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13.04.2006

27 - Tout plein d'olives vertes pour Peggy

Peggy adore les olives. Les vertes, pas les noires.

Fabrizio nous rejoindra plus tard. Il y a un marché aux puces, le lundi de Pâques, à Santa Croce. Il espère y dénicher un ventilateur pour le monter dans la cheminée.

Claude fait des pirouettes, lance la pâte en l’air, ne la rattrape pas toujours.

Ottavio rit, dispose tout plein d’olives vertes sur une pizza qu’il garnit pour Peggy.

Sur la terrasse, le vieux papy de la fillette fume en compagnie de Nella qui lui tient sa cigarette. Elle croise mon regard, me sourit. Ottavio lui a fait des confidences, hier, dans le jardin.

«Je crois qu’on est bon, là…»

Donatella vient de passer la main au-dessus de la plaque de cuisson et me fait signe que je peux tenter une première fournée.

Un jour, au retour d’un déjeuner particulièrement décevant, l’infirmière avait maudit le monde en général, l’Ospedale San Benedetto en particulier et pour conclure, avec une mention toute spéciale, le Restomobile et sa malbouffe industrielle. Ottavio s’était mis à pleurer. Il tenait à elle, avait peur qu’elle ne démissionne.

«Je peux le faire, papa ?»

Nous observons mon fils. Il manœuvre la pelle comme s’il avait cuit des pizzas durant toute sa vie !

Donatella se tient encore très près de moi et j’en profite pour demander à voix basse :

«C’était son idée, alors ?»

Elle ne répond pas.

«C’est mon fils qui a voulu construire ce four ?»

Elle se tourne vers Ottavio.
«Ne la cuis pas trop, pour le papy de Peggy. Monsieur Giacomo n’a plus toutes ses dents.»

Claude semble avoir entendu ma question et fuit mon regard.

Ottavio transpire devant le four, surveille la cuisson, captivé. Il est vrai qu’un ventilateur ne sera pas un luxe, en été. Des bouffées d’air chaud répandent des odeurs de pain, d’origan et de mozzarella dans la chambre.

Il se met à pleuvoir et Nella nous rejoint avec le vieux monsieur Giacomo. Quand elle immobilise la chaise roulante devant la table de jeu, la tête du vieillard nous refait ses petits mouvements de basset.

Donatella allume le lustre un peu kitsch. Elle aurait donc mis son père et son cousin à contribution pour réaliser le projet fou d’un de ses patients ?

Emmurés en-dessous du four dont Ottavio vient d’extraire la première pizza, je devine nos guerriers du bien et du mal qui fondent et se confondent sur les carreaux roses et noirs du redoutable royaume de Hockenpock.

«Et une molle, une !»

Claude dansote avec l’assiette qu’il dépose devant Peggy. Elle se met à découper de tout petits morceaux pour son papy.

«Encore quelques minutes pour la spéciale olives vertes de la demoiselle !»

Nella se tient près de moi.

Elle m’embrasse.

«Tu t’es levé, cette nuit ?»

Oui.

Je n’arrivais pas à trouver le sommeil.

J’ai allumé l’ordinateur pour retrouver le message de Dimitri concernant cette société qui cherche un ingénieur sur Cuneo.

«Je t’ai entendu imprimer quelque chose, non ?»

Mon CV. A toutes fins utiles, j’ai mentionné mes nouvelles connaissances en anglais. Je me suis dit qu’il faudra refaire une photo, aussi. Dans la salle de bain j’ai surpris l’expression de mon visage qui n’est pas celle d’il y a deux ans.

«Qu’est-ce que tu farfouillais dans la salle de bain ?»

Je rougis. A-t-elle vu la lumière s’allumer et s’éteindre ? J’ai dû rester là une demi heure au moins à répéter un rituel ridicule. J’actionnais l’interrupteur, clignais des yeux, m’observais un instant, me replongeais dans le noir, recommençais.

«Prosciuto pour toi, Papa ?»

Oui !

Parfois, je retrouvais le visage d’un homme serein qui rassure une dame inquiète. Nous avons bon espoir, disait-il. Un instantané parfait pour un futur emploi un peu plus commercial que technique comme celui que propose cette petite entreprise milanaise.

«Ajoute encore un peu de mozzarella, Claude, mon papa il adore le fromage ! »

A d’autres moments, je surprenais un regard sévère. Celui qui impressionne Donatella quand elle redoute que je vais me fâcher ?

«Elle chauffe un max, ta résistance, Papa !»

Il me vient de mon père, cet air de reproche. Tu n’es qu’une chiffe-molle romantique, Pasquale ! Qui t’empêchera de rêver quand je ne serai plus là ? C’était son message d’adieu peu avant que le cancer ne l’emporte. Qu’il repose en paix. Je me suis débrouillé tout seul pour m’interdire d’espérer. Il peut être fier de son fils.

«Tu l’aimes un peu trop cuite, hein oui ?»

Et puis il y eut des larmes.

«Ça va ?»

Un torrent de larmes. Je me suis assis dans le noir, sur le carrelage.

«Oui.»

Je rassure Nella, prends Ottavio dans mes bras, l’embrasse lui dis que je l’aime.

«Faudrait pas qu’elle crame, tout de même !»

Il se dégage.

Nella m’interroge toujours du regard.

«En fait, je prenais les mesures pour un nouvel évier.»

A partir de la semaine prochaine, Ottavio passera tous les samedis et dimanches avec nous.

Cela transformera son séjour long en une série d’hospitalisations brèves. Statistiquement, cela fait preuve d’une gestion plus saine. Le Docteur Aldini augmente ainsi ses chances d’avoir de nouvelles responsabilités quand San Benedetto fusionnera avec trois autres cliniques de taille trop modeste pour être efficaces.

Quand je me suis relevé, je n’ai plus actionné l’interrupteur. Dans la pénombre, j’ai cru voir les yeux d’un enfant.

17:50 Publié dans 1 - Hockenpock | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Pensées & écritures

Commentaires

Aaaaaaaaaaaahhhhh, voilà l'éclaircie que j'attendais... C'est frissonnatoire ! Que ça fait plaisir dis-donc !

Ecrit par : Caro La vie en rose | 13.04.2006

Comme je sors de clinique, je me sens concernée et je n'ai pu que constater l'absence de pizza à mes menus ( je les préfère noire les olives, sauf quand on les farcit avec du poivron mariné). J'ai renoué avec le bouillon, la soupe, la purée, la compote et les yaourts nature. Seule fantaisie des petits compartiments de confiture de fraise et d'abricot le matin au petit déjeuner ( un petit pain pas très long - le contraire de mes journées et mes nuits de douleur, et deux biscottes dans leur emballage clean et transparent, craquant !). Ton Ottavio a bien de la chance d'être malade en Belgique, crois-moi ! Moyennant quoi, je ne cuisine plus, je diététise à fond le four... Pour demain: Endives à l'eau / jambon à midi, grand verre d'air ( je vais faire faire une prise de sang pour vérifier les plaquettes) et grand bol d'eau chaude avec café et lait en poudre with édulcorant au petit déjeuner. Elle est pas belle la vie ?

Ecrit par : Marie. Pool | 19.04.2006

Oh j'espère que tu iras vite mieux, MP !

:-)

Ecrit par : Peter | 24.04.2006