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15.03.2006

17 - Pas vraiment la Veuve Pinto-Nunes

Sixième. Quand elle le dit, car je précise qu’elle ne le dit pas souvent, elle détourne aussitôt le regard, balayant alors des yeux le plafond de l’ascenseur comme le ferait une personne qui voudrait vous éviter toute gêne.

Notre médecin généraliste prend ce même air pudiquement absent, après m’avoir demandé de baisser mon pantalon. Je vous rassure, je ne suis pas souffrant, mais Nella pense que, mon papa étant décédé jeune d’un cancer généralisé, il est prudent que je me soumette à un examen annuel déplaisant, dont je ne vous dirai pas plus.

Vous observerez cela dans une boutique, aussi, oui ! Vous sortez de la cabine d’essayage, vous débattant avec une fermeture éclair, et voilà qu’une vendeuse serviable se met à manipuler le tissu, à parler dans le vide et à tâtonner comme si elle venait d’être frappée d’une cécité soudaine.

Voilà comment se conduit celle que Nella et moi appelons la Vilaine Veuve Pinto-Nunes après avoir dit, du bout des lèvres, qu’elle se rend au dernier étage. Elle vous laisse à votre honte, celle de presser un bouton qui ne pourra vous mener qu’à une existence moins élevée que la sienne.

A vrai dire, nous ne savons pas si la pimbêche est veuve et nous ne sommes même pas sûrs de son nom ! Deux appartements entourés de grandes terrasses se partagent le toit de l’immeuble et nous les devinons, à tort peut-être, plus luxueux que le nôtre. L’autre voisin qui habite au sixième est un homme. Nous avons, toujours unilatéralement, décidé que la deuxième petite plaquette entourant, dans l’ascenseur, le dernier bouton et qui mentionne le Professeur Lombroso, ne peut qu’identifier ce souriant quinquagénaire courtois. Nella prétend qu’il respire l’humilité de l’homme de science et que voilà. L’air hautain de la vieille trahirait, toujours selon mon épouse à l’imagination parfois bien fertile, celle qui s’enorgueillit, à titre posthume, de la réussite d’un mari qu’elle aurait mené à l’infarctus ou à la cirrhose.

«Vous êtes fou.»

Hier soir, j’ai eu droit au regard dédaigneux de la Vilaine Veuve Pinto-Nunes et à quelques phrases qui plaidaient en faveur de la thèse de Nella. Quand la science pourra enfin déceler les traces de ce poison nommé mépris, une autopsie révélera que son mari est mort intoxiqué !

«Vous êtes un fou dangereux.»

Elle attendait l’ascenseur, en bas, dans le hall de l’immeuble. Moi, je venais de dévaler l’escalier.

En chaussettes.

Elle avait remarqué ce détail car son chien, oui, la Vilaine a un chien, s’était approché de moi pour renifler mes pieds avant qu’elle ne l’entraîne, d’un coup sec sur la laisse, à l’intérieur de la cabine.

«T’as raison, Rafa, c’est lui qui a voulu te tuer !»

J’étais perplexe. La porte de l’ascenseur s’était refermée et je restais là, un peu interdit, le marbre froid me glaçant les pieds.

«Faut vous faire soigner !»

Elle a pris la peine de pousser la porte pour ajouter ce verdict à un réquisitoire dont je venais tout juste d’entrevoir le motif.

Soit. Je n’avais pas de temps à perdre, l’agnello étant au four depuis vingt minutes. De toute manière, la Vilaine n’avait pas laissé la parole à la défense. Elle s’éloignait déjà vers les hautes sphères et pour ma part, je devais retrouver mes nouveaux mocassins, que Nella venait de copieusement vaporiser d’imperméabilisant. Oui, c’est idiot, je sais. L’odeur du produit n’étant pas très agréable, j’avais voulu les déposer à l’air libre, sur l’appui de la fenêtre du séjour, puis…

Une fois sorti de l’immeuble, j’ai vu Nella se pencher à cette même fenêtre, au troisième étage. Elle m’adressait des signes de désespoir. Même d’en haut elle ne voyait, pas plus que moi, la moindre trace de mes chaussures, ni sur le trottoir, ni sur la route.

Je venais de comprendre qu’elles avaient failli fracasser le petit crâne d’un pauvre animal innocent à qui, j’en suis sûr, il ne manque que la parole et dont, je le devine, la Vilaine reçoit bien plus d’affection que de la plupart des humains, oui… Sa maîtresse aurait-elle, d’un coup de pied rageur, propulsé mes beaux mocassins tout neufs en dessous d’une voiture ?

Après avoir adopté une série d’attitudes plutôt étranges, la plus humiliante étant celle où je me trouvais pratiquement allongé sur le trottoir devant une grosse cylindrée allemande, quand un couple élégant est monté à son bord, l’homme m’observant avec dépit, la femme m’enjambant en disant gentiment pardon, vous permettez ?

Après cela, donc, il ne m’était plus trop difficile, toujours en chaussettes, la chemise et le pantalon souillés, de soulever les couvercles des poubelles, suspectant toujours quelque basse vengeance de notre voisine.

«Arrête, chéri ! Monte manger !»

Pourquoi Nella m’a-t-elle lancé cette invitation à l’instant précis où le présumé Professeur Lombroso pénétrait dans l’immeuble ?

Dans l’ascenseur, il m’a tendu sa carte.

«On ne sait jamais.»

João Pedro Pinto-Nunes
Psicoterapeuto

Avant de me souhaiter une bonne soirée, il m’a gratifié d’un sourire qu’il voulait certainement aimable, sans plus, mais qui m’a paru insupportablement empathique.

Que voulez-vous, un homme en chaussettes qui vient de fouiller les poubelles à la recherche de ses chaussures, tout récemment accusé de pulsions canicides et condamné à se faire soigner peut, tout à coup, devenir singulièrement irritable. Il devrait le savoir, le psychothérapeute !

Vous ne m’en voudrez pas de taire l’insulte dont j’ai gratifié notre voisin avant que ne se referme la porte de l’ascenseur. Sachez seulement que, depuis cet écart de langage, l’avis sur mon équilibre psychique doit faire l’unanimité parmi les occupants du sixième.

Devant la porte de notre appartement, Nella riait de bon cœur en me faisant signe de rentrer. Oui, elle avait retiré l’agneau du four à temps, oui, il sentait bon l’ail et le thym, aussi, mais il allait refroidir si je ne me décidais pas, enfin, à oublier cette paire de godasses. Godasses ? Mes nouveaux mocassins noirs de Berguamani ? Et de m’avouer qu’elle était du même avis qu’Ottavio. Nous irions faire du shopping ensemble, samedi, et elle veillerait à ce qu’on trouve quelque chose d’un peu moins… D’un peu moins quoi ?

«D’un peu moins vieux retraité, si tu veux savoir ! Je parie que la Vilaine les a gardées pour elle, tes mocassins de pantouflard, pour jardiner sur sa terrasse !»

Je riais à mon tour en me moquant de sa clairvoyance et de sa fâcheuse tendance à échafauder toutes sortes de scénarios à propos de gens dont nous ne savions rien. Ne venions-nous pas de découvrir que le Professeur Lombroso n’était pas du tout celui qu’elle croyait ?

«Il n’a pas d’accent…»

Trop tard. La voilà déjà à s’interroger sur le parcours du psy au nom explicitement portugais mais qui s’exprime dans un italien irréprochable !

«Bon, je te raconte, pour Donatella ?»

A mon avis, l’agneau aurait mérité, tant il était succulent, un vin peut-être un peu plus rond, mais le fromage aidant, nous avons terminé la bouteille que Nella trouvait tout à fait à son goût, me jugeant bien difficile pour un homme qui venait de jeter ses chaussures par la fenêtre.

Je me déshabillais pour la rejoindre dans le lit quand la carte de visite du thérapeute s’est échappée d’une poche de mon pantalon.

Ce matin, elle est là, devant moi. J’ai promis que je ferais un effort en faveur d’un voisinage courtois et que j’appellerais l’homme pour présenter mes excuses. Je devrais peut-être le consulter, qui sait ?

«Tu crois que je suis fou, Nella ?»

«Beaucoup moins que Do !»

Oui, elle avait raison.

On peut comprendre un accès de rage passager après la perte regrettable d’une belle paire de mocassins, sans doute pantouflardes, soit, mais d’autant plus confortables et puis toutes neuves et fraîchement imperméabilisées.

Oui.

Je me dis cela avant de composer le numéro de João Pedro Pinto-Nunes, qui ne doit surtout pas s’imaginer que je vais venir m’allonger sur son divan !

Non.

Si, vraiment, il est en manque de patients, qu’il s’occupe donc de Donatella.

Une  infirmière, Monsieur Pinto-Nunes. Elle fait construire un four à pizza clandestin dans la chambre de mon fils, à l’Ospedale San Benedetto. Les camouflant sous un drap, son père transporte briques et ciment sur une civière ! Un futur ingénieur, qui a failli se prénommer Clo-Clo, leur prête main forte en pantalon blanc et chemise rose.

Non.

Il n’en croirait pas un mot.

Si j’ai le malheur d’ajouter que je suis impatient d’aller voir comment progressent les travaux, il descendra me mettre une camisole !

«Je suis désolé pour hier, soir.»

Je ne lui dirai rien de plus. Ces gens-là, ils interprètent et analysent toujours tout, c’est bien connu.

J’espère tomber sur un répondeur.

 

Commentaires

Fou, Pasquale ? Oh, j'en doute ! D'ailleurs, qui donc oserait lui coller ainsi une étiquette si méprisante ? ;o)

De façon générale, ce que j'aime dans tes textes, Peter, c'est cette façon que tu as de nous mener par des chemins de traverse d'un point (anecdotique) à un autre (analytique), puis un autre encore (hilaristique), sans aucune linéarité, mais avec une si naturelle cohérence. J'adore aussi les petites touches lancinantes... Non, non, je n'oserais pas dire "obsessionnelles" ;o)

Ecrit par : Caro La vie en rose | 15.03.2006

Oh !

Ce que j'aime dans tes commentaires, Caro, c'est qu'ils me donnent envie d'écrire plus encore, pour te lire plus encore !!!

La cohérence est certainement le grand souci de notre "laveur de vitres". A lire ses aventures, elle nous semble là, mais il n'arrive pas à la "toucher". Elle est comme la vendeuse de chaussures, de l'autre côté de la vitrine, ou comme la petite instit qu'il aurait embrassée si, toujours derrière une vitre, il ne s'était pas senti observé.

Peut-être qu'il devrait essayer les lunettes de Dimitri ?

:-)

Ecrit par : Peter | 16.03.2006

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