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16.03.2006

18 - Répondre à Mary-Kate

Je me suis rasé à huit heures, ce matin. Avant cela, sous la douche, Nella me semblait déjà présente, proche. Comme si les gouttes d’eau sur le carrelage se souvenaient du corps qu’elles avaient effleuré. Comme si la buée sur la vitre retenait l’image qu’elle avait dérobée au regard de…

De personne, en fait. Il est loin le temps où nous nous bousculions le matin, Nella, Ottavio et moi. Un évier pour trois, non, avec un enfant qui grandit, ce n’était pas pratique du tout. On s’était promis de changer ça, un jour ou l’autre. Et puis…

L’enfant grandit encore, mais ailleurs. Quant à moi, je ne me lève plus qu’à l’instant précis où Nella éteint la radio, dans la salle de bain, après le journal de sept heures et demi, une page de publicité, la météo, une page de publicité et finalement, elle y tient, l’horoscope du jour. Son départ pour l’étude est imminent, alors. Je me lève et, j’y tiens, je l’embrasse sur le pas de la porte. Si, de notre chambre, j’ai pu entendre ce qu’on réservait aux natifs de la vierge, j’ajouterai, alors qu’elle s’éloigne déjà :

«Cardini n’a qu’à bien se tenir, aujourd’hui ! Tu sauras te défendre et régler un conflit professionnel à ton avantage.»

Elle se retournera, me sourira et attendra l’ascenseur en s’abstenant bien de dire ce qu’on promet aux béliers. Celui qu’elle connaît est sans emploi depuis plus d’un an. Semble peu désireux d’en trouver un. Joue à cache-cache avec la vie. Fait les courses en oubliant l’essentiel. Cuisinait un peu, au tout début, et plutôt bien, à vrai dire. Mais là…

Me dire ce que feront, sur terre, les cinq-cents millions de personnes plus ou moins actives, nées sous mon signe, ne serait pas très charitable de la part de Nella. Mais il serait plus injuste encore, de la part de la voyante de Radio Piemonte, de réserver à un douzième de l’humanité, les seules prévisions qui puissent me convenir à moi :

«Béliers, vous…»

Vous quoi, chère Marisa ?

«Vous trufferez le récit de votre vie ordinaire d’une infinité de petits mensonges.»

Oui. Vous êtes douée ! Arrêt sur image, donc, pour une précision. Mon premier souci, en me levant, est d’éteindre le percolateur. Je tiens au goût du café, le matin, bien plus qu’à celui du rouge des lèvres de Nella que vous venez d’ailleurs, si vous étiez attentif, de me voir effleurer à peine. Ma véritable urgence, à huit heures moins le quart, est de préserver l’arôme de l’arabica des méfaits d’une température trop élevée qui finit par le dénaturer. Notre brève étreinte n’en est que l’effet secondaire.

«Béliers, vous…»

Je vous en prie, j’écoute.

«Vous allumerez votre ordinateur, cherchant à vous faire oublier du monde en prétextant que vous communiquez avec la planète entière, en pyjama.»

Faux, Marisa ! Votre boule de cristal serait-elle aussi embuée, ce matin, que l’était le miroir dans ma salle de bain ?

Aujourd’hui, je me suis rasé à huit heures et le parfum de l’eau de toilette de Nella m’entourait. Discret, celui de ma mousse à raser ne lui fit pas obstacle. Plus franc, l’après-rasage s’y mélangeait, me faisant un bouquet secret composé de fleurs d’épouse et d’épices de mari.

Peut mieux faire, Marisa ! Je propose :

«Béliers, votre conjoint sera proche et présent.»

Dans l’évier, un cheveu très blond avec une petite extrémité qui l’était beaucoup moins me permettrait, si je voulais vraiment vous faire concurrence, d’annoncer que ma native de la vierge va bientôt prendre un rendez-vous chez Dino pour une coloration.

Je vous concède que je viens d’allumer l’ordinateur, oui, mais vous noterez que je ne me trouve pas en pyjama !

Qu’il est neuf heures, là. Que je viens déjà d’appeler le psychothérapeute du sixième pour m’excuser de ma conduite d’hier soir, chose que j’aurais très bien pu remettre à demain, après demain, jamais…

Franchement, sans pouvoir vous dire pourquoi, chère voyante, j’ai une soudaine envie de me moquer des prévisions de toute nature. Tenez, même les nuages abondants, que nous a promis votre collègue de la météo, ne sont pas au rendez-vous, convenez-en ! Si une éclaircie comme celle qui vient de contrarier ma lecture aurait dû m’inviter à me lever pour fermer les tentures, voyez comme je viens d’éteindre l’ordinateur, préférant, une fois n’est pas coutume, la lumière du jour à celle de mon écran cathodique.

J’aimerais pourtant répondre au dernier message que je viens de lire sur le forum américain où se rencontrent parents et proches d’enfants qui souffrent, comme souffre Ottavio. Une certaine Mary-Kate m’étonne souvent par sa manière de parler juste. Nous sommes des gens ordinaires avec une vie qui ne l’est pas, écrit-elle. La maladie de nos enfants nous confronte à une peine et à des défis qui nous dépassent, face auxquels nous sommes démunis. Et de terminer par cette question qui me laisse profondément confus :

«Si nous étions extraordinaires, notre vie cesserait-elle de l’être ?»

Tout ce que je sais, c’est que moi qui d’ordinaire me cache jusqu’à midi, je sors faire les courses, là. Le vendredi matin, un petit marché donne, pendant quelques heures, une vraie convivialité populaire à ce petit square sur lequel débouche notre rue. Il faut faire vite, cependant. Vers onze heures, les commerçants plient bagage pour rejoindre des endroits sans doute plus animés et plus fréquentés, abandonnant alors notre quartier à sa belle tranquillité résidentielle.

Charcuterie, fromage, salade. Melon ? Oh, oui, ajoutons un peu de soleil importé à un repas léger qui sera résolument printanier, ce soir. Un moustachu à l’accent français prononcé me vante les mérites d’un saucisson que je dois absolument goûter, là, tout de suite, sinon il ne valait pas la peine, ni de naître, ni de se lever aujourd’hui, ni de se trouver là, devant lui, à cet instant précis. Oui, me dit-il, oui, mon bon monsieur, votre vie toute entière n’a été qu’un long chemin menant à cette rencontre avec mon pur-porc aux pistaches. Oui, monsieur, aux pistaches et je vous vois dubitatif comme l’était madame, là, oui, elle aussi, comme vous, hésitait puis elle a fini par m’en prendre trois, car aujourd’hui, exceptionnellement pour vous, à Cuneo, j’ai décidé de fêter ma présence dans le Piémont natal de mon grand-père, en vous offrant trois saucissons pour le prix de deux.

Trois ?

Ottavio adore les pistaches, soit. Le deuxième pour Nella et moi. Mais trois ?

Monsieur hésite, monsieur a bien raison. Peut-on acheter trois saucissons à un inconnu ? Qui est cette homme qui prétend me faire bénéficier de sa générosité hors du commun ? Je m’appelle Simon, mon bon monsieur, et je suis ravi de rencontrer quelqu’un comme vous, quelqu’un qui veut acheter en confiance, qui se méfie de ses impulsions, qui aime prendre le temps. Quand vous partirez, trois de mes saucissons sous le bras, je saurai qu’ils ont trouvé un ami, qu’ils n’ont pas été adoptés à la légère par un passant distrait, non, qu’ils viendront faire honneur à une table, qu’ils régaleront des connaisseurs, qu’ils seront tranchés avec amour par, par… ?

«Pasquale…»

J’aurais dû m’en douter. Quel instant magique ! Voici donc les quatre P réunis. Pur. Porc. Pistache. Pasquale. A mille lieues de la simple trinité des saucissons secs de Simon, vous nous ouvrez, mon cher Pasquale, vous permettez que je vous appelle Pasquale, vous nous ouvrez les portes du quaternion, du tétramorphe, en un mot de l’âme. A quelques jours de Pâques ! Vous voulez un petit sac en plastique ou je vous les mets là, avec vos légumes ?

Quand je m’éloigne du moustachu, l’entendant déjà me citer comme référence, que dis-je, comme exemple d’une conduite éclairée, à d’autres futurs parents de triplés, la question de Mary-Kate me revient à l’esprit.

Je viens d’adopter trois saucissons qui, dépassant un peu du sac dans lequel, je l’espère, ils prendront soin de ne pas écraser la salade, me regardent avec reconnaissance, heureux d’avoir trouvé une famille. Me dirait Simon.

Je viens encore de me faire avoir par un baratineur à la petite semaine. Me dirait mon père, paix à son âme.

Je viens de faire une bonne affaire en me rendant au marché. Dirai-je à Nella, incapable comme je le suis de m’en tenir au simple fait que j’ai fait les courses, point.

Je viens de découvrir que les pistaches et le porc font très bon ménage. Ai-je envie de vous dire, vous voyant un peu sceptique, là.

Je reviens d’un voyage intergalactique et je te ramène un saucisson de porc plutonien truffé d’œufs de martien ! Inventerai-je pour Ottavio qui me rappellera qu’il n’a plus sept ans. Gamin ingrat, va !

Avec tout ce que je viens d’acheter, je pourrais appeler la maman de Nella, pour l’inviter à manger avec nous, ce soir. Me dis-je, vraiment, en repassant par le boulanger pour un pain de mie, un peu surpris par ma soudaine tendresse pour belle-maman et mes égards pour ses dents.

Se pourrait-il que…

João Pedro Pinto-Nunes
Psicoterapeuto

La carte de visite se trouve encore à côté de mon téléphone portable, qui prend des forces dans son chargeur. En rangeant les courses, je pense à notre conversation du matin, très brève. Monsieur Pinto-Nunes comprenait pour hier, il me remerciait d’avoir appelé et me souhaitait une bonne journée.

Que répondrait-il à la question de Mary-Kate ?

Est-ce notre regard qui donne à l’ordinaire les couleurs du bonheur ou du désespoir ?

Et mon cœur ? Pourquoi bat-il plus vite en découvrant un appel en absence ?

Et mes mains ? Pourquoi tremblent-elles en voyant s’afficher le numéro du Docteur Aldini ?

Elle a laissé un message, heureusement. Rien d’urgent dit-elle, une question d’ordre intérieur, enfin, elle m’en parlera ce soir, si je veux bien. Elle viendra voir si tout va bien, vers cinq heures, comme d’habitude.

En deux minutes, je suis passé du rose au noir et du noir au rose comme un petit personnage en Lego qui chercherait sa place sur le damier du redoutable royaume de Hockenpock.

Non, Mary-Kate, je ne suis pas extraordinaire.

Du tout.

J'appelle Nella qui passera prendra sa maman, avant de nous rejoindre à l'hôpital. Et qui m'aime. Et qui m'embrasse.

Je nettoie le frigo.

 

Commentaires

Yes, un indice ! : «Vous trufferez le récit de votre vie ordinaire d’une infinité de petits mensonges.» Ou comment lire Peter dans les mots de Pasquale...

"Je viens d’adopter trois saucissons qui, dépassant un peu du sac dans lequel, je l’espère, ils prendront soin de ne pas écraser la salade, me regardent avec reconnaissance, heureux d’avoir trouvé une famille." Mais d'où vient donc à Pasquale (ou est-ce à Peter ?), cette propension à se montrer si attentionné à l'égard de la nourriture ? Ne penserai(en)t-il(s) qu'à manger ? Savez-vous, chers lecteurs de Peter, qu'il m'a fait, à moi, La vie en rose !, une véritable leçon sur le sort à réserver à une (pas vulgaire, non !) bolo ? Tsssss. Pour un peu... (penchez-votre oreille vers moi), on le traiterait de fou ! Qui, "on" ? Ben, j'sais pas, mwoa ;o)

"Est-ce notre regard qui donne à l’ordinaire les couleurs du bonheur ou du désespoir ?" Moi je dis "OUI !", j'en fais ma religion ! Mon unique religion !

Ecrit par : Caro La vie en rose | 16.03.2006

J'aime beaucoup ce texte et tout l'humour qu'il contient. Truffé de second degré que j'appellerai désormais "Pistache". Je dirai donc aujourd'hui, Pascuale ou Peter ( cela dépendra de mon humeur) nous a ramené du Marché un texte à Pistaches et je laisserai deviner le pourcentage.
Etant Beaujolaise par atavisme d'ordre probablement conjoncturel, j'ai souvent assisté aux achats de saucisson dans les charcuteries villageoises, et il y a de vraies différences entre les Lyonnaises et les Ardéchoises, mais je n'en parlerai pas ici. Les histoires de charcuterie et d'horoscope c'est très intime si on réfléchit bien.
Je trouve que le père d'Ottavio reprend du poil de la bête, il semble moins affecté par les conséquences de la maladie filiale même si on devine chez lui une sorte de détachement défensif qui le rend très drôle pâr moment. J'aime surtout les moments où il laisse affleurer le doute et quelque chose qui ressemble à un "lâcher prise". Il remplit sa vie avec des détails très concrets et il cultive son regard empathique. Il donne maintenant l'impression de vivre au jour le jour avec une parfaite conscience de l'écoulement du temps. Il devient le spectateur privilégié du moindre changement de tonalité en lui et autour de lui . Il n'est pas malheureux mais il n'est pas heureux non plus. Il fait ce qu'il peut pour que les mots lui soient des alliés fiables et ponctuels. Il ne les surestime pas il joue avec dans un jeu de stratégie pour "grands". Je suppose qu'Ottavio l'aime beaucoup sans le lui dire et que Nella le regarde d'un air tendre et amusé. Quand il exagère,elle l'envoie voir ailleurs si elle y est. Mais ce n'est pas méchant, juste une bourrade d'éloignement pour prendre un peu de souffle à soi. Nella lit Virginia ou Marguerite depuis longtemps, elle envisage de lire Louise Michel s'il pousse le bouchon un peu trop loin. Elle aussi sait comment s'y prendre quand le torchon de cuisine brûle, mais on ne la connaît pas encore suffisamment. Les hommes d'abord : on n'est pas dans un bateau qui coule ,alors on peut changer la consigne, non ?

Ecrit par : Marie.Pool | 17.03.2006

bravo Peter! trop drôle !
avec quelle facilité tu passes et nous fais passer de la drôlerie à l'inquiétude puis à l'apaisement !
simplement beau et touchant

Ecrit par : françoise | 17.03.2006

Bonsoir Mesdames !

Hum, Caro... Oui mon appétit transparaît dans mes personnages, rien à faire. Leurs autres travers, je ne les ai pas tous. Mais presque !

Ottavio remonte et lâche prise, oui Marie.Pool... avec un lien de cause à effet ?

Il retrouve ses "sens" à mesure qu'il émerge. On dirait qu'il se "reconnecte".

Nella est un mystère, pour lui. Il ne se rend pas compte qu'elle puisse, elle aussi, avoir besoin de lui.

Il reste du chemin à faire !

MERCI

pour votre présence

:-)

Ecrit par : Peter | 17.03.2006

Merci Françoise !

Tu me rassures... ces changements de ton sont nécessaires pour défaire graduellement la pensée rose/noir de Pasquale qu'il reproduit jusque dans ses jeux avec Ottavio.

Je crains parfois que cela puisse choquer.

Mais toucher, simplement toucher, c'est très exactement ce que je désire !

MERCI

:-)

Ecrit par : Peter | 17.03.2006

Il se trouve que j'ai entamé la lecture des Carnets de Pierre Bergounioux qui viennent d'être édités chez Verdier.( déjà 100 pages lues sur 1000, regroupe dix années de notes...)François Bon n'arrête pas d'évoquer son ami Pierre sur son site et je comprends maintenant l'engouement. Le texte est laborieux mais triste sans toutefois laisser à penser qu'on peut y sombrer,bien au contraire. Même sans humour ( contrairement à toi Peter qui as cette marge de manoeuvre... ) Pierre Bergounioux parvient à faire de sa vie quelque chose de lisible et de beau. Sa lecture provoque des sentiments extrêmement complexes et profondément nuancés. L'écriture y est d'une précision extrême comme les gestes de l'entomologiste qu'est depuis longtemps cet écrivain anxieux et curieux. Mais je n'en dis pas plus. Le rapprochement avec ton travail dans la langue ne me paraît pas incongru...

Ecrit par : Marie.Pool | 17.03.2006

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