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22.03.2006
20 - Les oeufs du Docteur Aldini
J’ai appris que Peggy est trop marrante et qu’elle revient lundi et que son papy, il est très gentil mais qu’il doit avoir plus de cent ans et qu’il ne devrait plus fumer mais que c’est plus fort que lui et que la table de ping-pong elle n’est même plus là et que…
Ottavio était bien loquace à son retour ! Silence gêné, cependant, en réponse à toute question concernant l’idée loufoque de transformer cette chambre d’hôpital en pizzeria. Laissant les enfants à leurs jeux, Donatella avait reconduit le papy de Peggy dans sa chambre et elle n’était plus réapparue depuis.
« Elle a peur que tu te fâches ! »
Je n’étais, à vrai dire, pas si loin de me fâcher, en effet, quand le Docteur Aldini a frappé à la porte. Elle s’excusait, elle était chargée, son porte-documents puis son sac puis tout ça…
Tout ça, c’étaient deux grands œufs en chocolat, chacun dans un bel emballage transparent, dont elle ne savait pas trop que faire. Elle s’est retournée, a vu la civière et a fini par déposer ses cadeaux sur le drap blanc qui recouvre les briques de Fabrizio. Le regard anxieux d’Ottavio me signifiait clairement que le Docteur n’était pas dans le complot. Allait-elle soulever le linceul ?
Du tout ! Elle avait un document qu’il fallait signer, rien d’important, des nouvelles directives, de nos jours, tout devient tellement administratif, que voulez-vous.
J’ai promis de le lire, elle a dit qu’il suffisait de le signer, j’ai dit que j’allais tout de même le lire et elle a répondu que oui, si j’y tenais, pourquoi pas, que je pouvais le lui remettre signé mardi et qu’elle nous souhaitait de joyeuses pâques et qu’elle devait courir, là.
Les visites éclair du Docteur Aldini ne me surprennent plus mais aujourd’hui, j’aurais aimé qu’elle s’attarde un peu, qu’elle me parle d’Ottavio, de son état. Quelques mots de sa part, même choisis parmi ceux qu’elle affectionne et dont je dois parfois, le soir, trouver le sens dans un dictionnaire ou sur Internet, ne m’auraient pas déplu.
Tenez, elle aurait pu me dire qu’elle constate une évolution atypique de la symptomatologie dans le sens d’une réversion des défaillances motrices selon la courbe de Kyle.
Par exemple.
Je n’aurais pas osé lui demander comment s’écrit Kyle mais j’aurais conservé une note mentale du message que j’aurais fidèlement restitué pour Nella. Oui, j’ai une mémoire surprenante pour les formules auxquelles je ne comprends rien. Dictaphone, me surnommaient les autres étudiants à la fac, un peu envieux de me voir réciter, sans effort, ce qu’ils mettaient parfois des nuits à étudier, analyser, assimiler.
Ça veut dire quoi ce charabia, m’aurait demandé Nella ?
Il lui arrive d’être un peu frustrée par les rapports de mes brèves rencontres avec le Docteur Aldini et de me reprocher alors de ne pas avoir posé de questions.
Ce soir, ou demain matin, Internet serait venu à mon secours. Souriant, patient et peut-être même avec cette petite pointe de fierté qu’elle méprend parfois pour de la condescendance, je lui aurais fait part de mes découvertes.
Voilà, chérie, en fait, tu vois, ce qu’elle veut dire c’est que…
« C’est pour moi, tu crois, Papa ? »
Ottavio vient de défaire le beau nœud rouge qui entourait l’un des œufs que le médecin a abandonnés sur la civière. Je n’en sais rien, mais j’en suis déjà à revoir mon opinion de la dame, son attention aussi délicate que discrète me la rendant soudain plus sympathique, quand la porte s’ouvre.
«Ah, les voilà, oui !»
Pendant qu’Ottavio, rougissant jusqu’aux oreilles, s’applique à refaire un joli nœud, le Docteur Aldini m’explique :
«Vous n’avez pas d’idée comme j’ai dû courir partout pour en trouver deux tout à fait identiques ! Elles m’exaspèrent parfois, les gamines de mon mari, je vous jure. Déjà là, il y a un nœud rouge et un nœud bleu. Vous n’allez pas me croire, mais ça leur suffira à se disputer. Mais bon, avec le monde qu’il y avait dans le magasin, je ne pouvais tout de même pas demander de me refaire l’emballage, vous comprenez ?»
Je dis oui, bien entendu, elle remercie Ottavio qui lui remet les œufs, nous dit qu’elle doit se sauver parce qu’avec le long week-end, il y aura du monde sur la route et qu’elle est déjà en retard, puis s’immobilise.
«Je vous ai remis le formulaire ?»
«Oui, Docteur.»
Rassurée, n’ayant plus rien oublié, elle s’éclipse.
«Nonnina !»
Quand sa mamy arrive, Ottavio retrouve le sourire, surtout que la bonne douzaine de figurines en chocolat qu’elle sort une à une d’un grand sac en plastique aux couleurs d’un hypermarché sont, cette fois-ci, bel et bien pour lui.
«Dommage que je n’ai pas un frère !»
«Pour partager ?»
«Non, pour nous disputer !»
La Nonnina ne comprend pas vraiment mais il ne lui en faut pas plus pour se lancer dans une apologie des grandes familles d’antan, car elles étaient sept à la maison, oui sept filles, au désespoir de son papa, mais elles étaient heureuses, même si elles n’avaient pas des tonnes de jouets comme les enfants d’aujourd’hui et…
«Vous ne vous disputiez jamais ?»
«Oh, très rarement. Et puis, quand ça arrivait, maman nous tirait les oreilles. On devait se donner un bisou et tout oublier sinon elle dirait à papa qu’on avait été méchantes.»
Ottavio semble aimer cette manière de faire.
«Lundi, je vais me disputer avec Peggy ! Puis je lui donnerai un bisou.»
«Oh, j’espère que ce ne sera pas avec une bouche pleine de chocolat !»
Voilà Nella qui m’embrasse, essuie les lèvres d’Ottavio en le grondant un peu pour sa gourmandise, puis m’explique qu’elle vient de parler longuement à Donatella. A propos de ce fichu four à pizza ?
Oui et non. Son papa viendra sans doute maçonner un peu demain et du coup, elle avait pensé que…
«Elle ne veut pas s’arrêter un peu de penser ?»
C’est Ottavio qui me répond :
«Tu vois que tu te fâches, Papa !»
Nella me fait signe de la suivre sur le balcon où elle allume une cigarette avant de continuer notre conversation. Symbiose étrange, soit dit en passant. Ce n’est pas la première fois que je la vois fumer, elle, quand elle estime que je devrais me calmer un peu, moi. Je souris. Elle reprend.
Donatella va passer la journée à Ventimiglia, demain, avec son cousin Claude. Elle a proposé qu’ils prennent Ottavio avec eux. Il va faire beau. Ils pourront sans doute pique-niquer sur la plage. Faire le marché, aussi, enfin…
«Dis oui, Papa !»
Le soir, à table, nous continuons de faire des projets pour un samedi très particulier, le tout premier depuis près d’un an qui ne sera pas rythmé par nos visites à l’hôpital.
Non, Nella n’ira pas chez Dino, sa coloration peut attendre. Non, belle-maman ne compte pas sur nous. Elle participe à un championnat de canasta, demain. Quant à Ottavio…
Je ne ressens pas ce vertige qui m’avait submergé, hier après-midi, en retrouvant une liberté dont personne, sinon moi-même, ne m’avait privé. Avec Nella, la journée de demain s’annonce à la fois douce et beaucoup trop courte. Après avoir évoqué une foule d’occupations et de destinations, nous avons fini par décider de ne rien décider du tout.
«Tu conduiras…»
Et je conduirai sa petite Alpha ! Petit frisson, tout de même. Je ne vous ai pas parlé de l’accident. Un oubli sans doute. Deux ou trois mois après mon licenciement, oui un peu avant qu’Ottavio ne soit hospitalisé, j’ai…
«Tu veux bien ?»
J’ai pris la route. Un soir. Une crise de jalousie. J’allais à Milan, m’expliquer avec Dimitri, oui, je sais, c’est totalement absurde. Fin février. Neige et verglas sur la provinciale. Vitesse excessive. Il paraît qu’on m’a trouvé serrant l’airbag tout contre moi, gémissant comme un enfant malade contre le sein de sa maman. De cela, je n’ai aucun souvenir.
«Oui ?»
J’étais dans une sorte d’état second. Tout avait commencé par une conversation anodine au sujet de mes collègues. Soudain j’avais eu la certitude que Nella et Dimitri…
«En tout cas, les enfants, moi j’aimerais rentrer, si vous le voulez bien, pour être en forme, demain !»
La voiture de fonction, qu’on m’avait permis de garder durant six mois, était bonne pour la casse et ItalPur n’a pas voulu pousser la générosité au point de m’en offrir une autre. Pour ce que j’en faisais !
«Tu reconduis maman ?»
Dégâts matériels exclusivement, je vous rassure. Pas de tiers, non plus. Une histoire entre le destin et moi. Un seul dommage collatéral mineur. Je n’ai pas osé reprendre le volant, depuis. Ou je n’ai pas voulu ?
«Oui.»
Je me lève et je prends les clefs que Nella me tend.
«La troisième, ça ne va toujours pas mieux, tu verras !»
En effet, je vois et j’entends ! Belle-maman me dit qu’elle est bien d’accord avec moi, qu’elle ne cesse de répéter à sa fille que Rinaldi est un escroc doublé d’un incompétent, d’ailleurs il répare des japonaises, aussi, c’est dire ! De nos jours, les gens…
Pour couper court à tout discours nostalgique sur le bon vieux temps qui finira par nous fâcher quand elle prétendra que le Duce n’avait pas que des défauts, je passe en quatrième et profite de l’occasion pour embrayer sur un autre sujet.
«Tu tombais bien, avec tes chocolats, tout à l’heure !»
Je lui parle de la déception d’Ottavio, quand il a vu que les œufs du Docteur Aldini étaient pour les filles de son mari. Il avait déjà commencé à un déballer un, puis a dû refaire le joli nœud.
«Ottavio ?»
Je passe de quatrième en deuxième, hop, avant de m’immobiliser devant un feu rouge et de dire oui, bien entendu, il fallait bien, l’œuf n’était pas pour lui.
«Il a refait un nœud ?»
Un coup de klaxon, derrière nous, me fait sursauter. Le feu a dû passer au vert, puis repasser au rouge pendant que je cherchais en vain de me souvenir de la scène. J’étais là, perplexe, à observer mes mains, à imaginer que la gauche n’aurait plus qu’un doigt valide, que la droite serait artificielle et ne serait capable que de mouvements limités, commandés par les impulsions électriques des muscles de mon bras. Sa Nonnina a raison de me poser la question. Comment s’y est-il pris, Ottavio ?
Seul, sur le chemin du retour, je pense à ces mots savants que j’avais mis dans la bouche du médecin. Une évolution atypique de la symptomatologie, ou quelque chose du genre, non ?
«Il va mieux.»
Je crois que je vais dire à Nella que j’ai l’intime conviction que notre enfant va mieux.
18:45 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures
Commentaires
Sacré Pasquale... Sa façon de raconter, bondissante, nous emmène partout, dans l'intime, le factuel, l'onirique... Et puis, sans prévenir, nous voilà arrivé à l'essentiel, Ottavio va mieux ! Elle n'est pas belle, la vie ?
Ecrit par : Caro La vie en rose | 22.03.2006
Oui !
Euh, si seulement Pasquale n'était pas aussi "yoyo"...
Merci de ta présence, Caro !!!
:-)
Ecrit par : Peter | 25.03.2006
Ben, Peter, je me demande s'il fallait vraiment être si explicite, à propos de cette capacité retrouvée à faire des noeuds ? Le lecteur n'est pas forcément un crétin !
Ecrit par : Caro La vie en rose | 02.04.2006
Il semblerait qu'une lectrice (promis, je ne lui ai pas répété le mot "crétin" mdrrrrrrrrr) n'ait pas tout à fait compris l'épisode dans sa première version.
Et comme je ne peux rien lui refuser...
:-)
Ecrit par : Peter | 03.04.2006
