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30.03.2006
24 - Les deux languettes de Trélat
Ah, vous tombez bien, me dit Donatella. Elle aurait pu dire Bonjour Monsieur ou Buona Pasqua ou me demander comment j’allais. J’avais prévu de répondre par quelque lapidaire merci, à vous de même, comme le temps.
Il fait beau.
Je m’étais promis d’être ferme. Non, elle ne pourrait plus se dérober, cette fois-ci ! Non, je ne voudrais rien savoir de la journée d’hier, de l’excursion à Ventimiglia, de son cousin qui aurait conduit parce que, sur les petites routes de montagne, elle a le vertige, du marché et du faux Louis Vuitton qu’elle y aurait déniché pour sa maman.
Chaussé pour la réussite par Benito Benzoni, j’allais acculer cette grande gamine à me dire enfin tout la vérité sur ce fichu four à pizza, que son père maçonnait dans une chambre d’hôpital. Celle de mon fils !
Mais voilà. Je tombe bien. Donatella a besoin de moi, justement. A vrai dire elle m’attendait, là, dans le hall d’entrée. Elle est assise sur le comptoir, les jambes croisées, sa blouse blanche rechignant à la couvrir avec décence. Sa position me trouble un peu. Pourquoi, au juste ?
Je crois qu’elle me rappelle le quartier chaud d’Amsterdam, voilà ! Un congrès. Il y a sept ans, ou huit. Roberto tenait à nous montrer ça, nous avait promis qu’on n’en croirait pas nos yeux. Angelo et moi l’avons suivi pour déambuler dans ces rues où chaque petite maison est une boutique d’un genre particulier. Au Nord, il fait bien trop froid pour faire le trottoir, nous avait expliqué notre chef, vraiment bien informé. Surtout dans des tenues pareilles !
C’est vrai qu’elles étaient presque nues, la plupart de ces dames qui nous souriaient dans la lueur des néons roses ou mauves et qui faisaient des gestes pour nous indiquer le prix ou la nature de leurs prestations. Parmi les rares qui se dévoilaient moins, il y en avait une en robe noire qui fumait avec nonchalance et qui semblait indifférente à notre présence, de l’autre côté de la vitre. Sa manière de se tenir sur son tabouret donnait à sa présence quelque chose de fortuit, me la rendait...
C’est un travesti, m’a dit Roberto, en grand connaisseur. M’a-t-il vu rougir ?
«Vous venez ?»
Donatella décroise les jambes se lève et ajuste un peu sa mise. Je serais vraiment très surpris d’apprendre qu’elle est un garçon.
Nella part rejoindre Ottavio et moi, qui tombe bien sans trop savoir ni où ni pourquoi, je suis l’infirmière qui ne m’a pas laissé le loisir de formuler la moindre objection. Nous voilà déjà dans un ascenseur de service qui descend. Lentement.
«Ottavio me dit que l’électricité, ça vous connaît un peu ?»
Un peu, sans aucun doute ! Cinq années d’études supérieures, un diplôme d’ingénieur spécialisé en électronique, je suppose que tout cela peut vous laisser vaguement familier avec le sujet ?
Ceci dit, depuis qu’on m’a promis une belle carrière comme laveur de vitres, plus rien ne me surprend. Je lui souris et m’amuse à répondre :
« Vous voulez dire ce truc qui fait des étincelles et au sujet duquel Galvani et Volta se sont tant disputés ? »
Elle me dévisage.
«Bon, ben vous me direz…»
Je la suis maintenant dans un dédale souterrain. Les caves de San Benedetto. J’imagine Ottavio qui déballe ses cadeaux et je m’en veux de ne pas être avec lui.
«C’est impressionnant, non ?»
Je dis oui, mais je pense que l’adjectif effrayant conviendrait mieux. Il est de ces envers du décor qu’il vaut mieux ne pas visiter. On prétend que cela serait vrai des cuisines de certains restaurants, même très huppés. Je peux vous dire que c’est certainement le cas pour le sous-sol de cet hôpital !
«Ne regardez pas par là !»
Trop tard. J’ai vu. Donatella m’assure que c’est le long week-end pascal qui veut ça. D’ordinaire, tout ce matériel chirurgical qui se trouve là sur ces chariots métalliques, débordant aussi de tissus ensanglantés, serait déjà nettoyé et passé en autoclave. Elle écarte un des chariots de son chemin, fait tomber un instrument étrange.
«Ne le ramassez pas !»
Je n’en avais pas vraiment l’intention.
«C’est un anuscope, ça. Vous voyez les deux languettes ?»
Non, merci. Elle n’insiste pas. Mon regard cherche un peu de réconfort dans la contemplation des grands tas de draps que nous longeons à droite.
«C’est un Trélat.»
Enchanté.
«L’anuscope de Mathieu en a trois.»
Je ne désire pas le savoir.
«De languettes, je veux dire.»
Nous pénétrons dans un espace plus rassurant. Trois des murs sont carrelés de bleu. Le quatrième est une grande surface en acier inoxydable. S’y découpent, à mi-hauteur, trois portillons. Le sol est blanc, étincelant.
«C’est beau, non ?»
Je suppose qu’il faut dire oui.
«C’est notre nouvel autoclave !»
Donatella ouvre le portillon du milieu et m’invite à venir voir la cuve dans laquelle on dépose les instruments pour les exposer ensuite à la vapeur d’eau sous pression. Est-ce que je vois la deuxième porte, au fond, à l’autre extrémité de la cuve ?
J’ose encore un oui docile, espérant qu’elle n’y verra pas un encouragement à me faire une démonstration. A l’arrière de toute cette installation, il y a une autre salle comme celle-ci. C’est là qu’on viendra récupérer les instruments stérilisés, et puis…
«Je vous ennuie ?»
Non. Ce que je ressens n’est pas de l’indifférence mais de l’inconfort, plutôt. Une gêne. Je pense à ceux qui travaillent ici, dans ces caves, dans ces odeurs, à l’ombre de ceux qu’on voit sauver des vies dans les films ou feuilletons télévisés. Je me demande surtout si Ottavio aimera son sweater blanc ? Puis pour la taille, nous avons hésité, hier. Il est grand, pour un garçon d’onze ans. Mais pas très large. Il sera comme toi, plus tard, avait osé Nella, dans le magasin. Dis moi qu’on verra ça, qu’on le verra grand et mince comme toi.
«Et voilà l’ancêtre !»
L’endroit où nous sommes maintenant devait être le but du périple, car Donatella s’accroupit devant un grand engin cylindrique, puis se redresse, semble se raviser, me dit :
«Attendez ici, je reviens !»
Des rayonnages remplis de matériel médical. Dans un coin, une masse toute blanche, de la taille de deux ou trois frigos américains munis de grands autocollants rouges signalant qu’il émet des rayons nocifs. Ailleurs, trois tabourets sur roulettes dont le coussin noir fatigué laisse échapper, par des entailles, une masse floconneuse jaunâtre.
«Voilà !»
Elle revient avec un drap vert qu’elle étale par terre devant le cylindre.
«N’ayez pas peur. Il est propre !»
Elle se met à genoux, me fait signe de venir examiner, avec elle, les entrailles du truc, du…
«C’est un chauffe-eau ?»
Je m’agenouille près d’elle, moins par intérêt pour l’engin que pour échapper à la vue plongeante qu’elle m’offrait de sa poitrine tant que j’étais debout.
«Vous brûlez ! C’est notre vieil autoclave, ça ! Et c’est bien la résistance qui chauffe l’eau qui nous intéresse ! »
Il est trop tard, déjà, pour prendre mes distances par rapport à ce « nous ». J’examine le peu qu’on peut voir à travers l’ouverture laissée par le démontage partiel du tableau de commande. Douze kilowatts. Une électronique rudimentaire. Pour accéder à tout, je me demande s’il ne faudrait pas démanteler l’engin un peu plus. Puis, il y a là un petit flexible qui me gêne…
Donatella éclate de rire.
«Heureusement qu’elle est froide !»
Quelqu’un a été stupide au point de venir ranger l’appareil dans cette remise sans le purger d’abord de toute l’eau qu’il contenait encore ! Elle s’échappe du petit bout de caoutchouc qui prend un malin plaisir à glisser entre mes doigts pour arroser copieusement Donatella, le drap, mon pantalon…
«Si vous me disiez ce qu’on cherche à faire, là ?»
Telle qu’elle se tient, maintenant, sur l’un des vieux tabourets, secouant des pans de sa blouse pour la sécher, je la soupçonne de chercher à jouer de son charme. Mon regard doit l’en dissuader car elle change de tactique.
«Je savais que vous finiriez par vous fâcher…»
Diable, je viens à l’hôpital pour voir mon fils, pas pour me distraire avec un vieil autoclave incontinent dans des caves qui me fichent le bourdon !
«La résistance, c’est pour le four…»
«Le four à pizzas ?»
Elle continue de prendre un air d’enfant battu pour m’expliquer qu’elle n’est pas folle. Je ne m’imaginais tout de même pas qu’elle allait faire un feu de bois dans la chambre d’Ottavio, non ?
Ce sera un four électrique, voilà. Grâce auquel, car elle reprend confiance et se met à argumenter avec plus de conviction, grâce auquel mon fils aura bien chaud. Je n’ignore pas qu’en hiver, l’unique radiateur qu’il y a là, suffit à peine ! Sans compter qu’il risque à tout moment de rendre l’âme. Je l’interromps.
«Vous avez un tourne-vis ?»
« La boîte à outils est là. Je vais aller vous trouver un pantalon. »
Je tourne autour du cylindre, cherchant par où commencer son démantèlement complet. Donatella revient sur ses pas.
«Vert ou blanc, le pantalon ? Vert c’est pour les chirurgiens…»
On n’a rien prévu pour les laveurs de vitres qui opèrent les autoclaves défunts afin de prélever leurs organes ?
«Vert ira mieux avec vos chaussures, je crois.»
Il nous faut encore une bonne demi-heure pour que l’engin accepte enfin de nous faire don de son élément chauffant.
«Vous êtes génial !»
Donatella m’embrasse, me tend le pantalon, se retourne pendant que je me change. Sur le chemin du retour, elle s’arrête, me dit avec un grand sourire :
«Je viens de piger pour Galvani et Volta !»
Il n’y avait rien à comprendre, c’était un petit sarcasme gratuit. J’ai envie qu’elle presse un peu le pas et qu’on quitte cet endroit. Je veux retrouver Nella et mon fils.
«Vous disiez ça pour la prothèse d’Ottavio, non ?»
Dans l’ascenseur de service qui remonte lentement, elle continue, pensive.
«Volta, c’est l’inventeur de la pile…»
Oui.
«Mais l’activité électrique des muscles, ça c’est la découverte de Galvani.»
Tout à fait. A la fin du dix-huitième siècle, la rivalité entre les deux hommes divisait la communauté scientifique. Pour les uns, l’électricité était d’origine métallique. Pour les autres, elle était animale.
«Voilà !»
Voilà quoi ?
«Volta fournit l’énergie pour les moteurs de la prothèse. Mais c’est Galvani qui permet à Ottavio de contrôler cette énergie par l’activité de ses muscles.»
Je la dévisage.
«Elles sont cool, vos chaussures !»
23:10 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures
28.03.2006
23 - La lettre de Deborah Bowden
«Que d’autre me caches-tu ?»
Je m’étais promis de ne jamais parler à Nella de cette lettre. Je m’en veux maintenant d’avoir rompu mon engagement.
Depuis la visite de Dimitri, l’autre jour, j’ai le sentiment confus que les événements s’enchaînent, échappent à mon contrôle et me laissent plus que jamais…
Impuissant ? Le mot vous ferait sourire, si vous aviez été le témoin indiscret de notre étreinte, ce matin. Oh, elle aurait pu vous sembler un peu trop brève, oui. Ça ne valait pas le déplacement, diraient sans doute les familiers de spectacles plus ardents ou variés. Je l’avoue. Mon corps était pressé. Nella n’était guère plus patiente. Il y avait si longtemps.
Devrais-je me dire démuni, plutôt ?
L’année passée, au début de l’automne, j’ai écrit au Docteur Deborah Bowden, le chirurgien américain qui se dévoue, depuis plus de vingt ans, à la recherche sur la maladie dont souffre Ottavio. Sur Internet, un animateur d’un forum d’entraide avait signalé que Debby, il l’appelait Debby, tout simplement, répondait à toutes les lettres que des patients ou leurs proches lui adressaient.
A vrai dire, je n’y croyais pas trop. Voyant à quel point les médecins de l’Ospedale San Benedetto étaient toujours pressés, j’avais du mal à m’imaginer que leurs confrères d’outre-Atlantique auraient le loisir de correspondre avec le tout venant.
Un matin, j’avais abordé le sujet en bavardant en ligne avec Mary-Kate, une Californienne qui publie souvent des messages un peu philosophiques et parfois vaguement chrétiens sur ce même forum qui renseignait l’adresse de Deborah Bowden. Tu n’es pas le premier venu, a-t-elle dû me dire, car c’est un peu son leitmotiv. Je me souviens aussi qu’elle m’avait rassuré quant à mon anglais. Ecris-lui, Pasquale. Ecris à Debby. Chacun de nous est important.
Ce n’est pas le fait que j’ai fini par suivre ce conseil que j’ai caché à Nella. Nous avons parlé de la lettre que je projetais d’écrire et elle ne s’attendait, pas plus que moi, à quelque réponse de la part d’une personne que nous devinions très sollicitée. Obtenir le moindre petit renseignement du Docteur Aldini, quand celle-ci passait en coup de vent dans la chambre d’Ottavio, était déjà une telle gageure !
La réponse, car Debby, qui signait Debby, tout simplement, m’a répondu…
La réponse du chirurgien américain m’a laissé à ce point confus que je n’ai jamais osé en parler à Nella.
Aujourd’hui je lui dis tout et elle se fâche, m’en veut de ne pas lui avoir fait confiance et me soupçonne de lui cacher d’autres choses encore.
«Aldini est au courant ?»
Je n’en sais rien. En tout cas, je ne lui ai pas communiqué le contenu de cette lettre, non.
«C’est la seule ?»
Oui. Je promets qu’il n’y a pas eu d’autre correspondance. Je sais donc, depuis l’automne dernier, qu’il arrive…
«Très exceptionnellement ?»
Oui. Les cas sont trop rares pour qu’on puisse en tirer un enseignement quelconque. Les rémissions surprenantes qu’on observe très exceptionnellement ne peuvent être attribués à aucune intervention en particulier. Du coup…
«Mais ça arrive ! Tu savais que ça peut arriver !»
Nella s’emporte.
Deborah Bowden m’avait laissé juge. Elle ne savait pas si l’espoir faisait partie des facteurs qui pouvaient favoriser une guérison. Elle ne savait pas s’il était éthique de parler de cette possibilité de rémission qui avait si peu de chances de se produire. N’était-ce pas une injustice de plus, s’ajoutant à celle de la maladie elle-même ? Que dire à ceux, nombreux, que ce bonheur ne visiterait pas ?
«Mais elle t’en a parlé !»
La dernière phrase de la lettre, celle qui m’a le plus troublé, explique peut-être ce paradoxe.
«I wish I knew, Pasquale.»
Elle est loin de réconcilier Nella avec mon attitude. Tout deux, nous en oublions totalement de nous apprêter pour aller visiter Ottavio et Nella oublie également sa promesse de ne plus fumer dans le séjour.
«Au diable le papier peint, les odeurs dans les tentures et tes poumons !»
Me dit son regard noir quand elle revient de la cuisine avec un cendrier dans une main, son paquet de cigarettes dans l’autre.
Démuni, je suis incapable de dire à qui j’ai voulu cacher qu’il existait un espoir. A moi ? A notre fils ? A sa maman ?
«Bon…»
Nella écrase la cigarette qu’elle vient d’allumer, se lève, me demande, sur un ton soudain calme :
«Tu te rases pendant que je prends une douche ?»
Il est vrai qu’il ne faudrait plus trop traîner, là. Ottavio doit être impatient de nous voir, surtout qu’il se doute certainement que nous avons des cadeaux pour lui, en ce dimanche de pâques.
«Dis, ton Fabrizio, là ?»
Ce n’est pas mon Fabrizio ! Ce fichu maçon clandestin, c’est le papa de Donatella et un chef de chantier de la Compagnie des Eaux sur qui pèsent de graves présomptions de détournement de briques et de ciment !
Elle rit.
«Oui, soit. Tu crois qu’il pourrait nous trouver un bel évier double ?»
«Nella !»
Elle disparaît sous la douche. Je me rase et retrouve ma réflexion sur le temps que je contrarie patiemment en effaçant son œuvre sur mes joues, mon menton…
Moi qui lui en veut tant de défaire, qui le soupçonne de nourrir, à notre insu, les desseins les plus noirs, qui me crois, à mes heures, investi de la mission surhumaine de déjouer ses projets…
Devrais-je parfois, tout simplement, le laisser faire ?
«Non sérieux, chéri…»
«Sérieux quoi ?»
«Déjà pour deux, c’est limite, cet évier.»
Comme pour le prouver, elle me bouscule un peu, écarte ma mousse à raser, menace de faire tomber ma bouteille d’après-rasage.
«A trois, ce sera la galère.»
A trois ?
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27.03.2006
22 - Les pouvoirs du véritable Pinto-Nunes
J’ai fait un rêve étrange, de ceux qui vous laissent perplexe ou vaguement inquiet et dont vous avez envie de parler à quelqu’un. Nella grommelle, se retourne, non, elle ne veut pas que je fasse le café. Pas tout de suite. Etendu là, sur le dos, à fixer le plafond, je rêvasse encore un peu et m’imagine patient, chez Pinto-Nunes, notre voisin du sixième étage. Les psychothérapeutes, comme lui, ils analysent les rêves, non ?
Allongez-vous, me dit-il, en me désignant son divan et en souriant comme il sourit au monde entier. Il m’apparaît, tout à coup, que sa voisine de palier et lui doivent bien s’entendre. Leur diagnostic est le même. Les gens sont fous ! Acariâtre, elle les toise avec dédain et attend une opportunité de les couvrir d’injures. Commerçant avisé, il se montre courtois et se prépare, à la première occasion, à tendre sa carte de visite en déclarant aimablement qu’on ne sait jamais, n’est-ce pas ?
Voilà que je souris à mon tour en pensant à la belle économie que je fais en restant ici, bien au chaud, dans le lit conjugal. J’ai déjoué leur complot. La vieille commence par pousser les gens à bout. Lui s’arrange ensuite pour passer comme par hasard et pour leur proposer son aide. Je ne suis pas dupe !
Je me permets d’ajouter un détail amusant pour me mettre de plus belle humeur encore. Le divan du thérapeute pourrait très bien se trouver au-dessus de moi. Oui, dix mètres plus haut, mais très exactement dans l’axe. Voilà qui pimenterait le scénario d’un jeu électronique comme Ottavio les aime. Il s’agirait d’être prudent. Si nous éliminons le psychopathe dangereux qui s’est réfugié chez le psy, nous risquons de pulvériser le pauvre type qui dort trois étages plus bas et qui, on ne sait jamais, pourrait nous être utile, plus tard.
Détendez-vous, me dit Pinto-Nunes de sa voix suave. Voilà ce qu’il a de portugais, malgré tout, même s’il n’a pas le moindre accent. L’homme a un timbre de chanteur de fado. Il faudra que je m’en souvienne, pour en parler à Nella quand elle se réveillera.
Je suis parfaitement détendu, une main sous la nuque, l’autre sur les fesses chaudes de mon épouse.
«Alors, ce rêve ?»
Non, il ne doit pas poser la question d’une manière aussi brutale. Un peu de nostalgie lusitanienne lui conviendrait mieux. Le voilà qui accorde sa guitare avant de m’adresser un languissant :
«Contez-moi les tourments de vos nuits.»
Mieux.
«Vos séjours dans d’étranges pays.»
Epatant ! Je ne me débrouille pas si mal en poésie portugaise, me dis-je, de plus en plus satisfait de moi. J’ai bien fait de consulter cet homme qui me replonge dans mes souvenirs de jeunesse. Il y a quinze ans, ou seize, Nella n’était pas encore blonde. J’étais encore très vert. Dans un tramway à Lisbonne…
C’étaient nos premières vacances à deux. Etudiants, nous logions à l’auberge de jeunesse. Elle partageait la chambre avec trois Danoises ou Suédoises, je ne sais plus. Moi, j’avais pour compagnons un Allemand qui puait des pieds et un Grec qui dormait avec un nounours en suçant son pouce.
Alors, sur la ligne 28, voyant mon désarroi après trois ou quatre jours d’abstinence, craignant qu’une nuit, le rut ne m’amène à violer le règlement de l’auberge ainsi que les trois nordiques, Nella…
«Je dors !»
J’ai dû, sans le vouloir, m’émouvoir encore en pensant à ces trois aller-retour entre le terminus, dans un quartier populaire au nord de la ville et les hauteurs du château Sao Jorge. Ma main sur les fesses de mon épouse a dû se crisper un peu en pensant à la sienne qui, dans ce tramway…
Est-ce ainsi que les choses se passent, au sixième étage ? Entre-t-on dans le cabinet du thérapeute, bien décidé à parler d’une chose, pour finalement évoquer mille et un événements de sa vie ?
Pinto-Nunes me rappelle à l’ordre. Il désapprouve l’usage que Nella et moi avons fait des transports en commun dans la capitale de son pays, sans le moindre égard ni pour la grande pudeur de son peuple, ni pour les passagers qui ont pris place sur la banquette après nous.
«Alors, ce rêve ?»
Irrité, il range sa guitare et oublie toute saudade. Sa clémence a des limites. Il sait se montrer ferme avec les impénitents de ma trempe. Au passage, il me confirme une autre impression dont je me promets de parler à Nella. Cet homme n’a-t-il pas comme un air de curé ?
Soit. Dans mon rêve, car je suis effectivement venu le voir pour parler de mon rêve, il y a des Japonaises. Une bonne trentaine, je crois. Moi, je me trouve en haut d’une colonne rose. Elles, toutes de noir vêtues, m’observent d’en bas et pointent sur moi des vieux fusils de chasse en me sommant de descendre.
Je dois vous dire qu’hier, en arrivant au sanctuaire de Vicoforte, Nella et moi avons effectivement croisé un groupe de touristes japonais. A l’intérieur de la basilique, nous les avons retrouvés au moment où leur guide évoquait la légende du lieu. Devant une vitrine contenant une arquebuse, l’homme faisait «pan pan» tout en mimant le geste du chasseur à qui l’arme aurait appartenu. C’était au quinzième siècle, je crois. Il n’y avait encore rien d’autre à Vicoforte qu’une colonne décorée d’une fresque représentant la vierge. Notre chasseur piémontais était-il maladroit, myope, ivre ou tout cela à la fois ? Toujours est-il qu’il aurait, par mégarde, tiré sur l’icône et que…
Et que la madone se serait miraculeusement mise à saigner à l’endroit où la balle était venue la frapper ! Il n’en fallut pas plus pour attirer des pèlerins d’un peu partout. Quelques siècles plus tard on érigea là une basilique immense ainsi qu’un couvent cistercien, qui avait pour mission d’héberger les visiteurs, toujours plus nombreux. Certains venaient faire pénitence, d’autres espéraient sans doute une intervention de la vierge pour retrouver santé ou fortune. On peut les imaginer un peu plus recueillis, à l’époque, que ne l’était la joyeuse troupe de nippons, hier.
Leur guide a dû refaire le geste plusieurs fois, jusqu’à ce que tous aient pu le consigner sur film ou carte mémoire. Une jeune femme avec une caméra vidéo a failli l’éborgner en télescopant un micro devant lui : il fallait aussi qu’il refasse «pan pan» !
Pourquoi Nella avait-elle voulu revoir le sanctuaire ? Elle a ses petites superstitions bien à elle, dont elle me dit très peu, mais qui l’amènent parfois, quand nous nous baladons, à s’éclipser pour pénétrer dans une chapelle ou une église, s’y attarder un peu, me revenir pensive.
La bâtisse baroque de Vicoforte ne prête pourtant guère à une rencontre intime avec le divin ou, du moins, n’y invitait-elle certainement pas hier. A peine les Japonais s’étaient-ils éloignés que résonnaient déjà les « Mira ! Mira ! Mira ! » d’une horde de retraités espagnols qui s’étonnaient sans retenue de l’architecture imposante.
C’est la plus grande coupole ellipsoïdale d’Europe, me chuchotait Nella qui, à son tour, s’improvisait guide, me récitant le contenu d’un feuillet qu’elle avait trouvé à l’entrée.
Le petit miracle que mon épouse aurait pu implorer s’était déjà produit, en cette fin d’après-midi. Nous nous étions réconciliés. A Mondoví, nous avions trouvé des chocolats pour Ottavio et puis un joli sweater blanc et puis un disque d’un chanteur américain dont nous espérons qu’il ne comprendra pas toutes les paroles. Nella était généreuse. Tout simplement. Il m’arrivait de l’oublier. Oui, c’est un cadeau, disait-elle à la vendeuse de la boutique puis au gamin roux qui travaillait chez le disquaire. Ce dernier était à ce point malhabile qu’elle lui a proposé de lui passer le papier, les ciseaux, le ruban. Je parie que c’est un étudiant, m’a-t-elle glissé en sortant du magasin avant d’ajouter, avec un petit sourire moqueur : Un futur ingénieur !
Tu es un cadeau, ai-je fini par lui dire.
Quant au grand miracle…
Nous n’en avions plus parlé. Ce que nous observions depuis une semaine ne correspondait à aucun pronostic dont j’avais connaissance par rapport à l’évolution de la maladie de notre enfant. Les déficiences motrices peuvent se déclarer lentement sur une très longue période. Elles sont supposées irréversibles.
Sauf si…
«Une colonne, me disiez-vous ?»
Il est rigoureux, mon psy imaginaire ! Voilà déjà son deuxième rappel à l’ordre devant mes digressions.
Oui, Monsieur Pinto-Nunes, dans mon rêve de cette nuit, je suis perché en haut d’une colonne rose. Les vieilles arquebuses des japonaises en noir ne peuvent pas m’atteindre. Tout à coup, elles se mettent à former une pyramide humaine pour s’approcher de moi.
Je saute dans le vide mais je ne me réveille pas. Je me trouve debout, dans un autocar, au milieu d’incontinents assis sur des chaises percées qui lisent « El Pais ». Je ne distingue aucun visage.
Une infirmière en blouse rose s’approche de moi, me dit qu’elle est désolée mais qu’il ne lui reste plus que des journaux grecs, puis baisse mon pantalon et m’invite à m’asseoir pour faire mes besoins comme tout le monde.
Le journal grec n’est pas difficile à lire. Le papier est noir, les lettres sont blanches, mais je comprends tout. En page trois, il y a une photo, elle aussi en négatif. On dirait une icône. La madone du sanctuaire ! Je me réveille quand j’entends la détonation de l’arquebuse.
Voilà mon rêve, Monsieur Pinto-Nunes. A vous de jouer ! J’ai oublié de vous raconter que l’infirmière, en s’éloignant, n’avait plus sa blouse rose. Elle ne portait plus qu’un petite culotte qui était noire et satinée comme ses cheveux. Mais c’est un détail…
«C’est quoi ça ?»
La main de Nella s’égare un peu.
«Tu penses à mon coiffeur, là ? Ou à ta petite vendeuse de chaussures ?»
«Non, je songeais à cette fille que j’ai connue à Lisbonne, une étudiante en droit, je crois…»
J’ai bien peur que je devrai interrompre un instant le cours de mes pensées. En tout cas, je tiens à vous dire que je vous recommande chaleureusement, pour tous vos soucis de couple et de sexualité, de consulter João Pedro Pinto-Nunes, psychothérapeute à Cuneo.
Son aura agit même à distance, je suis en train d’en faire l’expérience.
«Tu veux que je fasse du café ?»
«Après !»
«Faut que je te raconte mon rêve, tu verras, c’est fou !»
«Après !»
Tout à coup, je revois Nella qui allume une bougie, hier, dans le sanctuaire de Vicoforte.
20:50 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures
25.03.2006
21 - Benito Benzoni et la sagesse chinoise
Le temps. Se pourrait-il qu’à notre insu…
«On se balade un peu ?»
Nous venons de déjeuner. De boire un tout petit peu trop. Il ne serait pas sage de reprendre la route, là.
«N’oublie pas que j’ai promis de te trouver des chaussures !»
Nella se lève de table, me sourit.
«Viens !»
Elle traverse la grande terrasse du restaurant d’un pas bien décidé. Ça et là, je surprends un homme qui la suit du regard. Oh, aussi discrètement qu’il est possible de le faire sans s’attirer les foudres de celle qui lui fait face, bien entendu.
Je la rejoins et l’embrasse.
La voiture est garée de l’autre côté, oui elle sait, mais amoureux comme je suis, il vaut mieux que nous descendions en ville à pied.
«Quand tu me mets la main aux fesses devant tout le monde, c’est que t’as bu une grappa de trop !»
Ce n’est pas négociable. Et puis la route descend. On en a pour dix minutes. Ou quinze, soit. Mon objection qu’il faudra remonter la pente, dans l’autre sens, est rejetée sans appel. Ça me fera le plus grand bien, estime Nella. M’arrive-t-il de me soucier un peu de ma forme ?
«Oh, je pense aux tiennes, surtout ! Et je ne suis pas le seul.»
Elle rit, dit que c’est normal, qu’elle a le charme ravageur de la fausse blonde et que je peux l’embrasser une dernière fois. Après, je devrai marcher sagement derrière elle, car la route est étroite et sinueuse. Il n’y a pas de trottoir et les voitures et autobus passent à cette allure italienne qui fait tant frémir les touristes.
Nous quittons les hauteurs de Ceva et j’aimerais bien reprendre ma réflexion sur le temps qui passe mais voilà que les hanches de Nella me distraient. A la voir comme ça, je me demande bien où peuvent se loger ces deux ou trois kilos qu’elle s’entête à vouloir perdre.
Il fait doux.
Au bord de mer, fait-il aussi beau qu’ici ? Ottavio aura-t-il pique-niqué sur la plage ? Nous avons parlé de lui, hier soir, à mon retour. En voiture, ce matin. A table, durant tout le repas. Oui, un peu comme ces retraités qui pourraient vivre enfin leur vie, tous devoirs accomplis, mais qui n’arrêtent pas un instant de vous entretenir de leurs enfants, petits-enfants, arrière petits-enfants !
S’émerveiller ou s’inquiéter de leur descendance semble les combler durant cet automne dont nous savons qu’il nous laissera seuls, Nella et moi. Nous aurons l’éternité pour vivre à deux. A moins que…
Durant toute cette matinée, à intervalles réguliers, Nella et moi avons regardé nos mains, essayant de faire un nœud dans un ruban imaginaire, interrogeant l’autre du regard.
Il va mieux, non ?
Sa main gauche doit avoir retrouvé une part de cette agilité qu’elle avait perdue. Ce n’est pas possible autrement. Et puis, hier, je l’ai vu courir dans l’allée. Il est, d’abord, descendu dans le jardin par cet escalier métallique en colimaçon. Deux étages. A vive allure. Tout cela sans hésiter, sans s’immobiliser, sans tomber. Il a aidé cette gamine, cette Peggy, a pousser la chaise roulante de son papy. Quand il est revenu, il était très animé, prolixe. Cela aussi aurait dû me frapper, moi qui prétends guetter le moindre signe ! Son débit est plus lent, d’ordinaire. Il arrive que ses cordes vocales ne lui obéissent plus. Il devient alors soudain muet, parfois au beau milieu d’une phrase que ses lèvres termineront seules. Non, cela ne s’est pas produit, hier, quand il m’a parlé du centenaire qui fumait, de la table de ping-pong et de Peggy qui devait revenir lundi.
La grappa aidant, le temps de deux baisers, j’ai pu vous sembler un homme épris de sa femme. Me revoilà déjà papa. Mon regard quitte les hanches de celle qui, du coup, redevient maman, puis s’attarde un instant sur sa chevelure pour en venir à un constat peu poétique. Elle aurait mieux fait de prendre un rendez-vous chez Dino. Le temps est un ennemi redoutable pour les fausses blondes. Un allié sûr pour leur coiffeur.
«Tu penses à quoi ?»
Dans le dernier virage, juste avant que la route ne descende en ligne droite vers la ville, Nella s’arrête pour regarder le paysage. Je me surprends à lui dire la vérité :
«A Dino…»
«Oh ! Tu le trouves séduisant ?»
Elle éclate de rire. Cette fois-ci, c’est elle qui s’approche pour m’embrasser longuement avant de déclarer avec fermeté :
«Je ne veux plus jamais que tu penses à Dino ! Ni à aucun autre coiffeur, d’ailleurs ! Ah, et puis…»
Baiser encore.
«Des fois que tu fantasmerais sur des shampouineuses !»
«A vrai dire, moi, c’est surtout les vendeuses de chaussures !»
Ah, elle s’en doutait un peu. Elle devait être jolie, la petite garce chez Berguamani, pour réussir à me fourguer une paire de mocassins aussi désespérants. Ou même pas, finalement. Un homme qui approche de la quarantaine et qui commence à douter de sa sexualité est une proie tellement facile ! On lui fait un joli sourire, et hop, vendues les godasses de retraité qui dormaient dans le stock depuis vingt ans !
Bras dessus bras dessous, maintenant, sur le trottoir de la rue commerçante.
Discussion en aparté, dans un magasin étonnamment chic pour cette petite bourgade. Les prix me semblent insensés, Nella pense que j’ai tort. Le vendeur a dû m’entendre car le voilà qui vient vers nous pour nous confier que cette Benito Benzoni que nous avons eu l’imprudence d’examiner de trop près, c’est, n’ayons pas peur des mots, c’est la chaussure de la réussite. Il comprend donc parfaitement que j’hésite.
«Si Monsieur désire souffrir dans la vie, Monsieur doit éviter cette chaussure à tout prix !»
Surtout à ce prix-là, ai-je envie de rétorquer, mais l’homme me prend de vitesse, veut savoir ma pointure, puis nous invite à méditer cet adage chinois, pendant qu’il farfouille dans l’arrière-boutique :
«Le sage se chausse avant le voyage. Le fou promet de se chausser après.»
Voilà le quarante-deux. Pour voir, rien que. Au moins Monsieur saura-t-il que le bonheur existe. Monsieur ne sera pas venu à Ceva pour rien. Il me noue les lacets, sourit à Nella et conclut par un messianique :
«Levez-vous et marchez !»
Elles sont confortables, oui. Très.
Nella me les offre.
J’hésite à la remercier.
Que font les chaussure du succès aux pieds d’un homme qui va et qui vient entre son appartement et une chambre d’hôpital ? Je me fiche de Benito Benzoni et je me moque de la sagesse chinoise. Je ne suis d’aucun voyage et j’ai le sentiment que Nella m’en fait le reproche. Son fils réussit, lui. Il va mieux. Il justifie toutes les fiertés. Moi, je ne fais pas des pas de géant. Je ne lui ai pas parlé de cette proposition que Dimitri m’a transmise, l’autre jour. Une petite entreprise milanaise qui cherche quelqu’un pour la région, plutôt commercial que technique. Je n’y ai pas donné suite, d’ailleurs. Tant pis si je la déçois, bien plus encore qu’elle ne le devine !
«Pasquale ?»
Je ne réponds pas.
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22.03.2006
20 - Les oeufs du Docteur Aldini
J’ai appris que Peggy est trop marrante et qu’elle revient lundi et que son papy, il est très gentil mais qu’il doit avoir plus de cent ans et qu’il ne devrait plus fumer mais que c’est plus fort que lui et que la table de ping-pong elle n’est même plus là et que…
Ottavio était bien loquace à son retour ! Silence gêné, cependant, en réponse à toute question concernant l’idée loufoque de transformer cette chambre d’hôpital en pizzeria. Laissant les enfants à leurs jeux, Donatella avait reconduit le papy de Peggy dans sa chambre et elle n’était plus réapparue depuis.
« Elle a peur que tu te fâches ! »
Je n’étais, à vrai dire, pas si loin de me fâcher, en effet, quand le Docteur Aldini a frappé à la porte. Elle s’excusait, elle était chargée, son porte-documents puis son sac puis tout ça…
Tout ça, c’étaient deux grands œufs en chocolat, chacun dans un bel emballage transparent, dont elle ne savait pas trop que faire. Elle s’est retournée, a vu la civière et a fini par déposer ses cadeaux sur le drap blanc qui recouvre les briques de Fabrizio. Le regard anxieux d’Ottavio me signifiait clairement que le Docteur n’était pas dans le complot. Allait-elle soulever le linceul ?
Du tout ! Elle avait un document qu’il fallait signer, rien d’important, des nouvelles directives, de nos jours, tout devient tellement administratif, que voulez-vous.
J’ai promis de le lire, elle a dit qu’il suffisait de le signer, j’ai dit que j’allais tout de même le lire et elle a répondu que oui, si j’y tenais, pourquoi pas, que je pouvais le lui remettre signé mardi et qu’elle nous souhaitait de joyeuses pâques et qu’elle devait courir, là.
Les visites éclair du Docteur Aldini ne me surprennent plus mais aujourd’hui, j’aurais aimé qu’elle s’attarde un peu, qu’elle me parle d’Ottavio, de son état. Quelques mots de sa part, même choisis parmi ceux qu’elle affectionne et dont je dois parfois, le soir, trouver le sens dans un dictionnaire ou sur Internet, ne m’auraient pas déplu.
Tenez, elle aurait pu me dire qu’elle constate une évolution atypique de la symptomatologie dans le sens d’une réversion des défaillances motrices selon la courbe de Kyle.
Par exemple.
Je n’aurais pas osé lui demander comment s’écrit Kyle mais j’aurais conservé une note mentale du message que j’aurais fidèlement restitué pour Nella. Oui, j’ai une mémoire surprenante pour les formules auxquelles je ne comprends rien. Dictaphone, me surnommaient les autres étudiants à la fac, un peu envieux de me voir réciter, sans effort, ce qu’ils mettaient parfois des nuits à étudier, analyser, assimiler.
Ça veut dire quoi ce charabia, m’aurait demandé Nella ?
Il lui arrive d’être un peu frustrée par les rapports de mes brèves rencontres avec le Docteur Aldini et de me reprocher alors de ne pas avoir posé de questions.
Ce soir, ou demain matin, Internet serait venu à mon secours. Souriant, patient et peut-être même avec cette petite pointe de fierté qu’elle méprend parfois pour de la condescendance, je lui aurais fait part de mes découvertes.
Voilà, chérie, en fait, tu vois, ce qu’elle veut dire c’est que…
« C’est pour moi, tu crois, Papa ? »
Ottavio vient de défaire le beau nœud rouge qui entourait l’un des œufs que le médecin a abandonnés sur la civière. Je n’en sais rien, mais j’en suis déjà à revoir mon opinion de la dame, son attention aussi délicate que discrète me la rendant soudain plus sympathique, quand la porte s’ouvre.
«Ah, les voilà, oui !»
Pendant qu’Ottavio, rougissant jusqu’aux oreilles, s’applique à refaire un joli nœud, le Docteur Aldini m’explique :
«Vous n’avez pas d’idée comme j’ai dû courir partout pour en trouver deux tout à fait identiques ! Elles m’exaspèrent parfois, les gamines de mon mari, je vous jure. Déjà là, il y a un nœud rouge et un nœud bleu. Vous n’allez pas me croire, mais ça leur suffira à se disputer. Mais bon, avec le monde qu’il y avait dans le magasin, je ne pouvais tout de même pas demander de me refaire l’emballage, vous comprenez ?»
Je dis oui, bien entendu, elle remercie Ottavio qui lui remet les œufs, nous dit qu’elle doit se sauver parce qu’avec le long week-end, il y aura du monde sur la route et qu’elle est déjà en retard, puis s’immobilise.
«Je vous ai remis le formulaire ?»
«Oui, Docteur.»
Rassurée, n’ayant plus rien oublié, elle s’éclipse.
«Nonnina !»
Quand sa mamy arrive, Ottavio retrouve le sourire, surtout que la bonne douzaine de figurines en chocolat qu’elle sort une à une d’un grand sac en plastique aux couleurs d’un hypermarché sont, cette fois-ci, bel et bien pour lui.
«Dommage que je n’ai pas un frère !»
«Pour partager ?»
«Non, pour nous disputer !»
La Nonnina ne comprend pas vraiment mais il ne lui en faut pas plus pour se lancer dans une apologie des grandes familles d’antan, car elles étaient sept à la maison, oui sept filles, au désespoir de son papa, mais elles étaient heureuses, même si elles n’avaient pas des tonnes de jouets comme les enfants d’aujourd’hui et…
«Vous ne vous disputiez jamais ?»
«Oh, très rarement. Et puis, quand ça arrivait, maman nous tirait les oreilles. On devait se donner un bisou et tout oublier sinon elle dirait à papa qu’on avait été méchantes.»
Ottavio semble aimer cette manière de faire.
«Lundi, je vais me disputer avec Peggy ! Puis je lui donnerai un bisou.»
«Oh, j’espère que ce ne sera pas avec une bouche pleine de chocolat !»
Voilà Nella qui m’embrasse, essuie les lèvres d’Ottavio en le grondant un peu pour sa gourmandise, puis m’explique qu’elle vient de parler longuement à Donatella. A propos de ce fichu four à pizza ?
Oui et non. Son papa viendra sans doute maçonner un peu demain et du coup, elle avait pensé que…
«Elle ne veut pas s’arrêter un peu de penser ?»
C’est Ottavio qui me répond :
«Tu vois que tu te fâches, Papa !»
Nella me fait signe de la suivre sur le balcon où elle allume une cigarette avant de continuer notre conversation. Symbiose étrange, soit dit en passant. Ce n’est pas la première fois que je la vois fumer, elle, quand elle estime que je devrais me calmer un peu, moi. Je souris. Elle reprend.
Donatella va passer la journée à Ventimiglia, demain, avec son cousin Claude. Elle a proposé qu’ils prennent Ottavio avec eux. Il va faire beau. Ils pourront sans doute pique-niquer sur la plage. Faire le marché, aussi, enfin…
«Dis oui, Papa !»
Le soir, à table, nous continuons de faire des projets pour un samedi très particulier, le tout premier depuis près d’un an qui ne sera pas rythmé par nos visites à l’hôpital.
Non, Nella n’ira pas chez Dino, sa coloration peut attendre. Non, belle-maman ne compte pas sur nous. Elle participe à un championnat de canasta, demain. Quant à Ottavio…
Je ne ressens pas ce vertige qui m’avait submergé, hier après-midi, en retrouvant une liberté dont personne, sinon moi-même, ne m’avait privé. Avec Nella, la journée de demain s’annonce à la fois douce et beaucoup trop courte. Après avoir évoqué une foule d’occupations et de destinations, nous avons fini par décider de ne rien décider du tout.
«Tu conduiras…»
Et je conduirai sa petite Alpha ! Petit frisson, tout de même. Je ne vous ai pas parlé de l’accident. Un oubli sans doute. Deux ou trois mois après mon licenciement, oui un peu avant qu’Ottavio ne soit hospitalisé, j’ai…
«Tu veux bien ?»
J’ai pris la route. Un soir. Une crise de jalousie. J’allais à Milan, m’expliquer avec Dimitri, oui, je sais, c’est totalement absurde. Fin février. Neige et verglas sur la provinciale. Vitesse excessive. Il paraît qu’on m’a trouvé serrant l’airbag tout contre moi, gémissant comme un enfant malade contre le sein de sa maman. De cela, je n’ai aucun souvenir.
«Oui ?»
J’étais dans une sorte d’état second. Tout avait commencé par une conversation anodine au sujet de mes collègues. Soudain j’avais eu la certitude que Nella et Dimitri…
«En tout cas, les enfants, moi j’aimerais rentrer, si vous le voulez bien, pour être en forme, demain !»
La voiture de fonction, qu’on m’avait permis de garder durant six mois, était bonne pour la casse et ItalPur n’a pas voulu pousser la générosité au point de m’en offrir une autre. Pour ce que j’en faisais !
«Tu reconduis maman ?»
Dégâts matériels exclusivement, je vous rassure. Pas de tiers, non plus. Une histoire entre le destin et moi. Un seul dommage collatéral mineur. Je n’ai pas osé reprendre le volant, depuis. Ou je n’ai pas voulu ?
«Oui.»
Je me lève et je prends les clefs que Nella me tend.
«La troisième, ça ne va toujours pas mieux, tu verras !»
En effet, je vois et j’entends ! Belle-maman me dit qu’elle est bien d’accord avec moi, qu’elle ne cesse de répéter à sa fille que Rinaldi est un escroc doublé d’un incompétent, d’ailleurs il répare des japonaises, aussi, c’est dire ! De nos jours, les gens…
Pour couper court à tout discours nostalgique sur le bon vieux temps qui finira par nous fâcher quand elle prétendra que le Duce n’avait pas que des défauts, je passe en quatrième et profite de l’occasion pour embrayer sur un autre sujet.
«Tu tombais bien, avec tes chocolats, tout à l’heure !»
Je lui parle de la déception d’Ottavio, quand il a vu que les œufs du Docteur Aldini étaient pour les filles de son mari. Il avait déjà commencé à un déballer un, puis a dû refaire le joli nœud.
«Ottavio ?»
Je passe de quatrième en deuxième, hop, avant de m’immobiliser devant un feu rouge et de dire oui, bien entendu, il fallait bien, l’œuf n’était pas pour lui.
«Il a refait un nœud ?»
Un coup de klaxon, derrière nous, me fait sursauter. Le feu a dû passer au vert, puis repasser au rouge pendant que je cherchais en vain de me souvenir de la scène. J’étais là, perplexe, à observer mes mains, à imaginer que la gauche n’aurait plus qu’un doigt valide, que la droite serait artificielle et ne serait capable que de mouvements limités, commandés par les impulsions électriques des muscles de mon bras. Sa Nonnina a raison de me poser la question. Comment s’y est-il pris, Ottavio ?
Seul, sur le chemin du retour, je pense à ces mots savants que j’avais mis dans la bouche du médecin. Une évolution atypique de la symptomatologie, ou quelque chose du genre, non ?
«Il va mieux.»
Je crois que je vais dire à Nella que j’ai l’intime conviction que notre enfant va mieux.
18:45 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures
17.03.2006
19 - La petite-fille de Giacomo
Qui est au courant ? Ottavio n’en sait rien. C’est un secret, me dit-il à voix basse, sur le balcon, comme si quelqu’un pouvait nous entendre, là en bas, dans l’allée. Je souris.
Et les briques, d’où viennent-elles ? Silence. Mon fils semble soudain très préoccupé par ce qu’il voit, au fond du jardin. Il y a là une petite pente qui donne accès à une sorte de véranda devant une construction qui me fait penser au Texas, filmé en cinémascope. On ne serait pas surpris d’y voir apparaître une grande femme mince, cheveux auburn, yeux bleus irlandais, longue robe blanche.
Moteur.
Elle sortirait de la maison basse, dont la caméra nous cacherait qu’elle abrite, en réalité, une salle de jeu pour les enfants que plus personne ne fréquente. Si je ne vous le disais pas, vous ne sauriez pas qu’il s’y trouve un baby-foot délabré qui avale les balles sans les restituer. Vous ne soupçonneriez pas que l’actrice vient de se faire maquiller à une table de ping-pong rongée par l’humidité. Oui, l’été dernier, Ottavio m’a battu plusieurs fois à un jeu que nous avions baptisé flip-flop, car la surface, que seuls quelques fils toilées d’araignées divisaient encore en deux parties également molles, ne faisait plus aucun effort pour faire rebondir quoi que ce soit.
Feignant d’ignorer tout cela, d’une voix qui se voudrait douce mais qui aurait ce je-ne-sais-quoi d’aigu qui me rend les américaines, même en version doublée, toujours un peu antipathiques, la rousse, oui, un rayon de soleil rougirait maintenant sa chevelure, la rousse s’adresserait à un homme assis là, sur ce porche, qui est son porche, car c’est aussi sa maison, son ranch, sa femme, son cheval et son verre de bourbon, les choses lui appartenant comme elles ne vous appartiennent que là-bas, fût-ce, dans le cas présent, l’espace d’une séquence. Elle lui dirait :
« Ce n’est peut-être pas si important, Jack. »
Il va de soi que ce n’est pas une femme, et surtout pas une fausse auburn, qui viendra dire à Jack ce pour quoi il vaut la peine de se battre. Gros plan sur le visage buriné de celui qui choisit ses enjeux, car ceux-là aussi lui appartiennent.
On entend maintenant les glaçons dans le verre, trahissant un mouvement que le regard de l’homme nous interdit formellement d’interpréter comme celui de son âme. Ne nous y méprenons pas. Il fut, est, sera inflexible.
Mouvement de caméra en arrière. Lent, oui, car nous devons, à mi-chemin, entendre le bruit de la porte qui se referme, avant de découvrir que Jack est seul, désormais.
Dans la salle de jeu, son épouse enlève sa robe blanche, défait le nœud qui retenait ses cheveux, redevenus auburn, très, se démaquille. Fini, pour aujourd’hui. Une assistante lui a dit qu’elle était bonne, la prise, parfaite même.
Jack se lève, s’approche de la rampe quand nous le retrouvons sous un autre angle, pas tout à fait de dos mais presque, qui suit des yeux le contenu de son verre qu’il répand sur le sol, devant le porche. Il boit ce qu’il veut, quand il veut, tant qu’il veut. Que cela soit bien clair. Il est chez lui. La rousse ne l’émeut pas, non, mais le bourbon qu’il gaspille affirme ce qu’il pense de quiconque pense avoir prise sur lui. Ce qui lui appartient lui obéit.
Ce n’est d’ailleurs ni à cette femme, ni à nous qu’il s’adresse en se retournant lentement et en prononçant trois mots qui composeraient une pensée s’il pensait, mais c’est un homme d’action, donc il doit s’agir d’une déclaration d’intention :
« Pour moi, si. »
Coupez.
« Viens m’aider, Papa ! »
Ottavio n’à que faire de mes rêveries. Il se tient, à l’autre bout du balcon, devant une petite porte en fer forgée, condamnée par un cadenas, donnant accès à un escalier qui mène au jardin.
« Tu comptes aller où, toi, en pyjama ? »
Je le hisse déjà au-dessus du portillon, rendant mon ébauche d’objection un peu rhétorique.
« Tu vois bien qu’elle ne s’en sort pas ! »
Vrai. Aux abords de la maison basse, qui n’est peut-être pas si texane que ça, mais soyons bon public, dans la pente qui mène à la véranda, qu’il faudra d’ailleurs penser à débarrasser d’une dizaine de gros pots de fleurs remplis de mégots, avant le tournage…
Dans cette petite pente au bout de l’allée, au fond du jardin de l’hôpital, il n’y a ni rousse ni Jack.
Non. Il y a une chaise roulante contenant une forme humaine, dont je ne distingue que le crâne, et une petite fille qui cherche à faire avancer l’engin. Il lui obéit sur un mètre ou deux, puis recule, manquant de la faire tomber. A chacune des tentatives de la gamine, la tête du vieux balance comme celle de ces petits bassets en plastique que vous avez pu voir, il y a trente ans, sur la plage arrière des voitures, si vous avez mon âge ou plus.
Arrête tes conneries, disait mon père, quand je lui désignais cet ornement dans une station service et je me promettais, en secret, de ne jamais rien faire comme lui, quand je serais grand. J’aurais une Lamborghini décapotable et des bassets tout plein sur tous les sièges et je passerais devant sa maison en klaxonnant et il croirait qu’on irait faire un tour mais je lui dirais non, parce qu’il n’y aurait plus de place à cause des bassets et je partirais très vite en cinquième et ce serait bien fait. Ingénieur comme lui, marié relativement jeune, comme lui, père d’un seul garçon comme lui, probablement fidèle comme lui, je n’ai au bout du compte pris qu’une seule liberté. Je ne suis pas mort à trente-cinq ans des suites d’une longue maladie.
M’aurait-il laissé courir dans le jardin en pyjama pour aller rejoindre cette petite fille et pour l’aider à conduire son papy, je suppose que cette tête qui dodeline est celle de son grand-père, vers une place de stationnement près de l’un des dix cendriers ?
« Et le petit diable ? »
Donatella tombe bien.
« Là… »
Elle suit mon regard, sourit, puis vient s’appuyer sur la rampe, près de moi, un peu trop près de moi, même, pour les questions que j’aimerais poser sans être troublé par cette complicité attendrie devant la scène que nous suivons de loin. La petite vient d’allumer une cigarette. Elle continue de la tenir en main pour la présenter à intervalles réguliers au vieil homme. On dirait qu’elle fait des petits pas de danse, quand elle s’éloigne pour éviter le nuage de fumée qu’il produit après chaque bouffée.
« Il est mal ? »
« Très… »
J’aimerais parler de ce fichu projet de four à pizza, savoir qui l’approuve, puis aussi qui le finance. A moins que le matériel ne vienne des chantiers de la Compagnie des Eaux ?
« C’est qui ? »
« Giacomo… »
Je jurerais qu’elle le fait exprès, Donatella, de se tenir à une distance de sœur, d’épouse, de fille !
« Je veux dire, la gamine, c’est qui ? »
« Sa petite-fille je suppose. Jamais vue avant. »
Les enfants viennent d’entrer dans la maison basse.
Le fumeur nous observe-t-il ?
Est-il seulement conscient de notre présence, à ce balcon, à l’autre bout du jardin ?
« Il va mieux. »
Je refuse d’entendre ce qu’elle vient de me dire. De tous les mots du monde, ces trois-là sont ceux que je rêverais d’entendre et que je prierais pour entendre si je savais prier et si j’osais rêver.
« Giacomo ? Il a été plus mal que ça ? »
Donatella se tourne vers moi.
Ce qui était très proche quand nous regardions dans le même sens, fixant les enfants et le vieil homme au bout du jardin, est devenu trop proche. Beaucoup trop.
D’ailleurs sa bouche ne me répond pas.
Ses yeux me disent les trois mots.
« Ottavio va mieux. »
Toujours muette, Donatella se retourne si vivement qu’une mèche de ses cheveux noirs me frôle la joue. J'en suis encore un peu confus, quand elle enjambe le portillon, descend l'escalier et s’engage dans l’allée.
S’en veut-elle de m’avoir parlé ?
Entend-elle crisser le gravier sous ses chaussures de sport rouge ?
16:50 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures
16.03.2006
18 - Répondre à Mary-Kate
Je me suis rasé à huit heures, ce matin. Avant cela, sous la douche, Nella me semblait déjà présente, proche. Comme si les gouttes d’eau sur le carrelage se souvenaient du corps qu’elles avaient effleuré. Comme si la buée sur la vitre retenait l’image qu’elle avait dérobée au regard de…
De personne, en fait. Il est loin le temps où nous nous bousculions le matin, Nella, Ottavio et moi. Un évier pour trois, non, avec un enfant qui grandit, ce n’était pas pratique du tout. On s’était promis de changer ça, un jour ou l’autre. Et puis…
L’enfant grandit encore, mais ailleurs. Quant à moi, je ne me lève plus qu’à l’instant précis où Nella éteint la radio, dans la salle de bain, après le journal de sept heures et demi, une page de publicité, la météo, une page de publicité et finalement, elle y tient, l’horoscope du jour. Son départ pour l’étude est imminent, alors. Je me lève et, j’y tiens, je l’embrasse sur le pas de la porte. Si, de notre chambre, j’ai pu entendre ce qu’on réservait aux natifs de la vierge, j’ajouterai, alors qu’elle s’éloigne déjà :
«Cardini n’a qu’à bien se tenir, aujourd’hui ! Tu sauras te défendre et régler un conflit professionnel à ton avantage.»
Elle se retournera, me sourira et attendra l’ascenseur en s’abstenant bien de dire ce qu’on promet aux béliers. Celui qu’elle connaît est sans emploi depuis plus d’un an. Semble peu désireux d’en trouver un. Joue à cache-cache avec la vie. Fait les courses en oubliant l’essentiel. Cuisinait un peu, au tout début, et plutôt bien, à vrai dire. Mais là…
Me dire ce que feront, sur terre, les cinq-cents millions de personnes plus ou moins actives, nées sous mon signe, ne serait pas très charitable de la part de Nella. Mais il serait plus injuste encore, de la part de la voyante de Radio Piemonte, de réserver à un douzième de l’humanité, les seules prévisions qui puissent me convenir à moi :
«Béliers, vous…»
Vous quoi, chère Marisa ?
«Vous trufferez le récit de votre vie ordinaire d’une infinité de petits mensonges.»
Oui. Vous êtes douée ! Arrêt sur image, donc, pour une précision. Mon premier souci, en me levant, est d’éteindre le percolateur. Je tiens au goût du café, le matin, bien plus qu’à celui du rouge des lèvres de Nella que vous venez d’ailleurs, si vous étiez attentif, de me voir effleurer à peine. Ma véritable urgence, à huit heures moins le quart, est de préserver l’arôme de l’arabica des méfaits d’une température trop élevée qui finit par le dénaturer. Notre brève étreinte n’en est que l’effet secondaire.
«Béliers, vous…»
Je vous en prie, j’écoute.
«Vous allumerez votre ordinateur, cherchant à vous faire oublier du monde en prétextant que vous communiquez avec la planète entière, en pyjama.»
Faux, Marisa ! Votre boule de cristal serait-elle aussi embuée, ce matin, que l’était le miroir dans ma salle de bain ?
Aujourd’hui, je me suis rasé à huit heures et le parfum de l’eau de toilette de Nella m’entourait. Discret, celui de ma mousse à raser ne lui fit pas obstacle. Plus franc, l’après-rasage s’y mélangeait, me faisant un bouquet secret composé de fleurs d’épouse et d’épices de mari.
Peut mieux faire, Marisa ! Je propose :
«Béliers, votre conjoint sera proche et présent.»
Dans l’évier, un cheveu très blond avec une petite extrémité qui l’était beaucoup moins me permettrait, si je voulais vraiment vous faire concurrence, d’annoncer que ma native de la vierge va bientôt prendre un rendez-vous chez Dino pour une coloration.
Je vous concède que je viens d’allumer l’ordinateur, oui, mais vous noterez que je ne me trouve pas en pyjama !
Qu’il est neuf heures, là. Que je viens déjà d’appeler le psychothérapeute du sixième pour m’excuser de ma conduite d’hier soir, chose que j’aurais très bien pu remettre à demain, après demain, jamais…
Franchement, sans pouvoir vous dire pourquoi, chère voyante, j’ai une soudaine envie de me moquer des prévisions de toute nature. Tenez, même les nuages abondants, que nous a promis votre collègue de la météo, ne sont pas au rendez-vous, convenez-en ! Si une éclaircie comme celle qui vient de contrarier ma lecture aurait dû m’inviter à me lever pour fermer les tentures, voyez comme je viens d’éteindre l’ordinateur, préférant, une fois n’est pas coutume, la lumière du jour à celle de mon écran cathodique.
J’aimerais pourtant répondre au dernier message que je viens de lire sur le forum américain où se rencontrent parents et proches d’enfants qui souffrent, comme souffre Ottavio. Une certaine Mary-Kate m’étonne souvent par sa manière de parler juste. Nous sommes des gens ordinaires avec une vie qui ne l’est pas, écrit-elle. La maladie de nos enfants nous confronte à une peine et à des défis qui nous dépassent, face auxquels nous sommes démunis. Et de terminer par cette question qui me laisse profondément confus :
«Si nous étions extraordinaires, notre vie cesserait-elle de l’être ?»
Tout ce que je sais, c’est que moi qui d’ordinaire me cache jusqu’à midi, je sors faire les courses, là. Le vendredi matin, un petit marché donne, pendant quelques heures, une vraie convivialité populaire à ce petit square sur lequel débouche notre rue. Il faut faire vite, cependant. Vers onze heures, les commerçants plient bagage pour rejoindre des endroits sans doute plus animés et plus fréquentés, abandonnant alors notre quartier à sa belle tranquillité résidentielle.
Charcuterie, fromage, salade. Melon ? Oh, oui, ajoutons un peu de soleil importé à un repas léger qui sera résolument printanier, ce soir. Un moustachu à l’accent français prononcé me vante les mérites d’un saucisson que je dois absolument goûter, là, tout de suite, sinon il ne valait pas la peine, ni de naître, ni de se lever aujourd’hui, ni de se trouver là, devant lui, à cet instant précis. Oui, me dit-il, oui, mon bon monsieur, votre vie toute entière n’a été qu’un long chemin menant à cette rencontre avec mon pur-porc aux pistaches. Oui, monsieur, aux pistaches et je vous vois dubitatif comme l’était madame, là, oui, elle aussi, comme vous, hésitait puis elle a fini par m’en prendre trois, car aujourd’hui, exceptionnellement pour vous, à Cuneo, j’ai décidé de fêter ma présence dans le Piémont natal de mon grand-père, en vous offrant trois saucissons pour le prix de deux.
Trois ?
Ottavio adore les pistaches, soit. Le deuxième pour Nella et moi. Mais trois ?
Monsieur hésite, monsieur a bien raison. Peut-on acheter trois saucissons à un inconnu ? Qui est cette homme qui prétend me faire bénéficier de sa générosité hors du commun ? Je m’appelle Simon, mon bon monsieur, et je suis ravi de rencontrer quelqu’un comme vous, quelqu’un qui veut acheter en confiance, qui se méfie de ses impulsions, qui aime prendre le temps. Quand vous partirez, trois de mes saucissons sous le bras, je saurai qu’ils ont trouvé un ami, qu’ils n’ont pas été adoptés à la légère par un passant distrait, non, qu’ils viendront faire honneur à une table, qu’ils régaleront des connaisseurs, qu’ils seront tranchés avec amour par, par… ?
«Pasquale…»
J’aurais dû m’en douter. Quel instant magique ! Voici donc les quatre P réunis. Pur. Porc. Pistache. Pasquale. A mille lieues de la simple trinité des saucissons secs de Simon, vous nous ouvrez, mon cher Pasquale, vous permettez que je vous appelle Pasquale, vous nous ouvrez les portes du quaternion, du tétramorphe, en un mot de l’âme. A quelques jours de Pâques ! Vous voulez un petit sac en plastique ou je vous les mets là, avec vos légumes ?
Quand je m’éloigne du moustachu, l’entendant déjà me citer comme référence, que dis-je, comme exemple d’une conduite éclairée, à d’autres futurs parents de triplés, la question de Mary-Kate me revient à l’esprit.
Je viens d’adopter trois saucissons qui, dépassant un peu du sac dans lequel, je l’espère, ils prendront soin de ne pas écraser la salade, me regardent avec reconnaissance, heureux d’avoir trouvé une famille. Me dirait Simon.
Je viens encore de me faire avoir par un baratineur à la petite semaine. Me dirait mon père, paix à son âme.
Je viens de faire une bonne affaire en me rendant au marché. Dirai-je à Nella, incapable comme je le suis de m’en tenir au simple fait que j’ai fait les courses, point.
Je viens de découvrir que les pistaches et le porc font très bon ménage. Ai-je envie de vous dire, vous voyant un peu sceptique, là.
Je reviens d’un voyage intergalactique et je te ramène un saucisson de porc plutonien truffé d’œufs de martien ! Inventerai-je pour Ottavio qui me rappellera qu’il n’a plus sept ans. Gamin ingrat, va !
Avec tout ce que je viens d’acheter, je pourrais appeler la maman de Nella, pour l’inviter à manger avec nous, ce soir. Me dis-je, vraiment, en repassant par le boulanger pour un pain de mie, un peu surpris par ma soudaine tendresse pour belle-maman et mes égards pour ses dents.
Se pourrait-il que…
João Pedro Pinto-Nunes
Psicoterapeuto
La carte de visite se trouve encore à côté de mon téléphone portable, qui prend des forces dans son chargeur. En rangeant les courses, je pense à notre conversation du matin, très brève. Monsieur Pinto-Nunes comprenait pour hier, il me remerciait d’avoir appelé et me souhaitait une bonne journée.
Que répondrait-il à la question de Mary-Kate ?
Est-ce notre regard qui donne à l’ordinaire les couleurs du bonheur ou du désespoir ?
Et mon cœur ? Pourquoi bat-il plus vite en découvrant un appel en absence ?
Et mes mains ? Pourquoi tremblent-elles en voyant s’afficher le numéro du Docteur Aldini ?
Elle a laissé un message, heureusement. Rien d’urgent dit-elle, une question d’ordre intérieur, enfin, elle m’en parlera ce soir, si je veux bien. Elle viendra voir si tout va bien, vers cinq heures, comme d’habitude.
En deux minutes, je suis passé du rose au noir et du noir au rose comme un petit personnage en Lego qui chercherait sa place sur le damier du redoutable royaume de Hockenpock.
Non, Mary-Kate, je ne suis pas extraordinaire.
Du tout.
J'appelle Nella qui passera prendra sa maman, avant de nous rejoindre à l'hôpital. Et qui m'aime. Et qui m'embrasse.
Je nettoie le frigo.
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15.03.2006
17 - Pas vraiment la Veuve Pinto-Nunes
Sixième. Quand elle le dit, car je précise qu’elle ne le dit pas souvent, elle détourne aussitôt le regard, balayant alors des yeux le plafond de l’ascenseur comme le ferait une personne qui voudrait vous éviter toute gêne.
Notre médecin généraliste prend ce même air pudiquement absent, après m’avoir demandé de baisser mon pantalon. Je vous rassure, je ne suis pas souffrant, mais Nella pense que, mon papa étant décédé jeune d’un cancer généralisé, il est prudent que je me soumette à un examen annuel déplaisant, dont je ne vous dirai pas plus.
Vous observerez cela dans une boutique, aussi, oui ! Vous sortez de la cabine d’essayage, vous débattant avec une fermeture éclair, et voilà qu’une vendeuse serviable se met à manipuler le tissu, à parler dans le vide et à tâtonner comme si elle venait d’être frappée d’une cécité soudaine.
Voilà comment se conduit celle que Nella et moi appelons la Vilaine Veuve Pinto-Nunes après avoir dit, du bout des lèvres, qu’elle se rend au dernier étage. Elle vous laisse à votre honte, celle de presser un bouton qui ne pourra vous mener qu’à une existence moins élevée que la sienne.
A vrai dire, nous ne savons pas si la pimbêche est veuve et nous ne sommes même pas sûrs de son nom ! Deux appartements entourés de grandes terrasses se partagent le toit de l’immeuble et nous les devinons, à tort peut-être, plus luxueux que le nôtre. L’autre voisin qui habite au sixième est un homme. Nous avons, toujours unilatéralement, décidé que la deuxième petite plaquette entourant, dans l’ascenseur, le dernier bouton et qui mentionne le Professeur Lombroso, ne peut qu’identifier ce souriant quinquagénaire courtois. Nella prétend qu’il respire l’humilité de l’homme de science et que voilà. L’air hautain de la vieille trahirait, toujours selon mon épouse à l’imagination parfois bien fertile, celle qui s’enorgueillit, à titre posthume, de la réussite d’un mari qu’elle aurait mené à l’infarctus ou à la cirrhose.
«Vous êtes fou.»
Hier soir, j’ai eu droit au regard dédaigneux de la Vilaine Veuve Pinto-Nunes et à quelques phrases qui plaidaient en faveur de la thèse de Nella. Quand la science pourra enfin déceler les traces de ce poison nommé mépris, une autopsie révélera que son mari est mort intoxiqué !
«Vous êtes un fou dangereux.»
Elle attendait l’ascenseur, en bas, dans le hall de l’immeuble. Moi, je venais de dévaler l’escalier.
En chaussettes.
Elle avait remarqué ce détail car son chien, oui, la Vilaine a un chien, s’était approché de moi pour renifler mes pieds avant qu’elle ne l’entraîne, d’un coup sec sur la laisse, à l’intérieur de la cabine.
«T’as raison, Rafa, c’est lui qui a voulu te tuer !»
J’étais perplexe. La porte de l’ascenseur s’était refermée et je restais là, un peu interdit, le marbre froid me glaçant les pieds.
«Faut vous faire soigner !»
Elle a pris la peine de pousser la porte pour ajouter ce verdict à un réquisitoire dont je venais tout juste d’entrevoir le motif.
Soit. Je n’avais pas de temps à perdre, l’agnello étant au four depuis vingt minutes. De toute manière, la Vilaine n’avait pas laissé la parole à la défense. Elle s’éloignait déjà vers les hautes sphères et pour ma part, je devais retrouver mes nouveaux mocassins, que Nella venait de copieusement vaporiser d’imperméabilisant. Oui, c’est idiot, je sais. L’odeur du produit n’étant pas très agréable, j’avais voulu les déposer à l’air libre, sur l’appui de la fenêtre du séjour, puis…
Une fois sorti de l’immeuble, j’ai vu Nella se pencher à cette même fenêtre, au troisième étage. Elle m’adressait des signes de désespoir. Même d’en haut elle ne voyait, pas plus que moi, la moindre trace de mes chaussures, ni sur le trottoir, ni sur la route.
Je venais de comprendre qu’elles avaient failli fracasser le petit crâne d’un pauvre animal innocent à qui, j’en suis sûr, il ne manque que la parole et dont, je le devine, la Vilaine reçoit bien plus d’affection que de la plupart des humains, oui… Sa maîtresse aurait-elle, d’un coup de pied rageur, propulsé mes beaux mocassins tout neufs en dessous d’une voiture ?
Après avoir adopté une série d’attitudes plutôt étranges, la plus humiliante étant celle où je me trouvais pratiquement allongé sur le trottoir devant une grosse cylindrée allemande, quand un couple élégant est monté à son bord, l’homme m’observant avec dépit, la femme m’enjambant en disant gentiment pardon, vous permettez ?
Après cela, donc, il ne m’était plus trop difficile, toujours en chaussettes, la chemise et le pantalon souillés, de soulever les couvercles des poubelles, suspectant toujours quelque basse vengeance de notre voisine.
«Arrête, chéri ! Monte manger !»
Pourquoi Nella m’a-t-elle lancé cette invitation à l’instant précis où le présumé Professeur Lombroso pénétrait dans l’immeuble ?
Dans l’ascenseur, il m’a tendu sa carte.
«On ne sait jamais.»
João Pedro Pinto-Nunes
Psicoterapeuto
Avant de me souhaiter une bonne soirée, il m’a gratifié d’un sourire qu’il voulait certainement aimable, sans plus, mais qui m’a paru insupportablement empathique.
Que voulez-vous, un homme en chaussettes qui vient de fouiller les poubelles à la recherche de ses chaussures, tout récemment accusé de pulsions canicides et condamné à se faire soigner peut, tout à coup, devenir singulièrement irritable. Il devrait le savoir, le psychothérapeute !
Vous ne m’en voudrez pas de taire l’insulte dont j’ai gratifié notre voisin avant que ne se referme la porte de l’ascenseur. Sachez seulement que, depuis cet écart de langage, l’avis sur mon équilibre psychique doit faire l’unanimité parmi les occupants du sixième.
Devant la porte de notre appartement, Nella riait de bon cœur en me faisant signe de rentrer. Oui, elle avait retiré l’agneau du four à temps, oui, il sentait bon l’ail et le thym, aussi, mais il allait refroidir si je ne me décidais pas, enfin, à oublier cette paire de godasses. Godasses ? Mes nouveaux mocassins noirs de Berguamani ? Et de m’avouer qu’elle était du même avis qu’Ottavio. Nous irions faire du shopping ensemble, samedi, et elle veillerait à ce qu’on trouve quelque chose d’un peu moins… D’un peu moins quoi ?
«D’un peu moins vieux retraité, si tu veux savoir ! Je parie que la Vilaine les a gardées pour elle, tes mocassins de pantouflard, pour jardiner sur sa terrasse !»
Je riais à mon tour en me moquant de sa clairvoyance et de sa fâcheuse tendance à échafauder toutes sortes de scénarios à propos de gens dont nous ne savions rien. Ne venions-nous pas de découvrir que le Professeur Lombroso n’était pas du tout celui qu’elle croyait ?
«Il n’a pas d’accent…»
Trop tard. La voilà déjà à s’interroger sur le parcours du psy au nom explicitement portugais mais qui s’exprime dans un italien irréprochable !
«Bon, je te raconte, pour Donatella ?»
A mon avis, l’agneau aurait mérité, tant il était succulent, un vin peut-être un peu plus rond, mais le fromage aidant, nous avons terminé la bouteille que Nella trouvait tout à fait à son goût, me jugeant bien difficile pour un homme qui venait de jeter ses chaussures par la fenêtre.
Je me déshabillais pour la rejoindre dans le lit quand la carte de visite du thérapeute s’est échappée d’une poche de mon pantalon.
Ce matin, elle est là, devant moi. J’ai promis que je ferais un effort en faveur d’un voisinage courtois et que j’appellerais l’homme pour présenter mes excuses. Je devrais peut-être le consulter, qui sait ?
«Tu crois que je suis fou, Nella ?»
«Beaucoup moins que Do !»
Oui, elle avait raison.
On peut comprendre un accès de rage passager après la perte regrettable d’une belle paire de mocassins, sans doute pantouflardes, soit, mais d’autant plus confortables et puis toutes neuves et fraîchement imperméabilisées.
Oui.
Je me dis cela avant de composer le numéro de João Pedro Pinto-Nunes, qui ne doit surtout pas s’imaginer que je vais venir m’allonger sur son divan !
Non.
Si, vraiment, il est en manque de patients, qu’il s’occupe donc de Donatella.
Une infirmière, Monsieur Pinto-Nunes. Elle fait construire un four à pizza clandestin dans la chambre de mon fils, à l’Ospedale San Benedetto. Les camouflant sous un drap, son père transporte briques et ciment sur une civière ! Un futur ingénieur, qui a failli se prénommer Clo-Clo, leur prête main forte en pantalon blanc et chemise rose.
Non.
Il n’en croirait pas un mot.
Si j’ai le malheur d’ajouter que je suis impatient d’aller voir comment progressent les travaux, il descendra me mettre une camisole !
«Je suis désolé pour hier, soir.»
Je ne lui dirai rien de plus. Ces gens-là, ils interprètent et analysent toujours tout, c’est bien connu.
J’espère tomber sur un répondeur.
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13.03.2006
16 - Les briques de Fabrizio
Il rit, Ottavio ! Claude a la décence, tout de même, de se montrer un peu contrit. Je répète :
« Ce n’est pas drôle ! »
Je voudrais vous y voir. Vous revenez d’une après-midi en ville, la toute première depuis, oh, depuis près d’un an, certainement. Vous avez joui, durant plus de trois heures, d’une liberté qui vous était, d’abord, si peu coutumière que vous vouliez la fuir. Pas à pas, vous vous êtes pourtant éloigné de votre point de départ, trouvant au hasard, un premier but, un deuxième, puis un autre encore à cette balade qui a fini par vous sembler agréable. Nous sommes début avril, il a fait beau, la ville avait du talent comme elle peut en avoir au printemps, après quelques jours de pluie. Avant d’arriver à la Piazza del Populo, vous vous êtes arrêté devant ce traiteur au coin du Corso Marcello et de la Via Stesso. Ensuite, votre allure est devenue celle d’un homme soudain responsable, car porteur d’un sac débordant de bonnes choses, parmi lesquelles des antipasti qui pourraient, si vous n’y preniez garde, s’échapper de leurs barquettes et répandre de l’huile d’olive un peu partout.
« La Cucina della Felicitá » annonce le sac et la vendeuse de chaussures chez Berguamani l’a entouré des mêmes précautions que vous, le déposant sur le comptoir pour que personne ne le renverse, avant de vous prier d’aller lui désigner, dans la vitrine, l’objet de votre visite. Non, enfin, quelle sotte ! Pas ces horreurs brunes à gros lacets jaunes, non, les mocassins, là, noirs, juste au-dessus, oui, ceux-là. Elle s’est penchée, de l’autre côté de la vitre, et sa méprise peut être due au fait que vous ne regardiez plus tout à fait la marchandise, soyez franc. Vous avez été presque contrarié de voir que la première paire qu’elle vous présente soit exactement à votre pointure et que non, elle ne vous faisait mal nulle part et que oui, elle allait parfaitement avec votre pantalon gris. Oui, vous aimiez la voir ainsi, accroupie devant vous, se laissant découvrir, tirant sur sa jupe un peu trop courte, en fait, pour le métier qu’elle exerce. Mais non, malgré son sourire et son air taquin quand elle a dit que la Cuisine du Bonheur, c’est tout un programme, non, vous ne lui avez pas acheté le produit d’entretien du cuir ni même l’imperméabilisant qui protègerait votre investissement. Vous avez dit que votre épouse avait tout ce qu’il faut, une manière comme une autre de dire que vous êtes un homme qu’on peut charmer à la rigueur, mais qui demeure fidèle et économe.
Deuxième sac, contenant une vieille paire de Nike, puis troisième avec des tomates achetées à un étal, quatrième avec deux magazines, dont un sur les jeux vidéo, pour Ottavio, un journal, des cigarettes pour Nella.
Tout ça autour de vous quand, à une petite table vous avez pris vraiment plaisir à boire un tonic en déplaçant un peu votre chaise vers le bord du trottoir. Le soleil jouait à cache-cache avec cette enseigne rouge, massive et insolente qui coiffe un grand immeuble gris abritant le siège provincial d’une banque, à l’autre extrémité de la Piazza. Pas de gin, non, vous avez hésité pourtant. Petit sursaut, en voyant s’abaisser, ils sont trop loin pour entendre leur vacarme, de grands rideaux de fer devant l’entrée et les fenêtres de l’agence, au rez-de-chaussée de la masse grise. Il était déjà cinq heures trente !
Soudain pressé, mais il était tellement agréable d’être pressé, soudain, tant et si bien que vous prenez plaisir à répéter que vous étiez soudain pressé, quand vous avez laissé de l’argent sur la table, replié le journal, vérifié qu’il vous restait de quoi payer Claude, car nous sommes jeudi, avant de reprendre, soudain pressé, le chemin de l’hôpital.
Vous voilà, chargé, hésitant à pousser du pied la porte du couloir qui mène à l’ancien réfectoire des infirmières devenue la chambre d’Ottavio. Tout le monde le fait, oui, et c’est pour cela que vous trouvez les deux battants pourvus, sur leur partie inférieure, de grandes plaques en aluminium qui portent les traces de tout ce qui est déjà venu les heurter comme lits, civières, chariots, aspirateurs et chaussures. Mais tout le monde ne vient pas d’acquérir une belle paire de mocassins noirs chez Berguamani !
Vous déposez vos sacs pour ouvrir l’un des battants et découvrez, à l’autre bout du couloir, devant la chambre de votre enfant…
Une civière !
Recouverte d’un drap blanc.
En dessous du drap ?
Une forme plutôt carrée. Un cercueil ?
Vous n’en savez rien, mais je vous garantis que vous avez cessé d’être soudain pressé d’une manière plaisante. Vous êtes affolé, oui ! Vous abandonnez vos achats et vous aimeriez courir, mais vous manquez de glisser et de tomber car la fichue semelle en cuir de vos nouvelles chaussures dérape sur le fichu linoléum que des fous furieux font briller chaque semaine comme un fichu miroir, on se demande bien pourquoi.
Le couloir dans lequel vous progressez au ralenti est long comme un cauchemar mais vous voyez la porte, à l’autre bout, qui s’ouvre faisant apparaître, dans un contre-jour un peu surréel, lui aussi, un chanteur de variété française suivi de votre fils. Et ce dernier vous dit, le plus naturellement du monde :
«Ah, tu tombes bien, Papa, tu ne veux pas nous tenir la porte ?»
Après quoi il rit aux larmes quand vous lui dites tout ce qui vous est passé par la tête. Je crois que, comme moi, vous diriez que :
«Ce n’est pas drôle !»
Tentant de se racheter comme il peut, Claude me félicite de mon achat.
«Belle paire, Monsieur !»
Venant de ce beau gosse en chemise rose à jabot violet, le compliment aurait plutôt tendance à m’inquiéter, mais je le remercie sèchement avant d’exiger qu’on m’explique ce que cette civière fait là.
«C’est les briques de Fabrizio !»
Ah, voilà, oui ! Il va de soi qu’après cette justification parfaitement logique fournie par mon fils, il ne me reste plus qu’à maintenir la porte ouverte pendant qu’il guide l’engin, qui me semble plutôt lourdement chargé car Claude peine un peu à le pousser devant lui.
Une fois dans la chambre, il leur faut encore plusieurs manœuvres plutôt difficiles pour que la civière trouve enfin sa place dans un coin, derrière la porte.
Oui, il enjambe maintenant le carrelage de ce qui fut un coin cuisine et qui est devenu, pour Ottavio et moi, le redoutable royaume de HockenPock.
Le cœur un peu serré, comme si j’allais, malgré tout, découvrir quelque chose de désagréable, je soulève le drap blanc mais mon fils a dit vrai. Je ne connais pas ce Fabrizio, qui en serait l’heureux propriétaire, mais la civière est bel et bien chargé de briques. En dessous, sur une tablette, un sac de ciment, un seau, divers outils de maçonnerie.
«Bonsoir chéri ! C’est pour nous, tout ça ?»
Voilà Nella. Elle a pris les quatre sacs que j’ai abandonnés à l’entrée du couloir. Elle a vu qu’il y avait des cigarettes qui devaient être pour elle, puis a reconnu mes vieilles Nike dans le sac de Berguamani.
«Mais qu’est-ce que tu racontes, Ottavio ? Elles sont très jolies les chaussures de papa ! Faudra pas oublier de les imperméabiliser, chéri. T’as de la chance qu’il ne pleut plus, là.»
Mon fils n’aime pas mes mocassins noirs, me le confirme par un «Berk !» méprisant et sans appel, puis se plonge dans son magazine. Claude m’affirme qu’ils ont bien travaillé aujourd’hui et qu’Ottavio est très doué puis semble se demander s’il doit encore s’étendre sur le sujet ou si je vais comprendre, enfin, qu’il serait peut-être l’heure de le payer.
«Oh, pardon !»
Il court, avec un peu de chance il peut encore avoir le train de sept heures.
«Et ce bruit, sur le toit, c’est quoi ?»
Dans le silence qui est revenu, on entend clairement que quelqu’un marche, au-dessus de nous, sur le toit plat de la chambre.
«C’est Fabrizio ! Il est passé par le balcon, il est fortiche, tu sais ! Il a mis un pied sur la rampe, et hop !»
Nella m’interroge du regard.
Je n’en sais pas plus qu’elle mais je commence tout doucement à entrevoir qu’il se pourrait que…
«Do est au courant ?»
«Oui, ben oui, Fabrizio, c’est son papa !»
Cette idée folle dont Dimitri m’avait parlé l’autre jour et que nous trouvions d’autant plus hilarante qu’elle nous semblait parfaitement utopique prendrait donc forme ?
«C’est un secret, hein ! Mais tu peux raconter à maman. Enfin, faut qu’elle jure de ne rien dire à personne !»
Oui…
«Puis, faudra remettre le drap, Papa !»
Aussi, oui…
Il est clair qu’Ottavio me considère, depuis que j’ai accepté de prêter main forte au transport de briques, fût-ce dans un rôle aussi mineur que celui de portier, comme tacitement complice de ce projet de maçonnerie clandestine !
Je crois que je vais expliquer tout ça gentiment et calmement à Nella, quand nous serons chez nous. Nous mangerons dans le séjour. Nappe. Bougies. Antipasti. Agnello al forno, compter vingt cinq minutes à la position 7, sans préchauffer le four, m’a-t-on dit. Neil Diamond. Aussi. Et puis, grâce aux briques du papa de Donatella, un beau sujet de conversation, en prime !
La vendeuse de Berguamani avait bien raison. La Cuisine du Bonheur, c’est tout un programme.
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11.03.2006
15 - Aller chez Berguamani
Les grandes portes vitrées de l’Ospedale San Benedetto s’ouvrent. Avant de retrouver la ville et son animation il ne me reste plus qu’à traverser l’aire de stationnement, en contournant la nouvelle cantine du personnel, installée là, dans une sorte de baraquement, aux couleurs criardes d’une société de restauration pour collectivités.
Je ferais mieux de ne pas vous confier que le mot «Restomobile» se trouve inscrit et répété, avec une obsession qui rappelle celle d’un taggueur fou, sur toutes les parois extérieures de cette chose, car vous pourriez vous méprendre sur son aspect.
Pour commencer, elle ne ressemble pas du tout à un restaurant mais plutôt à un conteneur aveugle et surdimensionné. Ensuite, la chose n’a strictement rien de mobile, posée comme elle est sur six vérins qui prennent pied sur deux longues dalles en béton armé. Son joli nom montre bien que la licence poétique a cessé d’être le privilège des écrivains pour devenir enfin l’art de tout embellir et ce pour notre plus grand bonheur à tous.
Longeant la chose par la droite, je pourrais rejoindre la sortie plus vite, oui, mais après les pluies abondantes d’hier et d’avant-hier, mieux vaut s’abstenir. De ce côté, la dalle s’enfonce dans le sol humide s’entourant alors de grandes flaques d’eau. J’ai vu, tout à l’heure en arrivant, qu’un ouvrier actionnait les vérins pour remettre la chose d’aplomb. Je m’imaginais, à l’intérieur, les infirmiers, infirmières et internes en témoins amusés du progrès de son travail, observant la minestrone dans leurs assiettes qui devait en épouser les contours d’une manière graduellement plus rassurante. Ou s’inquiétaient-ils, au contraire, ne sachant pas ce qui leur valait cette «mise à niveau», la chose étant bruyamment climatisée pour leur confort, oui, mais rigoureusement dépourvue de fenêtres ?
Je souriais déjà, comme je souris maintenant, car je venais de prendre la résolution de m’absenter cet après-midi.
Je souris encore en contournant la chose par la droite et en saluant un petit groupe de fumeurs réunis sous un auvent, devant la porte de la cuisine. Il y a là deux «Restomobilistes» en tenue de travail verte et orange, trois infirmières et un homme grisonnant qui doit être un rhumatologue ou un psychiatre, je ne le croise jamais qu’au deuxième étage, quand je vais voir le docteur Aldini, dans la tour carrée.
J’ai envie de leur dire qu’il fait beau, aujourd’hui, et que rien ne les oblige à s’agglutiner là, sous cet abri. Les blouses blanches m’objecteraient sans nul doute que c’est le seul endroit où ils peuvent s’attarder sans qu’on puisse les voir de l’hôpital. Quant aux hommes en vert et orange, vous me direz qu’ils sont chez eux et n’ont donc pas à justifier qu’ils fument devant leur porte. Vrai.
Bonne humeur encore et petite pensée tendre pour Nella, qui n’a pas une belle grande chose métallique derrière laquelle se cacher pour en griller une, chez Maître Cardini. L’autre jour, en rougissant tout de même un peu, elle m’a dit qu’elle s’arrangeait, dans toute la mesure du possible, pour lui planifier au moins deux rendez-vous par jour chez des clients. Oh ! Le bon notaire n’est-il pas fâché quand elle l’oblige à se rendre, à quelques heures d’intervalle, dans un même village éloigné, comme elle a l’audace de le faire, parfois ? Elle invoque un caprice du client et puis… Au moins sait-il alors pourquoi il râle, m’a-t-elle rétorqué en riant !
La barrière franchie, après un clin d’œil au gardien qui m’adresse, Dieu sait pourquoi, depuis toujours un salut militaire, me voilà dans la rue, soudain beaucoup moins insouciant.
A gauche, un fleuriste puis des façades anonymes. Si je descends la rue, dans cinq minutes je suis chez moi, devant notre immeuble. Exclu. Il m’a fallu du temps, des mois, à vrai dire, pour ne plus craindre le regard de ceux qui me voient faire les courses, le matin. M’éloigner de là, tous les jours un peu avant treize heures, c’est ma manière de dire aux voisins et aux commerçants du quartier que je suis attendu quelque part, que je ne suis pas désœuvré, qu’il ne doivent surtout pas s’imaginer que ma place serait parmi eux, parmi les retraités, les ménagères, les invalides, les déprimés, les… chômeurs !
Oui.
J’avais oublié cela. Si j’ai pu vous sembler un papa totalement dévoué au bonheur de son enfant, au point de lui consacrer toutes les après-midi de sa vie, n’y voyez que l’effet de ma propre méprise.
Là, dans la rue, devant l’entrée de l’aire de stationnement de l’Ospedale San Benedetto, je suis pris soudain d’une anxiété sourde et je me mets à trembler. J’ai l’impression de sentir sur moi le regard du gardien, qui peut encore me voir, depuis son petit espace vitré, près de la barrière.
A droite.
Aller à droite, remonter la rue.
Un tabac, un magasin de jouets, plus que cent mètres et je me retrouve sur le Corso Marcello.
Parfois, en s’éloignant d’un endroit, dont nous savons avec certitude qu’il est bon de le quitter, nous découvrons ce qui nous y retenait. Ou, plus exactement, de quel vide il nous préservait ?
Car c’est bien un gouffre qui m’apparut, il y a cinq minutes en voyant la rue, les trottoirs, les immeubles dessiner des lignes toujours plus floues, puis fuyantes, puis concentriques…
Il y a du monde sur le Corso. Du trafic. Du bruit. Les plus pressés sortent des restaurants, d’autres s’y attardent, sans doute, espérant qu’au bout d’un café et d’une liqueur, il sera plus facile d’aborder quelque point délicat à l’agenda d’une réunion, dont ils diront ensuite qu’elle fut bonne, qu’ils sont arrivé à un bon « deal » vraiment profitable pour toutes les parties, qu’on a bien fait de prendre le temps de déjeuner…
Je respire, marche plus lentement, trop lentement même pour deux jeunes femmes qui me bousculent, avant de disparaître un peu plus loin, dans les bureaux d’une société immobilière. En retard, sans doute. Elles prétexteront qu’elles ont dû attendre l’addition. Promettront d’être à l’heure, demain. Recommenceront, bien entendu. Et trouveront d’autres excuses…
Oh, je connais ce monde, même si son rythme ne m’est plus vraiment familier. L’heure n’est pas aux flâneries sur le Corso et je ferais bien mieux de dégager le trottoir pour le laisser aux passants qui ont un but, sinon dans leur vie, du moins dans l’immédiat. Je traverse l’avenue pour aller me réfugier au Century, un café spacieux, un peu plus feutré, moins animé surtout, que les petits bars populaires qui lui font face. J’allais dire que l’endroit n’a pas changé mais je me rends compte de l’absurdité de ce constat. Le dernier verre que nous avons pris ici, entre collègues, doit dater d’il y a moins de deux ans. A l’occasion de l’anniversaire d’Angelo ?
Ristretto et… j’hésite… petite grappa, oui, pourquoi pas. Si mes souvenirs sont bons, ils ont une Barolo de vingt ans d’âge, ici. Le garçon, un grand blond à la trentaine lisse, en fait un peu trop. Sa manière déférente de dire que «monsieur est connaisseur» me met mal à l’aise.
Se moquerait-il ? Son regard ne s’est-il pas attardé sur mes chaussures, une paire de Nike dont ni la forme ni la couleur ne s’accordent avec mon pantalon gris, ma chemise blanche, mon veston bleu ? Ma mise me dénonce-t-elle comme un imposteur ? Toujours est-il que l’échalas, invoquant la fin de son service, me demande de payer les consommations, me rend la monnaie, puis s’éloigne promptement comme s’il était vain d’attendre quelque pourboire de ma part.
Il est quatorze heures trente-huit à ma montre.
Je l’ai déjà consultée à trent-six.
Avant cela, il était trente-deux.
Sortir d’ici, me balader.
Cette grappa ne me procure aucun plaisir et semble impuissante devant la lenteur du temps. Je me lève, je me dirige vers la porte, j’aperçois, assise face à une chaise remplie d’achats, Mademoiselle Goetting.
Elle ne me reconnaît pas. Le papa d’Ottavio. Oui, bien entendu oui, elle se souvient, oui. Il doit y avoir quoi, un an, non ? Elle attend sa maman, là. Un grand sac bleu mentionnant fièrement que Berguamani chausse femmes, hommes et enfants depuis 1822 me fait sourire, malgré moi.
«Saviez-vous qu’il est d’origine suédoise ? Que la famille s’appelait Bergman, comme le réalisateur ?»
Elle est trop jeune, elle ne connaît pas le réalisateur mais, toujours aussi gauche, aussi timide que lors de notre première rencontre, elle étend une jambe pour me révéler un escarpin audacieusement rouge.
«J’ai voulu les garder aux pieds. J’espère que maman va aimer, aussi…»
Je réponds quelque chose de consensuel. Que l’important c’est qu’elles soient confortables, n’est-ce pas. Et puis, Berguamani, c’est du sérieux, je comptais d’ailleurs m’y rendre moi-même, tenez.
«Oh, je ne vous retiens pas, alors…»
En m’approchant de la Piazza del Populo, je me rends compte, tout à coup, que la petite institutrice ne m’a pas demandé de nouvelles d’Ottavio.
Je devrais avoir l’habitude, pourtant. Mais non. Cette pudeur me surprend encore. C’était, l’autre soir, l’une de nos questions sans réponse, quand Nella et moi avons pris le temps de nous parler longuement, chez Piccini.
Qu’est-ce qui éloignait les gens de nous ? L’indifférence, la gêne, la peur de nous blesser ou la peur, tout simplement, de la maladie ou de la mort ? Disons-nous qu’ils sont pudiques, a suggéré Nella en me prenant la main. Ils détournent le regard comme on le fait, par simple pudeur, quand on voit des amoureux s’embrasser dans la rue.
Peut-être…
Aller chez Berguamani.
Ne plus regarder ma montre.
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10.03.2006
14 - Laisser faire Claude
Vaguement francophile, probablement tout à fait folle, sa maman l’avait mis au monde dans la joie, sur un air débridé de son idole, une chanson qui parle de papillons, d’Alexandrie et de poissons à l’appétit féroce. Des barracudas ? Allez savoir.
En tout cas, cet accompagnement, que Claude m’a décrit comme très franchement disco, n’était pas tout à fait ce que l’obstétricien avait imaginé en proposant à sa patiente d’accoucher en musique. L’homme était revenu d’un stage en Californie la tête pleine d’idées, mais songeait probablement à quelque chose de plus zen, de plus relaxant. Mozart, sans doute. Un mouvement lent de Vivaldi. Ou Neil Diamond ? Il était encore populaire, au début des années quatre-vingt. Nella l’adore toujours.
Mais non. La future maman avait choisi la variété française, n’en démordait pas et il semblerait même, mais parfois je me demande si Claude ne se plaît pas à exagérer un peu, qu’on ait dû installer deux enceintes acoustiques supplémentaires pour que le volume soit, lui aussi, tout à fait à son goût.
De même, j’ai quelque peine à croire qu’elle ait vraiment cherché à le prénommer « Clo-Clo » mais il soutient qu’il doit la chance de porter un prénom français, somme toute assez banal, à la seule obstination d’un officier de l’état civil intransigeant. Pour autant, ne vous aventurez pas à l’appeler Claudio ! Partie pour l’au-delà quand son fils avait treize ans, dans des circonstances dont il dit peu, peut-être parce qu’il n’en sait pas plus, sa maman lui a laissé le souvenir d’une sainte un peu trop folle pour ce monde qui ne l’était pas assez pour elle.
D’ailleurs, pourrais-je vous en parler si longuement, si elle n’était pas aussi son sujet de conversation favori ? Parfois, je me demande si le souvenir de sa maman ne serait pas un peu trop présent et expliquerait que le jeune homme, pourtant plutôt beau garçon, n’ait pas de petite amie. Il doit ennuyer les filles de son âge, dont on peut supposer qu’elles manquent de tendresse pour cette rivale d’autant plus redoutable qu’elle n’est plus de ce monde. Donatella prétend d’ailleurs savoir que son cousin est toujours vierge. A vingt-deux ans, oui. Puis elle ajoute, parce que les gens, vous savez un peu comment ils sont, que non, malgré ses tenues vestimentaires qui flirtent avec le rose ou le fuchsia et qui brillent parfois comme la soie ou le satin, non, elle ne lui connaît pas de liaisons masculines non plus.
Quoiqu’il en soit, si vous doutez de l’importance des premiers instants de notre vie, je vous invite à venir observer Claude quand il dansotte dans les couloirs de l’Ospedale San Benedetto, quand il mime la géométrie en sautillant dans la chambre d’Ottavio ou quand il chantonne une conjugaison !
Oui, il vient voir Ottavio, deux fois par semaine, pour lui donner des cours de langue et de science.
A quoi bon ?
Je n’ai pas posé cette question avec une telle brutalité, mais je vous avoue que c’est la première qui m’est venue à l’esprit, quand Donatella m’a parlé de son cousin, il y a deux mois. Un futur ingénieur, comme vous, m’a-t-elle dit. Honnête, elle devait ajouter que Claude avait bien du mal à financer ses études et qu’il ne serait pas fâché de trouver un peu mieux à faire que la plonge dans les restaurants.
Elle a vu que j’hésitais. Je me préparais, pour ne rien vous cacher, à répondre par ma réplique évasive préférée : Je voudrais d’abord en parler à Nella. Oui. Vous n’avez pas d’idée de la quantité de choses dont je prétends devoir parler d’abord à Nella. Elle non plus. Je ne crois pas qu’elle soupçonne le nombre de gens qui lui en veulent d’avoir dit non à des propositions dont elle n’a jamais rien su.
Donatella m’a souri.
Eût-elle argumenté un tant soit peu, j’aurais eu recours à mon joker imparable, j’en suis certain. Mais elle m’a souri, s’est assise sur le lit et a commencé à faire quelques exercices avec Ottavio en l’encourageant de sa voix douce.
J’ai dit oui.
Occupée comme elle l’était à régler un petit variateur dans le système de commande de la prothèse, ne m’a-t-elle pas entendu ou a-t-elle fait semblant ?
Je l’observais, attendant une réaction, quand j’ai croisé le regard d’Ottavio. Il me souriait, à son tour, comme s’il existait entre lui et Donatella un pacte secret, quelque chose qui me laissait un peu à l’écart mais qui les rendait aimables, patients, confiants.
« C’est une excellente idée, et je crois qu’il devrait commencer au plus tôt, ton cousin. Ottavio est en train de prendre beaucoup trop de retard, là. Ça suffit, les vacances ! »
J’ai dit ça. Ou quelque chose de très similaire.
Donatella m’a embrassé, m’a remercié parce que son cousin, elle l’aimait beaucoup et elle savait qu’il prendrait ce travail à cœur et que…
Pour ma part, je ne comprenais vraiment pas la décision que je venais de prendre et qui semblait réjouir Ottavio autant que l’infirmière. Diable…
En quoi des cours particuliers d’italien, d’histoire, de géométrie ou de géographie pouvaient-ils bien être utiles à cet enfant que je savais condamné ?
Et puis, ce futur ingénieur, dont Donatella ne me disait que du bien, méritait-il notre confiance ? Elle disait du bien du monde entier, cette jolie fille qui ne devait pas avoir rencontré beaucoup de malveillance, dans sa vie.
Le soir même, Nella devait ajouter à mon trouble en me félicitant de mon initiative et en ajoutant qu’elle avait beaucoup de chance de m’avoir. Pour elle, il ne faisait aucun doute qu’il était bon de montrer à Ottavio que nous avions confiance. Il n’y avait sans doute pas l’ombre d’un reproche quand elle m’a donné raison de ne plus le considérer comme un malade qu’il faut divertir à tout prix. Je n’en étais pas moins désarçonné, pour autant.
Il me restait encore à découvrir le personnage !
Sa cousine a beau m’assurer que c’est totalement inconscient de sa part, le beau Claude semble bien décidé à honorer la mémoire de sa maman, en se présentant au monde comme une réincarnation du chanteur français qui a disparu, m’a-t-il dit, en changeant une ampoule.
A moins que les mentalités aient beaucoup changé, je crains qu’il ne doive faire l’objet, à la faculté des sciences, de pas mal de moqueries de la part des autres étudiants.
S’y présente-t-il ainsi vêtu, ou choisit-il, tout de même, de se plier un peu aux normes de l’endroit ? La plupart des ingénieurs en herbe peuvent passer de l’université à l’entreprise en n’ajoutant qu’une cravate ou deux à leur garde-robe déjà parfaitement conventionnelle. Si Claude n’a rien d’autre à se mettre que son éternel pantalon blanc à pattes d’éléphant et ses chemises ouvertes sur sa poitrine d’éphèbe, je ne donne pas cher de sa future évaluation par les braves gens de Bateson-Martini. Parole de laveur de vitres !
Cela étant dit, quand il enseigne et quelle que soit la matière qu’il enseigne, le jeune professeur particulier d’Ottavio le fait avec un talent aussi épatant que l’est sa mise.
Je dis bien quand il enseigne car, il arrive très souvent que nous engagions la conversation et que nous parlions alors de sa maman, de la faculté, de sa maman, d’un professeur que j’ai connu jeune et qui est aujourd’hui doyen, de sa maman, de certains problèmes de thermodynamique dont je constate avec plaisir que je n’ai pas tout oublié et de sa maman.
Trop souvent.
Ottavio ne se montre jamais impatient, mais je viens de me dire, ce matin, que ma place n’est peut-être pas là, dans sa chambre, le mardi et le jeudi, quand Claude lui rend visite de deux à six. Oui, voilà encore une de ces idées dont je ne pourrais pas vous préciser l’origine.
Aujourd’hui, comme tous les jours, je me suis rendu à l’hôpital en début d’après-midi. Pour la toute première fois, je me suis absenté pour une raison autre qu’une urgence administrative ou l’un de mes rares entretiens d’embauche, qui sont toujours d’autant plus brefs que je les sabote très consciemment.
« Je vous laisse travailler ! »
J’ai dit ça, en embrassant Ottavio qui ne parut pas vraiment ému de me voir partir et en saluant le chanteur disco qui, pour sa part, semblait désagréablement surpris. Un peu comme si mon départ n’était pas une marque de confiance mais plutôt un abandon. Avait-il de nouvelles confidences à me faire au sujet de sa maman ?
Je viens de croiser Donatella, en sortant.
Souriante, comme toujours.
Moi aussi, je souris.
Comme rarement.
13:08 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures
09.03.2006
13 - Le panino de Giovanni
Pourquoi cette anecdote du panino de Giovanni me revient-elle à l’esprit ? Maintenant ?
Ce matin, un peu désœuvré, j’ai fait du rangement dans l’appartement. J’ai trié du courrier qui s’était accumulé sur le meuble du hall. Je n’ai pas allumé l’ordinateur. J’ai examiné le contenu du frigo, vaguement mécontent de moi en découvrant qu’il était pratiquement vide. Apparaissaient, du coup, des miettes, des taches, un bout d’emballage collé contre la paroi, un pot d
