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13.04.2006

26 - La longue vie d'Isabella Blumenstein

Nella dort déjà. Assis sur le lit je regarde, par la fenêtre de notre chambre, la silhouette sombre que dessinent, au-dessus des maisons, les derniers étages de la tour carrée de l’Ospedale San Benedetto.

En fin de soirée, le ciel est redevenu gris et lourd, sans quoi on distinguerait plus clairement le grillage métallique qui ceint le toit plat du bâtiment et le fait ressembler à une cage immense, comme on en voit dans un zoo ou un cirque. Donatella m’en a expliqué l’origine. Il y a quelques années, un déséquilibré s’était réfugié là-haut durant plusieurs jours. Quand on a fini par le retrouver il s’est jeté dans le vide, fuyant les infirmiers qui cherchaient à le maîtriser. Depuis…

«Ils auraient dû attendre.»

Depuis, une nouvelle porte blindée, commandée par des cartes magnétiques, interdit aux patients de s’évader de l’unité psychiatrique. Elle est flanquée d’une caméra de surveillance devant laquelle je croise parfois des visiteurs qui attendent patiemment qu’on vienne leur ouvrir. Je presse alors le pas pour contourner l’ascenseur et retrouver l’escalier qui mène à la salle de réunion où me reçoit le Docteur Aldini. Vu de l’extérieur, ce troisième étage, où j’évite de m’attarder, m’intimide déjà par les barreaux devant ses fenêtres.

«Il serait bien descendu manger ou boire.»

Quant au toit de la tour, il ne permet désormais plus de s’envoler vers d’autres vies.

«Comme le noiraud sauvage, chez Nonnina ?»

Le récit de Donatella avait intrigué Ottavio. Aurait-il suffi d’attendre que le malade cherche à se nourrir ? Fallait-il laisser une assiette avec un panini sur une marche de l’escalier de service qui mène au toit ? Y joindre une bouteille d’eau minérale ?

C’était bien d’une telle manière que la Nonnina s’y était prise pour gagner la confiance d’un chat farouche qui rodait dans son jardin. Jour après jour, elle avait déposé, devant la porte de sa cuisine, un bol avec un peu de lait. Ottavio, qui devait avoir sept ou huit ans, était impatient de caresser l’animal, se faisait alors gronder par sa grand-mère mais fut récompensé quand, au bout d’une semaine, la grosse boule de fourrure noire ronronnait sagement sur ses genoux.

Cet après-midi, assis sur le lit de mon fils, je me sentais à l’écart de tous ceux qui s’agitaient dans la chambre. Chacun s’affairait comme s’il avait sa feuille de route et savait très exactement ce qui était attendu de lui. Peut-être que le fou sur le toit avait cherché à fuir un monde où il ne trouvait pas sa place ?

Le document du Docteur Aldini, que j’avais repris en main et que je faisais semblant d’examiner, me donnait une contenance. Je n’y comprenais rien, à vrai dire, mais cela m’importait peu.

Il y avait les courses à ranger. Une résistance électrique à monter dans le four. Une pierre à transporter dont j’ai entendu dire qu’elle se trouvait dans la fourgonnette de Fabrizio. Un évier à fixer au mur.

Je ne participais à aucune de ces activités et personne ne semblait m’y inviter. Est-ce que mon attitude était devenue celle d’un animal méfiant, prêt à s’enfuir à la moindre tentative d’approche ?

Ce qui est sûr, c’est que je m’étais déjà montré passablement agacé en apprenant que Donatella, Claude et Ottavio n’étaient pas partis à Ventimiglia, la veille. Voilà qui expliquait l’avancement des travaux qui m’avait tant surpris ! Ils nous avaient menti.

Mon fils s’est mis a bredouiller. Il rougissait, me jurait que c’était lui qui avait préféré donner un coup de main à Fabrizio, plutôt que d’aller pique-niquer sur la plage. J’aurais dû m’en réjouir. C’était un nouveau signe, tant de la vitalité de notre enfant que de la confiance qu’il retrouvait dans ses facultés. Il a d’ailleurs voulu me montrer les briques qu’il avait maçonnées lui, tout seul, près du mur. Je ne me suis pas levé. C’est Nella qui l’a suivi pour admirer le travail et pour le féliciter, après quoi ils sont partis se balader dehors. Passant devant moi avant de sortir par la terrasse pour descendre dans le jardin par l’escalier extérieur, elle m’a pris le formulaire des mains, s’est retournée, l’a remis à Donatella et m’a lancé sèchement :

«C’est bon, j’ai signé.»

Il n’y avait ensuite plus que l’infirmière et moi, dans la chambre, les hommes étant partis chercher des outils, ou la pierre, ou du ciment, je n’en savais rien.

«Vous voulez que je vous explique ?»

Ils saccageaient tout. Elle, son père, son cousin. Ils avaient même réussi à embrigader Ottavio. Sans l’accord de quiconque, ils avaient envahi cette chambre spacieuse où je venais me réfugier pour regarder la télévision avec mon fils, pour jouer à la console électronique, pour construire des personnages en Lego qui incarnaient les forces du bien et du mal et qui se combattaient sur les carreaux roses et noirs du redoutable royaume de Hockenpock…

«C’est à cause de la fusion, en fait…»

Dont il ne reste rien ! La maçonnerie de leur fichu four à pizza prend appui sur le carrelage et en épouse les contours. De tous les territoires imaginaires de la chambre, Hockenpock est le premier à disparaître mais d’autres suivront, j’en suis sûr.

«Ça vous semblera un peu étrange, mais bon…»

Elle a pris sa voix la plus douce, celle qu’elle réserve d’habitude à Ottavio, quand elle l’encourage à s’exercer et qu’elle ajuste patiemment les réglages de sa prothèse. Ce n’est pas son rôle, non ! Il y a un spécialiste qui est supposé en savoir bien plus qu’elle sur tout ce système myoélectrique sophistiqué. Il voit Ottavio une dizaine de minutes, chaque semaine. Elle pense que c’est insuffisant.

«Il faut savoir que nous serons jugés, enfin, que le Docteur Aldini sera jugée sur la performance de son service.»

Assise sur la table de jeu, Donatella tenait le document tourné vers moi comme pour me permettre de vérifier ses dires. Pour une fois, elle gardait un peu de distance. Me sentait-elle sur le point de me lever et de partir ?

«La direction des nouvelles unités sera confiée aux médecins les plus compétents.»

Là voilà encore à jouer un rôle qui n’était pas le sien. Le Docteur Aldini aurait dû m’apprendre tout cela !

«Alors pour les statistiques, vous comprenez…»

Non. Assis sur le lit de mon fils, dans cette chambre transformée en chantier, je ne comprenais plus ni la vie ni les gens ni leurs soucis ni leurs ambitions. Tout cela ne me concernait pas. Je n’y étais pour rien. Que pouvait bien m’importer le contenu de ce document, si même la guérison d’Ottavio…

Je frissonne, me lève, ferme la fenêtre, reviens m’asseoir. Nella se retourne. Toussote.

Guérison. Le mot est le seul qui convienne. Il m’effraie, me laisse totalement désemparé. Je ne suis pas Donatella. Je n’ai pas son goût pour l’improvisation. Le seul rôle que je connaisse encore est celui du papa d’un enfant atteint de la déficience acquise de Millet-Bowden. Paradoxalement, cette guérison, puisqu’il faut l’appeler par son nom…

«Tu ne dors pas ?»

«Si, si, je me couche…»

Cette guérison me semble tout aussi injuste que la maladie elle-même. Elle est inespérée, elle devrait me combler. Ce que nous voyons ne permet plus le moindre doute sur l’évolution rapide et favorable de l’état de santé d’Ottavio. Quel parent ne serait pas fou de bonheur quand son enfant renaît à la vie alors qu’il semblait condamné à souffrir ?

Moi.

Je l’ai découvert, aujourd’hui. Je ne me suis pas levé pour admirer le pan de mur que mon fils avait maçonné, la veille. Voyant le garçon si joyeusement complice avec Donatella, Claude et Fabrizio, je me suis soudain senti parfaitement inutile. Ottavio prenait son envol comme si tout ce temps que nous avions passé ensemble n’avait jamais existé. Sa guérison avait quelque chose d’insolent, ressemblait à une trahison.

Tout à coup, je me voyais irrémédiablement destiné à faire de la figuration dans la vie des autres. De temps en temps, il m’arriverait encore de tomber bien. Pour tenir une porte. Pour transporter un évier. Pour signer un document. Parfois, quelqu’un se donnerait la peine de m’informer et ferait mine de m’associer vaguement à son projet. Ce serait une courtoisie superflue. Je ne poserais plus de questions.

Il n’y avait rien à comprendre.

Dépitée par mon manque d’intérêt, Donatella venait de replier le formulaire pour le glisser dans une poche de sa blouse blanche quand la porte s’est ouverte.

«On aura besoin de vous deux, là !»

Fabrizio et Claude sont revenus, charriant une pierre en granit bleu sur cette même civière qui leur avait déjà servi au transport des briques. En s’approchant, on pouvait lire :

Isabella Blumenstein
1998 – 2003

Avaient-ils poussé la folie au point de dérober la pierre tombale d’une enfant ? J’ai bousculé Claude pour m’engager dans le couloir.

«Attendez, Monsieur !»

L’étudiant m’a suivi, s’est empressé de me rassurer. En réalité, la regrettée Madame Blumenstein avait vécu plus que centenaire. Le graveur s’était trompé de siècle. Comme si cette erreur ne suffisait pas, il avait également tracé une croix plutôt qu’une étoile de David. Avec tout ça…

«La pierre était fichue. Il nous l’a cédée pour trois fois rien, d’autant plus que c’est le papa d’une copine de fac.»

Récupérer tout et n’importe quoi, voilà un autre trait commun aux membres de la famille de Donatella. Si le gène du recyclage existe, on le découvrira en analysant leurs chromosomes. Il doit être voisin de celui de l’opportunisme. Leur projet avance plutôt bien, non, maintenant que mon fils est assez valide pour leur prêter main forte ?

«Et qu’il avait un verre dans le nez.»

Voilà ! Une résistance électrique dans un vieil autoclave, un évier dans un pavillon désaffecté, une pierre tombale chez un graveur alcoolique…

J’ai fait demi-tour. Où comptais-je aller, d’ailleurs, en m’éloignant ainsi de la chambre ? Sur le toit ? Ils étaient les plus forts.

«Plus réfractaire que ça, tu meurs !»

La centenaire ? Il l’avait connue, Fabrizio ?

«Non, pour la cuisson, le granit, vous verrez !»

Nous n’étions pas trop de quatre pour retourner l’épaisse pierre tombale et pour l’amener devant le four où elle ferait désormais office de plaque de cuisson.

«Passez derrière avec Do, vous nous guiderez.»

Je n’ai pas obéi tout de suite, car je venais de découvrir quelque chose à l’intérieur du four. Fabrizio a suivi mon regard, haussé les épaules :

«C’est le gamin qui a voulu ça.»

Dame Babiglieri, quatre Chatons Furieux, un Valet sur les carreaux roses. Une douzaine de Hocks et de Pocks sur les noirs. Ottavio avait tenu à mettre en scène un combat héroïque avant que tous nos personnages ne soient emmurés à tout jamais. Je me penchais, contemplais une dernière fois le redoutable royaume que la pierre tombale d’Isabella Blumenstein allait recouvrir, dans quelques instants.

«Ils vont fondre, non ?»

A moins d’un mètre au-dessus du petit peuple en Lego se trouvait l'élément chauffant, une résistance électrique puissante.

«Je lui ai dit, Signor Ingeniere...»

Et ?

«Je ne suis que le chef de chantier, moi !»

Un clin d’œil. À moi ou à sa fille ?

«Je suis les instructions du maître d’œuvre.»

Nella s’est mise à ronfler. Elle refuse de me croire quand j’affirme que ça lui arrive.

Je me couche.

Il faut avouer qu’elle ne fait pas beaucoup de bruit.

Non.

Ce serait plutôt comme un ronronnement.

Rassurant.

 

12:06 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures