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17.03.2006
19 - La petite-fille de Giacomo
Qui est au courant ? Ottavio n’en sait rien. C’est un secret, me dit-il à voix basse, sur le balcon, comme si quelqu’un pouvait nous entendre, là en bas, dans l’allée. Je souris.
Et les briques, d’où viennent-elles ? Silence. Mon fils semble soudain très préoccupé par ce qu’il voit, au fond du jardin. Il y a là une petite pente qui donne accès à une sorte de véranda devant une construction qui me fait penser au Texas, filmé en cinémascope. On ne serait pas surpris d’y voir apparaître une grande femme mince, cheveux auburn, yeux bleus irlandais, longue robe blanche.
Moteur.
Elle sortirait de la maison basse, dont la caméra nous cacherait qu’elle abrite, en réalité, une salle de jeu pour les enfants que plus personne ne fréquente. Si je ne vous le disais pas, vous ne sauriez pas qu’il s’y trouve un baby-foot délabré qui avale les balles sans les restituer. Vous ne soupçonneriez pas que l’actrice vient de se faire maquiller à une table de ping-pong rongée par l’humidité. Oui, l’été dernier, Ottavio m’a battu plusieurs fois à un jeu que nous avions baptisé flip-flop, car la surface, que seuls quelques fils toilées d’araignées divisaient encore en deux parties également molles, ne faisait plus aucun effort pour faire rebondir quoi que ce soit.
Feignant d’ignorer tout cela, d’une voix qui se voudrait douce mais qui aurait ce je-ne-sais-quoi d’aigu qui me rend les américaines, même en version doublée, toujours un peu antipathiques, la rousse, oui, un rayon de soleil rougirait maintenant sa chevelure, la rousse s’adresserait à un homme assis là, sur ce porche, qui est son porche, car c’est aussi sa maison, son ranch, sa femme, son cheval et son verre de bourbon, les choses lui appartenant comme elles ne vous appartiennent que là-bas, fût-ce, dans le cas présent, l’espace d’une séquence. Elle lui dirait :
« Ce n’est peut-être pas si important, Jack. »
Il va de soi que ce n’est pas une femme, et surtout pas une fausse auburn, qui viendra dire à Jack ce pour quoi il vaut la peine de se battre. Gros plan sur le visage buriné de celui qui choisit ses enjeux, car ceux-là aussi lui appartiennent.
On entend maintenant les glaçons dans le verre, trahissant un mouvement que le regard de l’homme nous interdit formellement d’interpréter comme celui de son âme. Ne nous y méprenons pas. Il fut, est, sera inflexible.
Mouvement de caméra en arrière. Lent, oui, car nous devons, à mi-chemin, entendre le bruit de la porte qui se referme, avant de découvrir que Jack est seul, désormais.
Dans la salle de jeu, son épouse enlève sa robe blanche, défait le nœud qui retenait ses cheveux, redevenus auburn, très, se démaquille. Fini, pour aujourd’hui. Une assistante lui a dit qu’elle était bonne, la prise, parfaite même.
Jack se lève, s’approche de la rampe quand nous le retrouvons sous un autre angle, pas tout à fait de dos mais presque, qui suit des yeux le contenu de son verre qu’il répand sur le sol, devant le porche. Il boit ce qu’il veut, quand il veut, tant qu’il veut. Que cela soit bien clair. Il est chez lui. La rousse ne l’émeut pas, non, mais le bourbon qu’il gaspille affirme ce qu’il pense de quiconque pense avoir prise sur lui. Ce qui lui appartient lui obéit.
Ce n’est d’ailleurs ni à cette femme, ni à nous qu’il s’adresse en se retournant lentement et en prononçant trois mots qui composeraient une pensée s’il pensait, mais c’est un homme d’action, donc il doit s’agir d’une déclaration d’intention :
« Pour moi, si. »
Coupez.
« Viens m’aider, Papa ! »
Ottavio n’à que faire de mes rêveries. Il se tient, à l’autre bout du balcon, devant une petite porte en fer forgée, condamnée par un cadenas, donnant accès à un escalier qui mène au jardin.
« Tu comptes aller où, toi, en pyjama ? »
Je le hisse déjà au-dessus du portillon, rendant mon ébauche d’objection un peu rhétorique.
« Tu vois bien qu’elle ne s’en sort pas ! »
Vrai. Aux abords de la maison basse, qui n’est peut-être pas si texane que ça, mais soyons bon public, dans la pente qui mène à la véranda, qu’il faudra d’ailleurs penser à débarrasser d’une dizaine de gros pots de fleurs remplis de mégots, avant le tournage…
Dans cette petite pente au bout de l’allée, au fond du jardin de l’hôpital, il n’y a ni rousse ni Jack.
Non. Il y a une chaise roulante contenant une forme humaine, dont je ne distingue que le crâne, et une petite fille qui cherche à faire avancer l’engin. Il lui obéit sur un mètre ou deux, puis recule, manquant de la faire tomber. A chacune des tentatives de la gamine, la tête du vieux balance comme celle de ces petits bassets en plastique que vous avez pu voir, il y a trente ans, sur la plage arrière des voitures, si vous avez mon âge ou plus.
Arrête tes conneries, disait mon père, quand je lui désignais cet ornement dans une station service et je me promettais, en secret, de ne jamais rien faire comme lui, quand je serais grand. J’aurais une Lamborghini décapotable et des bassets tout plein sur tous les sièges et je passerais devant sa maison en klaxonnant et il croirait qu’on irait faire un tour mais je lui dirais non, parce qu’il n’y aurait plus de place à cause des bassets et je partirais très vite en cinquième et ce serait bien fait. Ingénieur comme lui, marié relativement jeune, comme lui, père d’un seul garçon comme lui, probablement fidèle comme lui, je n’ai au bout du compte pris qu’une seule liberté. Je ne suis pas mort à trente-cinq ans des suites d’une longue maladie.
M’aurait-il laissé courir dans le jardin en pyjama pour aller rejoindre cette petite fille et pour l’aider à conduire son papy, je suppose que cette tête qui dodeline est celle de son grand-père, vers une place de stationnement près de l’un des dix cendriers ?
« Et le petit diable ? »
Donatella tombe bien.
« Là… »
Elle suit mon regard, sourit, puis vient s’appuyer sur la rampe, près de moi, un peu trop près de moi, même, pour les questions que j’aimerais poser sans être troublé par cette complicité attendrie devant la scène que nous suivons de loin. La petite vient d’allumer une cigarette. Elle continue de la tenir en main pour la présenter à intervalles réguliers au vieil homme. On dirait qu’elle fait des petits pas de danse, quand elle s’éloigne pour éviter le nuage de fumée qu’il produit après chaque bouffée.
« Il est mal ? »
« Très… »
J’aimerais parler de ce fichu projet de four à pizza, savoir qui l’approuve, puis aussi qui le finance. A moins que le matériel ne vienne des chantiers de la Compagnie des Eaux ?
« C’est qui ? »
« Giacomo… »
Je jurerais qu’elle le fait exprès, Donatella, de se tenir à une distance de sœur, d’épouse, de fille !
« Je veux dire, la gamine, c’est qui ? »
« Sa petite-fille je suppose. Jamais vue avant. »
Les enfants viennent d’entrer dans la maison basse.
Le fumeur nous observe-t-il ?
Est-il seulement conscient de notre présence, à ce balcon, à l’autre bout du jardin ?
« Il va mieux. »
Je refuse d’entendre ce qu’elle vient de me dire. De tous les mots du monde, ces trois-là sont ceux que je rêverais d’entendre et que je prierais pour entendre si je savais prier et si j’osais rêver.
« Giacomo ? Il a été plus mal que ça ? »
Donatella se tourne vers moi.
Ce qui était très proche quand nous regardions dans le même sens, fixant les enfants et le vieil homme au bout du jardin, est devenu trop proche. Beaucoup trop.
D’ailleurs sa bouche ne me répond pas.
Ses yeux me disent les trois mots.
« Ottavio va mieux. »
Toujours muette, Donatella se retourne si vivement qu’une mèche de ses cheveux noirs me frôle la joue. J'en suis encore un peu confus, quand elle enjambe le portillon, descend l'escalier et s’engage dans l’allée.
S’en veut-elle de m’avoir parlé ?
Entend-elle crisser le gravier sous ses chaussures de sport rouge ?
16:50 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures
Commentaires
Quelle imagination, mais quelle imagination il a, ce Pasquale ! Et la promesse secrète qu'il s'est faite, petit, et qu'il n'a pas tenue (malheureusement), je l'adore... Quelle impertinence !
J'aime beaucoup le trouble perceptible de Pasquale aux côtés de Donatella. Tellement perceptible qu'on frise l'anacoluthe avec "Donatella se retourne si vivement qu’une mèche de ses cheveux noirs me frôle la joue, puis enjambe le portillon et s’engage dans l’allée", heureusement qu'une virgule joue les garde-fous !
Ecrit par : Caro La vie en rosee | 17.03.2006
Ah, les anacoluthes quand on ajoute un petit détail, après coup !
Corrigée !
Merci de ton attention, Caro.
:-)
Ecrit par : Peter | 17.03.2006
"On entend maintenant les glaçons dans le verre, trahissant un mouvement que le regard de l’homme nous interdit formellement d’interpréter comme celui de son âme."
Les parties émergées et flottantes ,icebergs de l'inconscient qui tintinabulent dans l'alcool fort des mots...
A ta santé Pascuale !
Ecrit par : Marie.Pool | 18.03.2006
Petit clin d'oeil en passant
Ga voort, Peter !
Pour notre plus grand plaisir à tous
MERCI
Ecrit par : françoise | 19.03.2006
Bonjour Peter, je pense que ce Lucilio est un radical dangereux, je vais pas lâcher le morceau. Bravo pour ton blog au passage
Ecrit par : stumpsossis | 20.03.2006
Le blog de "Bruxelles ma ville" est un vrai panier de crabes libertarien, cela devrait vous amuser... Lucilio y est campé par Thierry, le petit Duce de service. La parfaite tête à claques.
Ecrit par : stumpsossis | 21.03.2006
MERCI
pour les commentaires !
Ah... le Duce, il s'offre un caméo dans le chapitre suivant.
Comme quoi !
:-)
Ecrit par : Peter | 22.03.2006
je suis justine et j 'ai 9ans et je ve des jeux pour fille
Ecrit par : justine | 16.04.2006
Chui comme justine...
Ecrit par : Miriam | 16.04.2006
