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27.03.2006
22 - Les pouvoirs du véritable Pinto-Nunes
J’ai fait un rêve étrange, de ceux qui vous laissent perplexe ou vaguement inquiet et dont vous avez envie de parler à quelqu’un. Nella grommelle, se retourne, non, elle ne veut pas que je fasse le café. Pas tout de suite. Etendu là, sur le dos, à fixer le plafond, je rêvasse encore un peu et m’imagine patient, chez Pinto-Nunes, notre voisin du sixième étage. Les psychothérapeutes, comme lui, ils analysent les rêves, non ?
Allongez-vous, me dit-il, en me désignant son divan et en souriant comme il sourit au monde entier. Il m’apparaît, tout à coup, que sa voisine de palier et lui doivent bien s’entendre. Leur diagnostic est le même. Les gens sont fous ! Acariâtre, elle les toise avec dédain et attend une opportunité de les couvrir d’injures. Commerçant avisé, il se montre courtois et se prépare, à la première occasion, à tendre sa carte de visite en déclarant aimablement qu’on ne sait jamais, n’est-ce pas ?
Voilà que je souris à mon tour en pensant à la belle économie que je fais en restant ici, bien au chaud, dans le lit conjugal. J’ai déjoué leur complot. La vieille commence par pousser les gens à bout. Lui s’arrange ensuite pour passer comme par hasard et pour leur proposer son aide. Je ne suis pas dupe !
Je me permets d’ajouter un détail amusant pour me mettre de plus belle humeur encore. Le divan du thérapeute pourrait très bien se trouver au-dessus de moi. Oui, dix mètres plus haut, mais très exactement dans l’axe. Voilà qui pimenterait le scénario d’un jeu électronique comme Ottavio les aime. Il s’agirait d’être prudent. Si nous éliminons le psychopathe dangereux qui s’est réfugié chez le psy, nous risquons de pulvériser le pauvre type qui dort trois étages plus bas et qui, on ne sait jamais, pourrait nous être utile, plus tard.
Détendez-vous, me dit Pinto-Nunes de sa voix suave. Voilà ce qu’il a de portugais, malgré tout, même s’il n’a pas le moindre accent. L’homme a un timbre de chanteur de fado. Il faudra que je m’en souvienne, pour en parler à Nella quand elle se réveillera.
Je suis parfaitement détendu, une main sous la nuque, l’autre sur les fesses chaudes de mon épouse.
«Alors, ce rêve ?»
Non, il ne doit pas poser la question d’une manière aussi brutale. Un peu de nostalgie lusitanienne lui conviendrait mieux. Le voilà qui accorde sa guitare avant de m’adresser un languissant :
«Contez-moi les tourments de vos nuits.»
Mieux.
«Vos séjours dans d’étranges pays.»
Epatant ! Je ne me débrouille pas si mal en poésie portugaise, me dis-je, de plus en plus satisfait de moi. J’ai bien fait de consulter cet homme qui me replonge dans mes souvenirs de jeunesse. Il y a quinze ans, ou seize, Nella n’était pas encore blonde. J’étais encore très vert. Dans un tramway à Lisbonne…
C’étaient nos premières vacances à deux. Etudiants, nous logions à l’auberge de jeunesse. Elle partageait la chambre avec trois Danoises ou Suédoises, je ne sais plus. Moi, j’avais pour compagnons un Allemand qui puait des pieds et un Grec qui dormait avec un nounours en suçant son pouce.
Alors, sur la ligne 28, voyant mon désarroi après trois ou quatre jours d’abstinence, craignant qu’une nuit, le rut ne m’amène à violer le règlement de l’auberge ainsi que les trois nordiques, Nella…
«Je dors !»
J’ai dû, sans le vouloir, m’émouvoir encore en pensant à ces trois aller-retour entre le terminus, dans un quartier populaire au nord de la ville et les hauteurs du château Sao Jorge. Ma main sur les fesses de mon épouse a dû se crisper un peu en pensant à la sienne qui, dans ce tramway…
Est-ce ainsi que les choses se passent, au sixième étage ? Entre-t-on dans le cabinet du thérapeute, bien décidé à parler d’une chose, pour finalement évoquer mille et un événements de sa vie ?
Pinto-Nunes me rappelle à l’ordre. Il désapprouve l’usage que Nella et moi avons fait des transports en commun dans la capitale de son pays, sans le moindre égard ni pour la grande pudeur de son peuple, ni pour les passagers qui ont pris place sur la banquette après nous.
«Alors, ce rêve ?»
Irrité, il range sa guitare et oublie toute saudade. Sa clémence a des limites. Il sait se montrer ferme avec les impénitents de ma trempe. Au passage, il me confirme une autre impression dont je me promets de parler à Nella. Cet homme n’a-t-il pas comme un air de curé ?
Soit. Dans mon rêve, car je suis effectivement venu le voir pour parler de mon rêve, il y a des Japonaises. Une bonne trentaine, je crois. Moi, je me trouve en haut d’une colonne rose. Elles, toutes de noir vêtues, m’observent d’en bas et pointent sur moi des vieux fusils de chasse en me sommant de descendre.
Je dois vous dire qu’hier, en arrivant au sanctuaire de Vicoforte, Nella et moi avons effectivement croisé un groupe de touristes japonais. A l’intérieur de la basilique, nous les avons retrouvés au moment où leur guide évoquait la légende du lieu. Devant une vitrine contenant une arquebuse, l’homme faisait «pan pan» tout en mimant le geste du chasseur à qui l’arme aurait appartenu. C’était au quinzième siècle, je crois. Il n’y avait encore rien d’autre à Vicoforte qu’une colonne décorée d’une fresque représentant la vierge. Notre chasseur piémontais était-il maladroit, myope, ivre ou tout cela à la fois ? Toujours est-il qu’il aurait, par mégarde, tiré sur l’icône et que…
Et que la madone se serait miraculeusement mise à saigner à l’endroit où la balle était venue la frapper ! Il n’en fallut pas plus pour attirer des pèlerins d’un peu partout. Quelques siècles plus tard on érigea là une basilique immense ainsi qu’un couvent cistercien, qui avait pour mission d’héberger les visiteurs, toujours plus nombreux. Certains venaient faire pénitence, d’autres espéraient sans doute une intervention de la vierge pour retrouver santé ou fortune. On peut les imaginer un peu plus recueillis, à l’époque, que ne l’était la joyeuse troupe de nippons, hier.
Leur guide a dû refaire le geste plusieurs fois, jusqu’à ce que tous aient pu le consigner sur film ou carte mémoire. Une jeune femme avec une caméra vidéo a failli l’éborgner en télescopant un micro devant lui : il fallait aussi qu’il refasse «pan pan» !
Pourquoi Nella avait-elle voulu revoir le sanctuaire ? Elle a ses petites superstitions bien à elle, dont elle me dit très peu, mais qui l’amènent parfois, quand nous nous baladons, à s’éclipser pour pénétrer dans une chapelle ou une église, s’y attarder un peu, me revenir pensive.
La bâtisse baroque de Vicoforte ne prête pourtant guère à une rencontre intime avec le divin ou, du moins, n’y invitait-elle certainement pas hier. A peine les Japonais s’étaient-ils éloignés que résonnaient déjà les « Mira ! Mira ! Mira ! » d’une horde de retraités espagnols qui s’étonnaient sans retenue de l’architecture imposante.
C’est la plus grande coupole ellipsoïdale d’Europe, me chuchotait Nella qui, à son tour, s’improvisait guide, me récitant le contenu d’un feuillet qu’elle avait trouvé à l’entrée.
Le petit miracle que mon épouse aurait pu implorer s’était déjà produit, en cette fin d’après-midi. Nous nous étions réconciliés. A Mondoví, nous avions trouvé des chocolats pour Ottavio et puis un joli sweater blanc et puis un disque d’un chanteur américain dont nous espérons qu’il ne comprendra pas toutes les paroles. Nella était généreuse. Tout simplement. Il m’arrivait de l’oublier. Oui, c’est un cadeau, disait-elle à la vendeuse de la boutique puis au gamin roux qui travaillait chez le disquaire. Ce dernier était à ce point malhabile qu’elle lui a proposé de lui passer le papier, les ciseaux, le ruban. Je parie que c’est un étudiant, m’a-t-elle glissé en sortant du magasin avant d’ajouter, avec un petit sourire moqueur : Un futur ingénieur !
Tu es un cadeau, ai-je fini par lui dire.
Quant au grand miracle…
Nous n’en avions plus parlé. Ce que nous observions depuis une semaine ne correspondait à aucun pronostic dont j’avais connaissance par rapport à l’évolution de la maladie de notre enfant. Les déficiences motrices peuvent se déclarer lentement sur une très longue période. Elles sont supposées irréversibles.
Sauf si…
«Une colonne, me disiez-vous ?»
Il est rigoureux, mon psy imaginaire ! Voilà déjà son deuxième rappel à l’ordre devant mes digressions.
Oui, Monsieur Pinto-Nunes, dans mon rêve de cette nuit, je suis perché en haut d’une colonne rose. Les vieilles arquebuses des japonaises en noir ne peuvent pas m’atteindre. Tout à coup, elles se mettent à former une pyramide humaine pour s’approcher de moi.
Je saute dans le vide mais je ne me réveille pas. Je me trouve debout, dans un autocar, au milieu d’incontinents assis sur des chaises percées qui lisent « El Pais ». Je ne distingue aucun visage.
Une infirmière en blouse rose s’approche de moi, me dit qu’elle est désolée mais qu’il ne lui reste plus que des journaux grecs, puis baisse mon pantalon et m’invite à m’asseoir pour faire mes besoins comme tout le monde.
Le journal grec n’est pas difficile à lire. Le papier est noir, les lettres sont blanches, mais je comprends tout. En page trois, il y a une photo, elle aussi en négatif. On dirait une icône. La madone du sanctuaire ! Je me réveille quand j’entends la détonation de l’arquebuse.
Voilà mon rêve, Monsieur Pinto-Nunes. A vous de jouer ! J’ai oublié de vous raconter que l’infirmière, en s’éloignant, n’avait plus sa blouse rose. Elle ne portait plus qu’un petite culotte qui était noire et satinée comme ses cheveux. Mais c’est un détail…
«C’est quoi ça ?»
La main de Nella s’égare un peu.
«Tu penses à mon coiffeur, là ? Ou à ta petite vendeuse de chaussures ?»
«Non, je songeais à cette fille que j’ai connue à Lisbonne, une étudiante en droit, je crois…»
J’ai bien peur que je devrai interrompre un instant le cours de mes pensées. En tout cas, je tiens à vous dire que je vous recommande chaleureusement, pour tous vos soucis de couple et de sexualité, de consulter João Pedro Pinto-Nunes, psychothérapeute à Cuneo.
Son aura agit même à distance, je suis en train d’en faire l’expérience.
«Tu veux que je fasse du café ?»
«Après !»
«Faut que je te raconte mon rêve, tu verras, c’est fou !»
«Après !»
Tout à coup, je revois Nella qui allume une bougie, hier, dans le sanctuaire de Vicoforte.
20:50 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures
Commentaires
"
Entre-t-on dans le cabinet, bien décidé à parler d’une chose, pour finalement évoquer mille et un événements de sa vie ?" Dois-je répéter la question ?
Hé, Peter, quel talent de conteur il a "ton" Pasquale ! Mais c'est vrai que le rôle d'un thérapeute est d'éviter les disgressions, non ? ;o)
En tout cas, je suis heureuse de voir Pasquale retrouver la mémoire des sens !
Ecrit par : Caro La vie en rose | 27.03.2006
Dans tes textes, Peter, il y a souvent un moment où je me dis "mais où va-t-on, là ?", puis, je me laisse promener... Et ce n'est pas désagréable ;o)
Ecrit par : Caro La vie en rose | 27.03.2006
Kikoo Caro !
Ici, nous allions à tant d'endroits en même temps, qu'il fallait corriger un peu les transitions, souvent très brutales.
Voici une nouvelle version aux angles plus doux.
Enfin euh...
:-)
Ecrit par : Peter | 28.03.2006
Qu'ont-elles fait les transitions, pour que tu veuilles les corriger , hein Pascualito ? {;6
Ecrit par : Marie.Pool | 28.03.2006
Lol, MP !
J'adore jouer avec ces fils multiples, mélangeant l'imaginaire au présent et aux souvenirs. Mais j'en fais un peu beaucoup ici !
Il y a le rêve, la thérapie imaginaire, les souvenirs de Lisbonne, les anecdotes de la journée d'hier, la (véritable) légende du sanctuaire de Vicoforte, un commentaire sur la maladie et même une allusion aux jeux vidéos d'Ottavio... le tout dans un lit, une main sur les fesses de Nella.
De quoi se perdre !
Dans la première version, trop "ramassée", on basculait sans ménagement d'un univers à l'autre.
J'espère que les choses se passent un peu mieux maintenant, grâce à quelques liens supplémentaires et quelques détails qui permettent de séjourner un peu plus dans chaque monde.
Les "miracles" sont aussi mieux développés pour que la chute, la bougie allumée par Nella (hihi), vienne gentiment contrarier les fantasmes de Pasquale.
:-)
Ecrit par : Peter | 28.03.2006
Les "miracles" sont aussi mieux développés pour que la chute, la bougie allumée par Nella (hihi), vienne gentiment contrarier les fantasmes de Pasquale.
Certes certes... Nella a plus d'un briquet dans son sac... Au clair de la Lune Mon Ami Pierrot...
Ecrit par : Marie.Pool | 28.03.2006
La vierge (Nella ?) intervient !
:-)
Ecrit par : Peter | 29.03.2006
Il ne te reste plus qu'à peaufiner tes ex-voto ! Nous allons, si tu continues sur ce ton (ou ta lancée c'est selon...) bientôt avoir des apparitions hautement hallucinatoires...Un effet encore inattendu de la maladie d'Ottavio ? Du débroussailllage mnésique mené à pas de charge par le père ? Une décision brutale de Nelly de s'engager dans un stage de reconversion en plomberie (elle trouve l'évier pas adapté pour 3 ?[ça me rappelle une chanson rigolote qui évoque le rival avec son lion sur'l'dos et la protestation qui suit du conjugo. doublé au poteau : " Sont faits pour deux ces bambous... "Trois là dedans, ça va plus du tout...Comme dans ces nouvelles pour Dam's de Sommerset Maugham" ( Version superbement sussurée par Maxime LEFORESTIER , Michel JONASZ... complices dans l'émission live de Nagui TARATATA...) ? Si la famille s'agrandit,tu nous dis où il faut aller chercher les fourchettes, hein Peter ? "Là où y'a du désir,y'a du plaisir...et quand y'en a...y'en a " Parole Edenique, premier verset, alinéa 16612...
Ecrit par : Marie.Pool | 30.03.2006
Wauw MP !
Là, vraiment, j'étais sûr que le clin d'oeil à Sommerset Maugham restait intégralement confidentiel, un petit truc entre moi et moi !
Les Japonais à Vicoforte sont une allusion, voilée voilée voilée (mais on ne peut rien te cacher !) à ceux de cette nouvelle sur la jeune femme qui voulait devenir écrivain.
Ah, je suppose que je dois également aux influences anglosaxonnes de ne pas résister à la tentation de l'humour.
Nella, Donatella, Mary-Kate, Deborah Bowden, Aldini, Mademoiselle Goetting... il y en a des nanas autour de Pasquale !
Formeraient-elles une pyramide, essayant de l'atteindre, de le faire descendre de cette colonne rose ?
Trouvera-t-il quelque vie entre l'illusoire (il n'est pas un héros) et le stade du petit pot ?
:-)
Ecrit par : Peter | 30.03.2006
Nous, on descend personne ! On les alite doucement et "intermittemment" et on les pousse à la volupté réelle si tant est qu'elle soit compatible avec les choix du charme et ses effets concrets. Je viens de lire un truc sur le regard et la parole... Ca parlait d'hypnose et du leurre que ça représente : c'est bien sûr la parole qui alimente l'onirisme et la fascination ( dont parle si bien le magnifique regard de Quignard : encore un qui sait ferrer ...). "Le bouchon de cristal" mental que l'on fixe est un leurre heuristique dans certains cas. Il est une impasse dans d'autres moments ( quand on y voit que dalle). Pascualissimo et ses Sirènes Mères Amantes se pose bien cette énigme là : comment séduire sans se perdre et comment transmettre cela à un fils vulnérable ( qui est probablement un double en réduction de lui-même ).L'emboîtement des egos n'est pas un encastrement,il est une protection feuilletée... Ceci dit,je sors...le printemps s'installe et je veux voir en ville où il met ses fleurs, les premières...
Ecrit par : Marie.Pool | 30.03.2006
Mdr !
Oui ben oui, si les descendants d'Homère touchaient des droits d'auteur sur tout ceux qui plagient l'Odyssée...
(Aveu... suis pas sûr que j'aurais quitté Nausica, moi.)
Ottavio est, en effet, un double, un miroir. Il exprime physiquement ce qui se produit psychiquement chez son papa.
Oh et... avant que tu ne le découvres... si le laveur de vitres est un clin d'oeil à Kundera qui m'aurait appris à lire si Simenon ne l'avait pas fait avant lui... je jure que c'est inconscient.
:-)
Ecrit par : Peter | 30.03.2006
Si Mais Non ! Je n'en dis pas plus ! Non Mais Si ! Kundera est un excellent explorateur de l'nconscient conscient... Et son cabinet est toujours ouvert, de jour comme de nuit... Quelle chance on a hein ! Ulysse ?
Signé : PénélOOpe
Ecrit par : Marie.Pool | 01.04.2006
