elle ne vous faisait mal nulle part et que oui, elle allait parfaitement avec votre pantalon gris. Oui, vous aimiez la voir ainsi, accroupie devant vous, se laissant découvrir, tirant sur sa jupe un peu trop courte, en fait, pour le métier qu’elle exerce. Mais non, malgré son sourire et son air taquin quand elle a dit que la Cuisine du Bonheur, c’est tout un programme, non, vous ne lui avez pas acheté le produit d’entretien du cuir ni même  l’imperméabilisant qui protègerait votre investissement. Vous avez dit que votre épouse avait tout ce qu’il faut, une manière comme une autre de dire que vous êtes un homme qu’on peut charmer à la rigueur, mais qui demeure fidèle et économe.

Deuxième sac, contenant une vieille paire de Nike, puis troisième avec des tomates achetées à un étal, quatrième avec deux magazines, dont un sur les jeux vidéo, pour Ottavio, un journal, des cigarettes pour Nella.

Tout ça autour de vous quand, à une petite table vous avez pris vraiment plaisir à boire un tonic en déplaçant un peu votre chaise vers le bord du trottoir. Le soleil jouait à cache-cache avec cette enseigne rouge, massive et insolente qui coiffe un grand immeuble gris abritant le siège provincial d’une banque, à l’autre extrémité de la Piazza. Pas de gin, non, vous avez hésité pourtant. Petit sursaut, en voyant s’abaisser, ils sont trop loin pour entendre leur vacarme, de grands rideaux de fer devant l’entrée et les fenêtres de l’agence, au rez-de-chaussée de la masse grise. Il était déjà cinq heures trente !

Soudain pressé, mais il était tellement agréable d’être pressé, soudain, tant et si bien que vous prenez plaisir à répéter que vous étiez soudain pressé, quand vous avez laissé de l’argent sur la table, replié le journal, vérifié qu’il vous restait de quoi payer Claude, car nous sommes jeudi, avant de reprendre, soudain pressé, le chemin de l’hôpital.

Vous voilà, chargé, hésitant à pousser du pied la porte du couloir qui mène à l’ancien réfectoire des infirmières devenue la chambre d’Ottavio. Tout le monde le fait, oui, et c’est pour cela que vous trouvez les deux battants pourvus, sur leur partie inférieure, de grandes plaques en aluminium qui portent les traces de tout ce qui est déjà venu les heurter comme lits, civières, chariots, aspirateurs et chaussures. Mais tout le monde ne vient pas d’acquérir une belle paire de mocassins noirs chez Berguamani !

Vous déposez vos sacs pour ouvrir l’un des battants et découvrez, à l’autre bout du couloir, devant la chambre de votre enfant…

Une civière !

Recouverte d’un drap blanc.

En dessous du drap ?

Une forme plutôt carrée. Un cercueil ?

Vous n’en savez rien, mais je vous garantis que vous avez cessé d’être soudain pressé d’une manière plaisante. Vous êtes affolé, oui ! Vous abandonnez vos achats et vous aimeriez courir, mais vous manquez de glisser et de tomber car la fichue semelle en cuir de vos nouvelles chaussures dérape sur le fichu linoléum que des fous furieux font briller chaque semaine comme un fichu miroir, on se demande bien pourquoi.

Le couloir dans lequel vous progressez au ralenti est long comme un cauchemar mais vous voyez la porte, à l’autre bout, qui s’ouvre faisant apparaître, dans un contre-jour un peu surréel, lui aussi, un chanteur de variété française suivi de votre fils. Et ce dernier vous dit, le plus naturellement du monde :

«Ah, tu tombes bien, Papa, tu ne veux pas nous tenir la porte ?»

Après quoi il rit aux larmes quand vous lui dites tout ce qui vous est passé par la tête. Je crois que, comme moi, vous diriez que :

«Ce n’est pas drôle !»

Tentant de se racheter comme il peut, Claude me félicite de mon achat.

«Belle paire, Monsieur !»

Venant de ce beau gosse en chemise rose à jabot violet, le compliment aurait plutôt tendance à m’inquiéter, mais je le remercie sèchement avant d’exiger qu’on m’explique ce que cette civière fait là.

«C’est les briques de Fabrizio !»

Ah, voilà, oui ! Il va de soi qu’après cette justification parfaitement logique fournie par mon fils, il ne me reste plus qu’à maintenir la porte ouverte pendant qu’il guide l’engin, qui me semble plutôt lourdement chargé car Claude peine un peu à le pousser devant lui.

Une fois dans la chambre, il leur faut encore plusieurs manœuvres plutôt difficiles pour que la civière trouve enfin sa place dans un coin, derrière la porte.

Oui, il enjambe maintenant le carrelage de ce qui fut un coin cuisine et qui est devenu, pour Ottavio et moi, le redoutable royaume de HockenPock.

Le cœur un peu serré, comme si j’allais, malgré tout, découvrir quelque chose de désagréable, je soulève le drap blanc mais mon fils a dit vrai. Je ne connais pas ce Fabrizio, qui en serait l’heureux propriétaire, mais la civière est bel et bien chargé de briques. En dessous, sur une tablette, un sac de ciment, un seau, divers outils de maçonnerie.

«Bonsoir chéri ! C’est pour nous, tout ça ?»

Voilà Nella. Elle a pris les quatre sacs que j’ai abandonnés à l’entrée du couloir. Elle a vu qu’il y avait des cigarettes qui devaient être pour elle, puis a reconnu mes vieilles Nike dans le sac de Berguamani.

«Mais qu’est-ce que tu racontes, Ottavio ? Elles sont très jolies les chaussures de papa ! Faudra pas oublier de les imperméabiliser, chéri. T’as de la chance qu’il ne pleut plus, là.»

Mon fils n’aime pas mes mocassins noirs, me le confirme par un «Berk !» méprisant et sans appel, puis se plonge dans son magazine. Claude m’affirme qu’ils ont bien travaillé aujourd’hui et qu’Ottavio est très doué puis semble se demander s’il doit encore s’étendre sur le sujet ou si je vais comprendre, enfin, qu’il serait peut-être l’heure de le payer.

«Oh, pardon !»

Il court, avec un peu de chance il peut encore avoir le train de sept heures.

«Et ce bruit, sur le toit, c’est quoi ?»

Dans le silence qui est revenu, on entend clairement que quelqu’un marche, au-dessus de nous, sur le toit plat de la chambre.

«C’est Fabrizio ! Il est passé par le balcon, il est fortiche, tu sais ! Il a mis un pied sur la rampe, et hop !»

Nella m’interroge du regard.

Je n’en sais pas plus qu’elle mais je commence tout doucement à entrevoir qu’il se pourrait que…

«Do est au courant ?»

«Oui, ben oui, Fabrizio, c’est son papa !»

Cette idée folle dont Dimitri m’avait parlé l’autre jour et que nous trouvions d’autant plus hilarante qu’elle nous semblait parfaitement utopique prendrait donc forme ?

«C’est un secret, hein ! Mais tu peux raconter à maman. Enfin, faut qu’elle jure de ne rien dire à personne !»

Oui…

«Puis, faudra remettre le drap, Papa !»

Aussi, oui…

Il est clair qu’Ottavio me considère, depuis que j’ai accepté de prêter main forte au transport de briques, fût-ce dans un rôle aussi mineur que celui de portier, comme tacitement complice de ce projet de maçonnerie clandestine !

Je crois que je vais expliquer tout ça gentiment et calmement à Nella, quand nous serons chez nous. Nous mangerons dans le séjour. Nappe. Bougies. Antipasti. Agnello al forno, compter vingt cinq minutes à la position 7, sans préchauffer le four, m’a-t-on dit. Neil Diamond. Aussi. Et puis, grâce aux briques du papa de Donatella, un beau sujet de conversation, en prime !

La vendeuse de Berguamani avait bien raison. La Cuisine du Bonheur, c’est tout un programme.

 

Commentaires

Mmmmmmmmmmmmhhh, je m'inviterais bien là ! Agnello al forno et un chouette sujet de conversation... Trop cool ! A quelle heure sommes-nous attendus ?

Oups, pardon, j'avais oublié les bougies... Seuls Pasquale, Nella... Et Neil ;o) seront admis, évidemment !

Bon ben bonne soirée alors...

Ecrit par : Caro La vie en rose | 13.03.2006

Oui...

Ouf ouf ouf !

La vie devient un peu plus douce, là.

Ecrit par : Peter | 14.03.2006

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