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25.03.2006

21 - Benito Benzoni et la sagesse chinoise

Le temps. Se pourrait-il qu’à notre insu…

«On se balade un peu ?»

Nous venons de déjeuner. De boire un tout petit peu trop. Il ne serait pas sage de reprendre la route, là.

«N’oublie pas que j’ai promis de te trouver des chaussures !»

Nella se lève de table, me sourit.

«Viens !»

Elle traverse la grande terrasse du restaurant d’un pas bien décidé. Ça et là, je surprends un homme qui la suit du regard. Oh, aussi discrètement qu’il est possible de le faire sans s’attirer les foudres de celle qui lui fait face, bien entendu.

Je la rejoins et l’embrasse.

La voiture est garée de l’autre côté, oui elle sait, mais amoureux comme je suis, il vaut mieux que nous descendions en ville à pied.

«Quand tu me mets la main aux fesses devant tout le monde, c’est que t’as bu une grappa de trop !»

Ce n’est pas négociable. Et puis la route descend. On en a pour dix minutes. Ou quinze, soit. Mon objection qu’il faudra remonter la pente, dans l’autre sens, est rejetée sans appel. Ça me fera le plus grand bien, estime Nella. M’arrive-t-il de me soucier un peu de ma forme ?

«Oh, je pense aux tiennes, surtout ! Et je ne suis pas le seul.»

Elle rit, dit que c’est normal, qu’elle a le charme ravageur de la fausse blonde et que je peux l’embrasser une dernière fois. Après, je devrai marcher sagement derrière elle, car la route est étroite et sinueuse. Il n’y a pas de trottoir et les voitures et autobus passent à cette allure italienne qui fait tant frémir les touristes.

Nous quittons les hauteurs de Ceva et j’aimerais bien reprendre ma réflexion sur le temps qui passe mais voilà que les hanches de Nella me distraient. A la voir comme ça, je me demande bien où peuvent se loger ces deux ou trois kilos qu’elle s’entête à vouloir perdre.

Il fait doux.

Au bord de mer, fait-il aussi beau qu’ici ? Ottavio aura-t-il pique-niqué sur la plage ? Nous avons parlé de lui, hier soir, à mon retour. En voiture, ce matin. A table, durant tout le repas. Oui, un peu comme ces retraités qui pourraient vivre enfin leur vie, tous devoirs accomplis, mais qui n’arrêtent pas un instant de vous entretenir de leurs enfants, petits-enfants, arrière petits-enfants !

S’émerveiller ou s’inquiéter de leur descendance semble les combler durant cet automne dont nous savons qu’il nous laissera seuls, Nella et moi. Nous aurons l’éternité pour vivre à deux. A moins que…

Durant toute cette matinée, à intervalles réguliers, Nella et moi avons regardé nos mains, essayant de faire un nœud dans un ruban imaginaire, interrogeant l’autre du regard.

Il va mieux, non ?

Sa main gauche doit avoir retrouvé une part de cette agilité qu’elle avait perdue. Ce n’est pas possible autrement. Et puis, hier, je l’ai vu courir dans l’allée. Il est, d’abord, descendu dans le jardin par cet escalier métallique en colimaçon. Deux étages. A vive allure. Tout cela sans hésiter, sans s’immobiliser, sans tomber. Il a aidé cette gamine, cette Peggy, a pousser la chaise roulante de son papy. Quand il est revenu, il était très animé, prolixe. Cela aussi aurait dû me frapper, moi qui prétends guetter le moindre signe ! Son débit est plus lent, d’ordinaire. Il arrive que ses cordes vocales ne lui obéissent plus. Il devient alors soudain muet, parfois au beau milieu d’une phrase que ses lèvres termineront seules. Non, cela ne s’est pas produit, hier, quand il m’a parlé du centenaire qui fumait, de la table de ping-pong et de Peggy qui devait revenir lundi.

La grappa aidant, le temps de deux baisers, j’ai pu vous sembler un homme épris de sa femme. Me revoilà déjà papa. Mon regard quitte les hanches de celle qui, du coup, redevient maman, puis s’attarde un instant sur sa chevelure pour en venir à un constat peu poétique. Elle aurait mieux fait de prendre un rendez-vous chez Dino. Le temps est un ennemi redoutable pour les fausses blondes. Un allié sûr pour leur coiffeur.

«Tu penses à quoi ?»

Dans le dernier virage, juste avant que la route ne descende en ligne droite vers la ville, Nella s’arrête pour regarder le paysage. Je me surprends à lui dire la vérité :

«A Dino…»

«Oh ! Tu le trouves séduisant ?»

Elle éclate de rire. Cette fois-ci, c’est elle qui s’approche pour m’embrasser longuement avant de déclarer avec fermeté :

«Je ne veux plus jamais que tu penses à Dino ! Ni à aucun autre coiffeur, d’ailleurs ! Ah, et puis…»

Baiser encore.

«Des fois que tu fantasmerais sur des shampouineuses !»

«A vrai dire, moi, c’est surtout les vendeuses de chaussures !»

Ah, elle s’en doutait un peu. Elle devait être jolie, la petite garce chez Berguamani, pour réussir à me fourguer une paire de mocassins aussi désespérants. Ou même pas, finalement. Un homme qui approche de la quarantaine et qui commence à douter de sa sexualité est une proie tellement facile ! On lui fait un joli sourire, et hop, vendues les godasses de retraité qui dormaient dans le stock depuis vingt ans !

Bras dessus bras dessous, maintenant, sur le trottoir de la rue commerçante.

Discussion en aparté, dans un magasin étonnamment chic pour cette petite bourgade. Les prix me semblent insensés, Nella pense que j’ai tort. Le vendeur a dû m’entendre car le voilà qui vient vers nous pour nous confier que cette Benito Benzoni que nous avons eu l’imprudence d’examiner de trop près, c’est, n’ayons pas peur des mots, c’est la chaussure de la réussite. Il comprend donc parfaitement que j’hésite.

«Si Monsieur désire souffrir dans la vie, Monsieur doit éviter cette chaussure à tout prix !»

Surtout à ce prix-là, ai-je envie de rétorquer, mais l’homme me prend de vitesse, veut savoir ma pointure, puis nous invite à méditer cet adage chinois, pendant qu’il farfouille dans l’arrière-boutique :

«Le sage se chausse avant le voyage. Le fou promet de se chausser après.»

Voilà le quarante-deux. Pour voir, rien que. Au moins Monsieur saura-t-il que le bonheur existe. Monsieur ne sera pas venu à Ceva pour rien. Il me noue les lacets, sourit à Nella et conclut par un messianique :

«Levez-vous et marchez !»

Elles sont confortables, oui. Très.

Nella me les offre.

J’hésite à la remercier.

Que font les chaussure du succès aux pieds d’un homme qui va et qui vient entre son appartement et une chambre d’hôpital ? Je me fiche de Benito Benzoni et je me moque de la sagesse chinoise. Je ne suis d’aucun voyage et j’ai le sentiment que Nella m’en fait le reproche. Son fils réussit, lui. Il va mieux. Il justifie toutes les fiertés. Moi, je ne fais pas des pas de géant. Je ne lui ai pas parlé de cette proposition que Dimitri m’a transmise, l’autre jour. Une petite entreprise milanaise qui cherche quelqu’un pour la région, plutôt commercial que technique. Je n’y ai pas donné suite, d’ailleurs. Tant pis si je la déçois, bien plus encore qu’elle ne le devine !

«Pasquale ?»

Je ne réponds pas.

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Commentaires

Ohlala, on le croyait bien parti, Pasquale, se souvenant des attirantes rondeurs de son épouse et, zou, le voilà de nouveau tout tristounet. Pfiou, que c'est triste !

Ecrit par : Caro La vie en rose | 25.03.2006

Kikoo Caro !

C'est vrai qu'il émerge mais qu'il peut replonger pour les choses les plus anodines auxquelles il se met à prêter toutes sortes de valeurs symboliques...

Faut du courage à Nella !

Espérons que ce soit passager, malgré tout.

:-)

Ecrit par : Peter | 25.03.2006

Je ne voyais pas au tout début ce qu'elle avait de Chinois cette histoire et j'avais la même version que Caro sur l'embellie conjugale rondement menée par une Nella -décolorée certes - mais tout à fait prête à tout pour finir la journée en largesses sensuelles. Moi aussi, je croyais qu'ils allaient à leur plaisir... Les Chinoiseries du chausseur sont une bien piètre compensation pour un jour qui avait si bien commencé... Bah ! Que Pascuale ne joue pas les ahuris si Nella décide un de ces prochains jours de séduire un amant plus jeune que lui (ou qu'elle selon son humeur...) et qu'elle l'entraîne dans le Transsibérien pour quelques nuitées inoubliables... On prend de sacrés risques lorsqu'on ne s'intéresse qu'à le gastronomie, aux barbiers et aux chaussures...Les femmes aiment rire avec les chinois ou à la rigueur (pendant qu'il prend sa douche parfumée) un poème comme celui-ci :

"Givre et neige ont beau refroidir leur rameaux,
Ils laissent éclater leurs désirs cachés.
Tronc noueux, branches dressées rabotées par les ans :
Coeur de vacuité relié à l'immémoriale origine.
Ensorcelé l'homme en vient à confondre bronze verdi et chair ardente !
Ebloui par mille gemmes naguère tombés du ciel,
Comment alors réprimer les cris qui jaillissent :
Hommes et fleurs participent de la même folie ! "

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Poème de SHITAO - dans LA SAVEUR DU MONDE par François CHENG - Edition Phébus - 1998 - page 64.

Ecrit par : Marie.Pool | 25.03.2006

Mince, c'est à l'approche de la quarantaine que les "zoms" se mettent à douter de leur sexualité ?!? Pfiou... Et dire que c'est l'âge où les femmes redécouvrent qu'elles ont un appétit pour "la" chose ! Enfin, tout ça, Peter, convenons-en, ce sont des "généralités", hein ;o)

Ecrit par : Caro La vie en rose | 02.04.2006

Oh, c'est une taquinerie innocente de Nella...

Mais, ceci étant dit...

On verra plus tard qu'elle fait remonter un souvenir qui trouble un peu notre bon Pasquale.

:-)

Ecrit par : Peter | 03.04.2006