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05.04.2006

25 - Bon espoir pour Marco

Qu’est-ce qui m’a pris de répondre à cette dame ?

Quand nous traversons le hall d’entrée pour rejoindre l’escalier qui mène au deuxiè3me étage, Donatella porte un baluchon improvisé, fait d’un drap vert contenant tout ce que nous avons prélevé sur l’autoclave. Quant à moi, j’ai obéi quand elle m’a demandé de prendre la boîte à outils. Je tiens aussi une belle pochette blanche scellée, annonçant, en grande lettres, que son contenu est stérile mais qui enveloppe, en réalité, mon pantalon de ville trempé.

«Tout ira bien, Docteur ?»

C’est une petite femme au cheveux gris, toute de noir vêtue, qui nous rejoint au moment où nous allions nous engager dans la cage d’escalier. Soixante-dix ans ? Au moins. Toujours vive, en tout cas. Je n’ai aucune idée d’où elle a pu surgir, mais elle se tient maintenant devant nous, vient de poser une main sur mon bras, me fixe, attend une réponse.

«Nous avons bon espoir, Madame.»

Je m’entends dire cela !

Est-ce en écoutant le Docteur Aldini que j’ai appris qu’un médecin ne dit pas « je » ? Nous ne savons pas. Nous allons essayer un nouveau traitement. Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir. Nous…

«C’est un bon garçon, vous savez…»

Heureusement que Donatella vient à mon secours car je ne sais plus trop quoi dire, au-delà de cette petite phrase qui a dû sonner juste.

«Vous pouvez aller le voir. Venez.»

Puis, se tournant vers moi :

«J’en ai pour une minute, Docteur. Je vous rejoins à l’étage.»

La petite dame me lâche le bras mais ne consent pas à me quitter ainsi. La voilà qui ouvre son grand sac noir et en sort une jolie boîte de chocolats.

«Tenez.»

L’infirmière me fait signe d’accepter mais j’ai déjà les mains pleines, moi…

«Buona Pasqua !»

Me voilà qui monte l’escalier tenant mon enveloppe blanche dans une main, portant une boîte à outils de l’autre et serrant sous le bras ce cadeau que je ne mérite pas. Je devrais me sentir un peu coupable mais je suis, à vrai dire, surtout très impatient de retrouver Ottavio. Vaguement curieux, aussi, de voir où en est la construction de ce four à pizza ? J’hésite à me l’avouer.

J’ai pourtant tout loisir d’admirer le travail de maçonnerie du papa de Donatella et de m’étonner de ce qu’il a réussi à faire en un seul jour. Il n’y a personne, dans la chambre !

Un petit billet jaune, collé sur la porte, vient de m’annoncer :

Sommes partis faire le marché avec Claude.
J’ai signé le papier.
Bisou !

Il m’était totalement sorti de l’esprit, ce document que m’a remis le Docteur Aldini, vendredi. Je le découvre sur la table de jeu et m’apprête à le lire quand j’entends :

«Signor Ingeniere !»

Une voix. Pendant quelques secondes j’ai le sentiment affolant d’avoir sombré dans la démence. Parfaitement seul au beau milieu de cette grande chambre baignée de lumière, me voilà qui délire. Un fantôme de mon passé récent vient me hanter et m’affirmer que je suis un homme, un ingénieur, un…

«Hého !»

Les contours pratiquement achevés du four dessinent, autour du futur espace de cuisson, un dôme qui culmine à hauteur d’homme et au-dessus duquel, par un trou dans le plafond, je vois d’abord une moustache démesurée avant de rencontrer le regard de…

«Fabrizio ?»

Oui. Ravi. C’est bien lui, le chef de chantier de la Compagnie des Eaux que je reconnais maintenant, pour avoir travaillé avec lui, il y a plus de dix ans, je crois, à mes débuts. Les circonstances ne prêtent pas à d’autres politesses car il se tient sur le toit et il lui faudrait un petit coup de main, là, tout de suite. Je ne dois pas le rejoindre, non, je peux rester ici, dans la chambre. Si je pouvais déplacer la table et monter dessus pour tenir un instant le grand tube en acier qu’il va passer par le trou, mais sans m’appuyer trop contre la maçonnerie, parce que le ciment…

Je m’exécute. Diable, c’est de lui que Donatella tient sa manière de me diriger en me signifiant, d’une manière à la fois subtile et sans équivoque, que toute objection serait vaine !

Son papa a dû lui apprendre que le monde n’est rien d’autre qu’un chantier. Une ampoule à changer dans le lustre un peu kitsch. Un réglage patient à faire pour qu’Ottavio maîtrise mieux sa prothèse. Une résistance à récupérer dans un vieil autoclave. Une dame à guider vers la chambre de son fils ou de son petit-fils. Elle voit ce qu’il faut faire, le fait et ne doute pas une seconde de votre désir de le faire avec elle.

«Vous le tenez ?»

Oui. Je tiens le tube qui vibre un peu, maintenant. J’entends une foreuse, vois tomber des éclats de métal.

Aurait-elle mobilisé son papa pour la construction de ce four à pizza avec ce même ascendant naturel qu’elle semble avoir sur moi ?

«On est bien droit, là ?»

Je suppose, oui. En tout cas, l’extrémité basse du tube se trouve exactement dans l’axe de l’orifice réservé dans le dôme. Quelques trous encore, le bruit d’un tourne-vis à cliquet, je crois qu’on appelle ça un racagnac et puis…

«Super. Grazie mille. J’arrive !»

Je perçois encore un air de famille, là. Avec Fabrizio, comme avec sa fille, il semblerait que quiconque croise leur chemin tombe bien. C’est un peu comme s’ils vous attendaient, justement, pour les aider. Après quoi, vous serez félicité et remercié mille fois par l’un ou embrassé furtivement par l’autre.

J’aimerais m’en irriter, les juger opportunistes ou pire, inconscients. Quelque chose me l’interdit. Quoi ?

«Oh, vous pouvez tout lâcher, là !»

Je suis encore debout sur la table de jeu à tenir ce tube en acier quand Fabrizio entre par la porte de la terrasse.

«Vous avez la résistance ?»

Non. J’explique que Donatella viendra nous l’apporter, qu’elle devrait arriver d’une minute à l’autre, pendant que son père m’examine, semble me jauger puis en arrive à cette conclusion qui paraît le contrarier un peu :

«On attendra Claudio, pour la pierre.»

Je ne sais pas de quoi il est question, mais attendre me convient parfaitement. Je reprends le document que Nella a signé et m’éloigne déjà pour aller m’asseoir sur le lit d’Ottavio. Le moustachu me rappelle à l’ordre :

«L’évier, celui-là on peut le monter à deux, facile.»

Bien entendu ! Où avais-je la tête ?

«Ce sera plus court par ici.»

Je suis Fabrizio. Sur la terrasse, devant le petit portillon, le voilà soudain respectueux des convenances. Il y tient, le Signor Ingeniere passera devant. Je descends donc en premier le frêle escalier métallique en colimaçon qui mène au jardin et qui tremble dangereusement à chaque pas que fait le chef de chantier derrière moi. Si j’ai une tête de plus que lui, je ne serais pas surpris d’apprendre qu’il a le double de mon poids !

Y avait-il un évier, dans ce petit pavillon au bout de l'allée, où il m’est arrivé de venir jouer avec Ottavio, l’été dernier ?

«Attendez !»

Je tiens la porte grande ouverte pendant que Fabrizio se sert d’un pot de fleurs débordant de mégots pour venir la bloquer. Oui, nous nous comprenons à demi-mot, maintenant.

De toute évidence ce refuge au bout du jardin n’a plus d’autre ambition que d’accueillir, sur son porche de style américain, les malades qui s’entêtent à fumer. Les volets sont fermés, quelqu’un a vidé les luminaires de leurs néons et ce qui était une salle de jeu pour les enfants n’est plus qu’un espace sombre, humide, vide. Presque vide, car dans un coin, posée sur le plancher, se trouve une masse blanche vers laquelle Fabrizio avance d'un pas décidé.

Plus tard, quand nous déposons la chose au pied de l’escalier et que je m’assieds, essoufflé, sur  la troisième marche, le chef de chantier juge opportun de me gratifier d’un clin d’œil complice.

«C’est votre fils qui nous a dégoté ça, l’autre jour !»

Voit-il à quel point que je maudis le «ça» qui doit peser une tonne et que nous avons trimbalé d’un bout à l’autre du jardin dans cette allée qui ne m’a jamais paru aussi longue et stupidement sinueuse ?

S’il pense me réconcilier avec «ça» en flattant ma fierté paternelle, il se trompe !

Je me relève et jouis pleinement du privilège de passer devant lui, cette fois-ci encore, pour me contenter de guider, en ingénieur averti, l’ascension de l’encombrant évier en fonte émaillée. Fabrizio en supporte seul tout le poids sans rechigner et sans bruit. En ferait-il, je ne l’entendrais probablement pas car le vieil escalier proteste sans arrêt, alternant entre grincements languissants et craquements inquiétants.

Je n’ose imager combien doit peser cette pierre dont il a dit qu’il valait mieux que nous la portions à trois. Surtout qu’il me paraît un peu optimiste de compter sur son neveu, le chanteur de disco en chemise satinée qui…

Qui m’attend, justement, en compagnie d’Ottavio, sur la terrasse !

«Vous permettez, Monsieur ?»

Le beau Claudio en t-shirt et jeans on ne peut plus classiques me contourne de deux pas de danse que le sont beaucoup moins pour venir prendre la relève.

J’embrasse Ottavio, entre avec lui dans sa chambre, retrouve Nella.

«Tu m’as l’air un peu harassé, chéri…»

Assis sur le lit à côté de mon épouse, le gamin sur les genoux, je vois maintenant passer deux hommes, l’un jeune, mince, féminin, l’autre moustachu, plutôt trapu, la cinquantaine très enveloppée, porteurs d’un grand évier blanc. Ils se dirigent allègrement vers l’autre bout de la chambre. Je rêve ?

«Il n’a pas l’air tellement lourd !»

Ose Nella.

Je soupire.

«Tu ne trouves pas qu’il est à croquer, notre fils ?»

Oui, ce nouveau sweater lui va merveilleusement bien. Puis pour la taille, on a bien fait, il ne fallait pas plus grand.

«Il est comme toi. C’est votre teint qui veut ça. Le blanc ça vous rend irrésistibles…»

Sans doute. Pour l’heure, j’associe la couleur avec cet évier qui pèse une tonne et avec un vieil autoclave incontinent, mais je vais me réveiller et tout sera comme avant. La chambre d’Ottavio redeviendra ce qu’elle a toujours été, un bel espace lumineux aux dimensions un peu surprenantes avec, près de la porte, un carrelage rose et noir où mon fils et moi combattons les redoutables sujets du royaume de Hockenpock. J’ai dû m’assoupir durant l’une ou l’autre bataille particulièrement éprouvante, épuisé par la bêtise insondable des Pocks autant que par la méchanceté perverse des Hocks.

« Vous avez été génial ! »

Voilà Donatella. Ai-je vraiment envie de l’entendre ?

«Elle est toute calme, là. Je l’ai laissée près de son petit-fils. Elle lui tient la main. Elle lui parle…»

Qui ?

«La petite dame que vous avez rassurée, tout à l’heure.»

Oui.

«Il est dans le coma. Un accident de moto.»

Qui ?

«Son petit-fils. Marco, qu’il s’appelle.»

Nella m’interroge du regard. Donatella répond pour moi.

«Votre mari a rassuré la dame et il a bien fait. Elle était vraiment dans tous ses états. La réceptionniste lui avait dit qu’elle ne pourrait pas voir le médecin avant mardi. Elle était totalement désemparée. Mais là elle est sereine. Grâce à Monsieur.»

Ottavio m’embrasse puis déclare fièrement :

«Il est génial, mon papa !»

Soit. Je consens à dormir encore un peu.
 

17:40 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures

Commentaires

Ah zut, moi qui croyais naïvement que ma curiosité naturelle allait enfin être rassasiée ! Ne me dis pas, Peter, que Mme Aldini va récupérer le papelard signé par Nella sans que les lecteurs ne sachent de quoi il s'agit !?! Cette façon de noyer le poisson me voit outrée !

Heureusement qu'il y a la joie et la fierté d'Ottavio !

Ecrit par : Caro La vie en rose | 05.04.2006

Mdr Caro !

Privilège du conteur, hein... jouer avec les nerfs.

Je ne savais pas encore ce que le document contenait, à vrai dire.

Tu verras, c'est assez hallucinant !

:-)

Ecrit par : Peter | 06.04.2006