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28.03.2006
23 - La lettre de Deborah Bowden
«Que d’autre me caches-tu ?»
Je m’étais promis de ne jamais parler à Nella de cette lettre. Je m’en veux maintenant d’avoir rompu mon engagement.
Depuis la visite de Dimitri, l’autre jour, j’ai le sentiment confus que les événements s’enchaînent, échappent à mon contrôle et me laissent plus que jamais…
Impuissant ? Le mot vous ferait sourire, si vous aviez été le témoin indiscret de notre étreinte, ce matin. Oh, elle aurait pu vous sembler un peu trop brève, oui. Ça ne valait pas le déplacement, diraient sans doute les familiers de spectacles plus ardents ou variés. Je l’avoue. Mon corps était pressé. Nella n’était guère plus patiente. Il y avait si longtemps.
Devrais-je me dire démuni, plutôt ?
L’année passée, au début de l’automne, j’ai écrit au Docteur Deborah Bowden, le chirurgien américain qui se dévoue, depuis plus de vingt ans, à la recherche sur la maladie dont souffre Ottavio. Sur Internet, un animateur d’un forum d’entraide avait signalé que Debby, il l’appelait Debby, tout simplement, répondait à toutes les lettres que des patients ou leurs proches lui adressaient.
A vrai dire, je n’y croyais pas trop. Voyant à quel point les médecins de l’Ospedale San Benedetto étaient toujours pressés, j’avais du mal à m’imaginer que leurs confrères d’outre-Atlantique auraient le loisir de correspondre avec le tout venant.
Un matin, j’avais abordé le sujet en bavardant en ligne avec Mary-Kate, une Californienne qui publie souvent des messages un peu philosophiques et parfois vaguement chrétiens sur ce même forum qui renseignait l’adresse de Deborah Bowden. Tu n’es pas le premier venu, a-t-elle dû me dire, car c’est un peu son leitmotiv. Je me souviens aussi qu’elle m’avait rassuré quant à mon anglais. Ecris-lui, Pasquale. Ecris à Debby. Chacun de nous est important.
Ce n’est pas le fait que j’ai fini par suivre ce conseil que j’ai caché à Nella. Nous avons parlé de la lettre que je projetais d’écrire et elle ne s’attendait, pas plus que moi, à quelque réponse de la part d’une personne que nous devinions très sollicitée. Obtenir le moindre petit renseignement du Docteur Aldini, quand celle-ci passait en coup de vent dans la chambre d’Ottavio, était déjà une telle gageure !
La réponse, car Debby, qui signait Debby, tout simplement, m’a répondu…
La réponse du chirurgien américain m’a laissé à ce point confus que je n’ai jamais osé en parler à Nella.
Aujourd’hui je lui dis tout et elle se fâche, m’en veut de ne pas lui avoir fait confiance et me soupçonne de lui cacher d’autres choses encore.
«Aldini est au courant ?»
Je n’en sais rien. En tout cas, je ne lui ai pas communiqué le contenu de cette lettre, non.
«C’est la seule ?»
Oui. Je promets qu’il n’y a pas eu d’autre correspondance. Je sais donc, depuis l’automne dernier, qu’il arrive…
«Très exceptionnellement ?»
Oui. Les cas sont trop rares pour qu’on puisse en tirer un enseignement quelconque. Les rémissions surprenantes qu’on observe très exceptionnellement ne peuvent être attribués à aucune intervention en particulier. Du coup…
«Mais ça arrive ! Tu savais que ça peut arriver !»
Nella s’emporte.
Deborah Bowden m’avait laissé juge. Elle ne savait pas si l’espoir faisait partie des facteurs qui pouvaient favoriser une guérison. Elle ne savait pas s’il était éthique de parler de cette possibilité de rémission qui avait si peu de chances de se produire. N’était-ce pas une injustice de plus, s’ajoutant à celle de la maladie elle-même ? Que dire à ceux, nombreux, que ce bonheur ne visiterait pas ?
«Mais elle t’en a parlé !»
La dernière phrase de la lettre, celle qui m’a le plus troublé, explique peut-être ce paradoxe.
«I wish I knew, Pasquale.»
Elle est loin de réconcilier Nella avec mon attitude. Tout deux, nous en oublions totalement de nous apprêter pour aller visiter Ottavio et Nella oublie également sa promesse de ne plus fumer dans le séjour.
«Au diable le papier peint, les odeurs dans les tentures et tes poumons !»
Me dit son regard noir quand elle revient de la cuisine avec un cendrier dans une main, son paquet de cigarettes dans l’autre.
Démuni, je suis incapable de dire à qui j’ai voulu cacher qu’il existait un espoir. A moi ? A notre fils ? A sa maman ?
«Bon…»
Nella écrase la cigarette qu’elle vient d’allumer, se lève, me demande, sur un ton soudain calme :
«Tu te rases pendant que je prends une douche ?»
Il est vrai qu’il ne faudrait plus trop traîner, là. Ottavio doit être impatient de nous voir, surtout qu’il se doute certainement que nous avons des cadeaux pour lui, en ce dimanche de pâques.
«Dis, ton Fabrizio, là ?»
Ce n’est pas mon Fabrizio ! Ce fichu maçon clandestin, c’est le papa de Donatella et un chef de chantier de la Compagnie des Eaux sur qui pèsent de graves présomptions de détournement de briques et de ciment !
Elle rit.
«Oui, soit. Tu crois qu’il pourrait nous trouver un bel évier double ?»
«Nella !»
Elle disparaît sous la douche. Je me rase et retrouve ma réflexion sur le temps que je contrarie patiemment en effaçant son œuvre sur mes joues, mon menton…
Moi qui lui en veut tant de défaire, qui le soupçonne de nourrir, à notre insu, les desseins les plus noirs, qui me crois, à mes heures, investi de la mission surhumaine de déjouer ses projets…
Devrais-je parfois, tout simplement, le laisser faire ?
«Non sérieux, chéri…»
«Sérieux quoi ?»
«Déjà pour deux, c’est limite, cet évier.»
Comme pour le prouver, elle me bouscule un peu, écarte ma mousse à raser, menace de faire tomber ma bouteille d’après-rasage.
«A trois, ce sera la galère.»
A trois ?
15:35 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures
Commentaires
Allons, un coup de pied au cul de Pasqualino et, zou, un double évier pour Nella (et le reste). Non mais, c'est quoi c'bazar ? Ce que femme veut... ;o)
Ecrit par : Caro La vie en rose | 28.03.2006
Oui !
:-)
Ecrit par : Peter | 29.03.2006
