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17.04.2006

Parenthèse 4

Hop, nouvelle version du 27.

Pasquale renaît.

:-)

 

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13.04.2006

27 - Tout plein d'olives vertes pour Peggy

Peggy adore les olives. Les vertes, pas les noires.

Fabrizio nous rejoindra plus tard. Il y a un marché aux puces, le lundi de Pâques, à Santa Croce. Il espère y dénicher un ventilateur pour le monter dans la cheminée.

Claude fait des pirouettes, lance la pâte en l’air, ne la rattrape pas toujours.

Ottavio rit, dispose tout plein d’olives vertes sur une pizza qu’il garnit pour Peggy.

Sur la terrasse, le vieux papy de la fillette fume en compagnie de Nella qui lui tient sa cigarette. Elle croise mon regard, me sourit. Ottavio lui a fait des confidences, hier, dans le jardin.

«Je crois qu’on est bon, là…»

Donatella vient de passer la main au-dessus de la plaque de cuisson et me fait signe que je peux tenter une première fournée.

Un jour, au retour d’un déjeuner particulièrement décevant, l’infirmière avait maudit le monde en général, l’Ospedale San Benedetto en particulier et pour conclure, avec une mention toute spéciale, le Restomobile et sa malbouffe industrielle. Ottavio s’était mis à pleurer. Il tenait à elle, avait peur qu’elle ne démissionne.

«Je peux le faire, papa ?»

Nous observons mon fils. Il manœuvre la pelle comme s’il avait cuit des pizzas durant toute sa vie !

Donatella se tient encore très près de moi et j’en profite pour demander à voix basse :

«C’était son idée, alors ?»

Elle ne répond pas.

«C’est mon fils qui a voulu construire ce four ?»

Elle se tourne vers Ottavio.
«Ne la cuis pas trop, pour le papy de Peggy. Monsieur Giacomo n’a plus toutes ses dents.»

Claude semble avoir entendu ma question et fuit mon regard.

Ottavio transpire devant le four, surveille la cuisson, captivé. Il est vrai qu’un ventilateur ne sera pas un luxe, en été. Des bouffées d’air chaud répandent des odeurs de pain, d’origan et de mozzarella dans la chambre.

Il se met à pleuvoir et Nella nous rejoint avec le vieux monsieur Giacomo. Quand elle immobilise la chaise roulante devant la table de jeu, la tête du vieillard nous refait ses petits mouvements de basset.

Donatella allume le lustre un peu kitsch. Elle aurait donc mis son père et son cousin à contribution pour réaliser le projet fou d’un de ses patients ?

Emmurés en-dessous du four dont Ottavio vient d’extraire la première pizza, je devine nos guerriers du bien et du mal qui fondent et se confondent sur les carreaux roses et noirs du redoutable royaume de Hockenpock.

«Et une molle, une !»

Claude dansote avec l’assiette qu’il dépose devant Peggy. Elle se met à découper de tout petits morceaux pour son papy.

«Encore quelques minutes pour la spéciale olives vertes de la demoiselle !»

Nella se tient près de moi.

Elle m’embrasse.

«Tu t’es levé, cette nuit ?»

Oui.

Je n’arrivais pas à trouver le sommeil.

J’ai allumé l’ordinateur pour retrouver le message de Dimitri concernant cette société qui cherche un ingénieur sur Cuneo.

«Je t’ai entendu imprimer quelque chose, non ?»

Mon CV. A toutes fins utiles, j’ai mentionné mes nouvelles connaissances en anglais. Je me suis dit qu’il faudra refaire une photo, aussi. Dans la salle de bain j’ai surpris l’expression de mon visage qui n’est pas celle d’il y a deux ans.

«Qu’est-ce que tu farfouillais dans la salle de bain ?»

Je rougis. A-t-elle vu la lumière s’allumer et s’éteindre ? J’ai dû rester là une demi heure au moins à répéter un rituel ridicule. J’actionnais l’interrupteur, clignais des yeux, m’observais un instant, me replongeais dans le noir, recommençais.

«Prosciuto pour toi, Papa ?»

Oui !

Parfois, je retrouvais le visage d’un homme serein qui rassure une dame inquiète. Nous avons bon espoir, disait-il. Un instantané parfait pour un futur emploi un peu plus commercial que technique comme celui que propose cette petite entreprise milanaise.

«Ajoute encore un peu de mozzarella, Claude, mon papa il adore le fromage ! »

A d’autres moments, je surprenais un regard sévère. Celui qui impressionne Donatella quand elle redoute que je vais me fâcher ?

«Elle chauffe un max, ta résistance, Papa !»

Il me vient de mon père, cet air de reproche. Tu n’es qu’une chiffe-molle romantique, Pasquale ! Qui t’empêchera de rêver quand je ne serai plus là ? C’était son message d’adieu peu avant que le cancer ne l’emporte. Qu’il repose en paix. Je me suis débrouillé tout seul pour m’interdire d’espérer. Il peut être fier de son fils.

«Tu l’aimes un peu trop cuite, hein oui ?»

Et puis il y eut des larmes.

«Ça va ?»

Un torrent de larmes. Je me suis assis dans le noir, sur le carrelage.

«Oui.»

Je rassure Nella, prends Ottavio dans mes bras, l’embrasse lui dis que je l’aime.

«Faudrait pas qu’elle crame, tout de même !»

Il se dégage.

Nella m’interroge toujours du regard.

«En fait, je prenais les mesures pour un nouvel évier.»

A partir de la semaine prochaine, Ottavio passera tous les samedis et dimanches avec nous.

Cela transformera son séjour long en une série d’hospitalisations brèves. Statistiquement, cela fait preuve d’une gestion plus saine. Le Docteur Aldini augmente ainsi ses chances d’avoir de nouvelles responsabilités quand San Benedetto fusionnera avec trois autres cliniques de taille trop modeste pour être efficaces.

Quand je me suis relevé, je n’ai plus actionné l’interrupteur. Dans la pénombre, j’ai cru voir les yeux d’un enfant.

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26 - La longue vie d'Isabella Blumenstein

Nella dort déjà. Assis sur le lit je regarde, par la fenêtre de notre chambre, la silhouette sombre que dessinent, au-dessus des maisons, les derniers étages de la tour carrée de l’Ospedale San Benedetto.

En fin de soirée, le ciel est redevenu gris et lourd, sans quoi on distinguerait plus clairement le grillage métallique qui ceint le toit plat du bâtiment et le fait ressembler à une cage immense, comme on en voit dans un zoo ou un cirque. Donatella m’en a expliqué l’origine. Il y a quelques années, un déséquilibré s’était réfugié là-haut durant plusieurs jours. Quand on a fini par le retrouver il s’est jeté dans le vide, fuyant les infirmiers qui cherchaient à le maîtriser. Depuis…

«Ils auraient dû attendre.»

Depuis, une nouvelle porte blindée, commandée par des cartes magnétiques, interdit aux patients de s’évader de l’unité psychiatrique. Elle est flanquée d’une caméra de surveillance devant laquelle je croise parfois des visiteurs qui attendent patiemment qu’on vienne leur ouvrir. Je presse alors le pas pour contourner l’ascenseur et retrouver l’escalier qui mène à la salle de réunion où me reçoit le Docteur Aldini. Vu de l’extérieur, ce troisième étage, où j’évite de m’attarder, m’intimide déjà par les barreaux devant ses fenêtres.

«Il serait bien descendu manger ou boire.»

Quant au toit de la tour, il ne permet désormais plus de s’envoler vers d’autres vies.

«Comme le noiraud sauvage, chez Nonnina ?»

Le récit de Donatella avait intrigué Ottavio. Aurait-il suffi d’attendre que le malade cherche à se nourrir ? Fallait-il laisser une assiette avec un panini sur une marche de l’escalier de service qui mène au toit ? Y joindre une bouteille d’eau minérale ?

C’était bien d’une telle manière que la Nonnina s’y était prise pour gagner la confiance d’un chat farouche qui rodait dans son jardin. Jour après jour, elle avait déposé, devant la porte de sa cuisine, un bol avec un peu de lait. Ottavio, qui devait avoir sept ou huit ans, était impatient de caresser l’animal, se faisait alors gronder par sa grand-mère mais fut récompensé quand, au bout d’une semaine, la grosse boule de fourrure noire ronronnait sagement sur ses genoux.

Cet après-midi, assis sur le lit de mon fils, je me sentais à l’écart de tous ceux qui s’agitaient dans la chambre. Chacun s’affairait comme s’il avait sa feuille de route et savait très exactement ce qui était attendu de lui. Peut-être que le fou sur le toit avait cherché à fuir un monde où il ne trouvait pas sa place ?

Le document du Docteur Aldini, que j’avais repris en main et que je faisais semblant d’examiner, me donnait une contenance. Je n’y comprenais rien, à vrai dire, mais cela m’importait peu.

Il y avait les courses à ranger. Une résistance électrique à monter dans le four. Une pierre à transporter dont j’ai entendu dire qu’elle se trouvait dans la fourgonnette de Fabrizio. Un évier à fixer au mur.

Je ne participais à aucune de ces activités et personne ne semblait m’y inviter. Est-ce que mon attitude était devenue celle d’un animal méfiant, prêt à s’enfuir à la moindre tentative d’approche ?

Ce qui est sûr, c’est que je m’étais déjà montré passablement agacé en apprenant que Donatella, Claude et Ottavio n’étaient pas partis à Ventimiglia, la veille. Voilà qui expliquait l’avancement des travaux qui m’avait tant surpris ! Ils nous avaient menti.

Mon fils s’est mis a bredouiller. Il rougissait, me jurait que c’était lui qui avait préféré donner un coup de main à Fabrizio, plutôt que d’aller pique-niquer sur la plage. J’aurais dû m’en réjouir. C’était un nouveau signe, tant de la vitalité de notre enfant que de la confiance qu’il retrouvait dans ses facultés. Il a d’ailleurs voulu me montrer les briques qu’il avait maçonnées lui, tout seul, près du mur. Je ne me suis pas levé. C’est Nella qui l’a suivi pour admirer le travail et pour le féliciter, après quoi ils sont partis se balader dehors. Passant devant moi avant de sortir par la terrasse pour descendre dans le jardin par l’escalier extérieur, elle m’a pris le formulaire des mains, s’est retournée, l’a remis à Donatella et m’a lancé sèchement :

«C’est bon, j’ai signé.»

Il n’y avait ensuite plus que l’infirmière et moi, dans la chambre, les hommes étant partis chercher des outils, ou la pierre, ou du ciment, je n’en savais rien.

«Vous voulez que je vous explique ?»

Ils saccageaient tout. Elle, son père, son cousin. Ils avaient même réussi à embrigader Ottavio. Sans l’accord de quiconque, ils avaient envahi cette chambre spacieuse où je venais me réfugier pour regarder la télévision avec mon fils, pour jouer à la console électronique, pour construire des personnages en Lego qui incarnaient les forces du bien et du mal et qui se combattaient sur les carreaux roses et noirs du redoutable royaume de Hockenpock…

«C’est à cause de la fusion, en fait…»

Dont il ne reste rien ! La maçonnerie de leur fichu four à pizza prend appui sur le carrelage et en épouse les contours. De tous les territoires imaginaires de la chambre, Hockenpock est le premier à disparaître mais d’autres suivront, j’en suis sûr.

«Ça vous semblera un peu étrange, mais bon…»

Elle a pris sa voix la plus douce, celle qu’elle réserve d’habitude à Ottavio, quand elle l’encourage à s’exercer et qu’elle ajuste patiemment les réglages de sa prothèse. Ce n’est pas son rôle, non ! Il y a un spécialiste qui est supposé en savoir bien plus qu’elle sur tout ce système myoélectrique sophistiqué. Il voit Ottavio une dizaine de minutes, chaque semaine. Elle pense que c’est insuffisant.

«Il faut savoir que nous serons jugés, enfin, que le Docteur Aldini sera jugée sur la performance de son service.»

Assise sur la table de jeu, Donatella tenait le document tourné vers moi comme pour me permettre de vérifier ses dires. Pour une fois, elle gardait un peu de distance. Me sentait-elle sur le point de me lever et de partir ?

«La direction des nouvelles unités sera confiée aux médecins les plus compétents.»

Là voilà encore à jouer un rôle qui n’était pas le sien. Le Docteur Aldini aurait dû m’apprendre tout cela !

«Alors pour les statistiques, vous comprenez…»

Non. Assis sur le lit de mon fils, dans cette chambre transformée en chantier, je ne comprenais plus ni la vie ni les gens ni leurs soucis ni leurs ambitions. Tout cela ne me concernait pas. Je n’y étais pour rien. Que pouvait bien m’importer le contenu de ce document, si même la guérison d’Ottavio…

Je frissonne, me lève, ferme la fenêtre, reviens m’asseoir. Nella se retourne. Toussote.

Guérison. Le mot est le seul qui convienne. Il m’effraie, me laisse totalement désemparé. Je ne suis pas Donatella. Je n’ai pas son goût pour l’improvisation. Le seul rôle que je connaisse encore est celui du papa d’un enfant atteint de la déficience acquise de Millet-Bowden. Paradoxalement, cette guérison, puisqu’il faut l’appeler par son nom…

«Tu ne dors pas ?»

«Si, si, je me couche…»

Cette guérison me semble tout aussi injuste que la maladie elle-même. Elle est inespérée, elle devrait me combler. Ce que nous voyons ne permet plus le moindre doute sur l’évolution rapide et favorable de l’état de santé d’Ottavio. Quel parent ne serait pas fou de bonheur quand son enfant renaît à la vie alors qu’il semblait condamné à souffrir ?

Moi.

Je l’ai découvert, aujourd’hui. Je ne me suis pas levé pour admirer le pan de mur que mon fils avait maçonné, la veille. Voyant le garçon si joyeusement complice avec Donatella, Claude et Fabrizio, je me suis soudain senti parfaitement inutile. Ottavio prenait son envol comme si tout ce temps que nous avions passé ensemble n’avait jamais existé. Sa guérison avait quelque chose d’insolent, ressemblait à une trahison.

Tout à coup, je me voyais irrémédiablement destiné à faire de la figuration dans la vie des autres. De temps en temps, il m’arriverait encore de tomber bien. Pour tenir une porte. Pour transporter un évier. Pour signer un document. Parfois, quelqu’un se donnerait la peine de m’informer et ferait mine de m’associer vaguement à son projet. Ce serait une courtoisie superflue. Je ne poserais plus de questions.

Il n’y avait rien à comprendre.

Dépitée par mon manque d’intérêt, Donatella venait de replier le formulaire pour le glisser dans une poche de sa blouse blanche quand la porte s’est ouverte.

«On aura besoin de vous deux, là !»

Fabrizio et Claude sont revenus, charriant une pierre en granit bleu sur cette même civière qui leur avait déjà servi au transport des briques. En s’approchant, on pouvait lire :

Isabella Blumenstein
1998 – 2003

Avaient-ils poussé la folie au point de dérober la pierre tombale d’une enfant ? J’ai bousculé Claude pour m’engager dans le couloir.

«Attendez, Monsieur !»

L’étudiant m’a suivi, s’est empressé de me rassurer. En réalité, la regrettée Madame Blumenstein avait vécu plus que centenaire. Le graveur s’était trompé de siècle. Comme si cette erreur ne suffisait pas, il avait également tracé une croix plutôt qu’une étoile de David. Avec tout ça…

«La pierre était fichue. Il nous l’a cédée pour trois fois rien, d’autant plus que c’est le papa d’une copine de fac.»

Récupérer tout et n’importe quoi, voilà un autre trait commun aux membres de la famille de Donatella. Si le gène du recyclage existe, on le découvrira en analysant leurs chromosomes. Il doit être voisin de celui de l’opportunisme. Leur projet avance plutôt bien, non, maintenant que mon fils est assez valide pour leur prêter main forte ?

«Et qu’il avait un verre dans le nez.»

Voilà ! Une résistance électrique dans un vieil autoclave, un évier dans un pavillon désaffecté, une pierre tombale chez un graveur alcoolique…

J’ai fait demi-tour. Où comptais-je aller, d’ailleurs, en m’éloignant ainsi de la chambre ? Sur le toit ? Ils étaient les plus forts.

«Plus réfractaire que ça, tu meurs !»

La centenaire ? Il l’avait connue, Fabrizio ?

«Non, pour la cuisson, le granit, vous verrez !»

Nous n’étions pas trop de quatre pour retourner l’épaisse pierre tombale et pour l’amener devant le four où elle ferait désormais office de plaque de cuisson.

«Passez derrière avec Do, vous nous guiderez.»

Je n’ai pas obéi tout de suite, car je venais de découvrir quelque chose à l’intérieur du four. Fabrizio a suivi mon regard, haussé les épaules :

«C’est le gamin qui a voulu ça.»

Dame Babiglieri, quatre Chatons Furieux, un Valet sur les carreaux roses. Une douzaine de Hocks et de Pocks sur les noirs. Ottavio avait tenu à mettre en scène un combat héroïque avant que tous nos personnages ne soient emmurés à tout jamais. Je me penchais, contemplais une dernière fois le redoutable royaume que la pierre tombale d’Isabella Blumenstein allait recouvrir, dans quelques instants.

«Ils vont fondre, non ?»

A moins d’un mètre au-dessus du petit peuple en Lego se trouvait l'élément chauffant, une résistance électrique puissante.

«Je lui ai dit, Signor Ingeniere...»

Et ?

«Je ne suis que le chef de chantier, moi !»

Un clin d’œil. À moi ou à sa fille ?

«Je suis les instructions du maître d’œuvre.»

Nella s’est mise à ronfler. Elle refuse de me croire quand j’affirme que ça lui arrive.

Je me couche.

Il faut avouer qu’elle ne fait pas beaucoup de bruit.

Non.

Ce serait plutôt comme un ronronnement.

Rassurant.

 

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05.04.2006

25 - Bon espoir pour Marco

Qu’est-ce qui m’a pris de répondre à cette dame ?

Quand nous traversons le hall d’entrée pour rejoindre l’escalier qui mène au deuxiè3me étage, Donatella porte un baluchon improvisé, fait d’un drap vert contenant tout ce que nous avons prélevé sur l’autoclave. Quant à moi, j’ai obéi quand elle m’a demandé de prendre la boîte à outils. Je tiens aussi une belle pochette blanche scellée, annonçant, en grande lettres, que son contenu est stérile mais qui enveloppe, en réalité, mon pantalon de ville trempé.

«Tout ira bien, Docteur ?»

C’est une petite femme au cheveux gris, toute de noir vêtue, qui nous rejoint au moment où nous allions nous engager dans la cage d’escalier. Soixante-dix ans ? Au moins. Toujours vive, en tout cas. Je n’ai aucune idée d’où elle a pu surgir, mais elle se tient maintenant devant nous, vient de poser une main sur mon bras, me fixe, attend une réponse.

«Nous avons bon espoir, Madame.»

Je m’entends dire cela !

Est-ce en écoutant le Docteur Aldini que j’ai appris qu’un médecin ne dit pas « je » ? Nous ne savons pas. Nous allons essayer un nouveau traitement. Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir. Nous…

«C’est un bon garçon, vous savez…»

Heureusement que Donatella vient à mon secours car je ne sais plus trop quoi dire, au-delà de cette petite phrase qui a dû sonner juste.

«Vous pouvez aller le voir. Venez.»

Puis, se tournant vers moi :

«J’en ai pour une minute, Docteur. Je vous rejoins à l’étage.»

La petite dame me lâche le bras mais ne consent pas à me quitter ainsi. La voilà qui ouvre son grand sac noir et en sort une jolie boîte de chocolats.

«Tenez.»

L’infirmière me fait signe d’accepter mais j’ai déjà les mains pleines, moi…

«Buona Pasqua !»

Me voilà qui monte l’escalier tenant mon enveloppe blanche dans une main, portant une boîte à outils de l’autre et serrant sous le bras ce cadeau que je ne mérite pas. Je devrais me sentir un peu coupable mais je suis, à vrai dire, surtout très impatient de retrouver Ottavio. Vaguement curieux, aussi, de voir où en est la construction de ce four à pizza ? J’hésite à me l’avouer.

J’ai pourtant tout loisir d’admirer le travail de maçonnerie du papa de Donatella et de m’étonner de ce qu’il a réussi à faire en un seul jour. Il n’y a personne, dans la chambre !

Un petit billet jaune, collé sur la porte, vient de m’annoncer :

Sommes partis faire le marché avec Claude.
J’ai signé le papier.
Bisou !

Il m’était totalement sorti de l’esprit, ce document que m’a remis le Docteur Aldini, vendredi. Je le découvre sur la table de jeu et m’apprête à le lire quand j’entends :

«Signor Ingeniere !»

Une voix. Pendant quelques secondes j’ai le sentiment affolant d’avoir sombré dans la démence. Parfaitement seul au beau milieu de cette grande chambre baignée de lumière, me voilà qui délire. Un fantôme de mon passé récent vient me hanter et m’affirmer que je suis un homme, un ingénieur, un…

«Hého !»

Les contours pratiquement achevés du four dessinent, autour du futur espace de cuisson, un dôme qui culmine à hauteur d’homme et au-dessus duquel, par un trou dans le plafond, je vois d’abord une moustache démesurée avant de rencontrer le regard de…

«Fabrizio ?»

Oui. Ravi. C’est bien lui, le chef de chantier de la Compagnie des Eaux que je reconnais maintenant, pour avoir travaillé avec lui, il y a plus de dix ans, je crois, à mes débuts. Les circonstances ne prêtent pas à d’autres politesses car il se tient sur le toit et il lui faudrait un petit coup de main, là, tout de suite. Je ne dois pas le rejoindre, non, je peux rester ici, dans la chambre. Si je pouvais déplacer la table et monter dessus pour tenir un instant le grand tube en acier qu’il va passer par le trou, mais sans m’appuyer trop contre la maçonnerie, parce que le ciment…

Je m’exécute. Diable, c’est de lui que Donatella tient sa manière de me diriger en me signifiant, d’une manière à la fois subtile et sans équivoque, que toute objection serait vaine !

Son papa a dû lui apprendre que le monde n’est rien d’autre qu’un chantier. Une ampoule à changer dans le lustre un peu kitsch. Un réglage patient à faire pour qu’Ottavio maîtrise mieux sa prothèse. Une résistance à récupérer dans un vieil autoclave. Une dame à guider vers la chambre de son fils ou de son petit-fils. Elle voit ce qu’il faut faire, le fait et ne doute pas une seconde de votre désir de le faire avec elle.

«Vous le tenez ?»

Oui. Je tiens le tube qui vibre un peu, maintenant. J’entends une foreuse, vois tomber des éclats de métal.

Aurait-elle mobilisé son papa pour la construction de ce four à pizza avec ce même ascendant naturel qu’elle semble avoir sur moi ?

«On est bien droit, là ?»

Je suppose, oui. En tout cas, l’extrémité basse du tube se trouve exactement dans l’axe de l’orifice réservé dans le dôme. Quelques trous encore, le bruit d’un tourne-vis à cliquet, je crois qu’on appelle ça un racagnac et puis…

«Super. Grazie mille. J’arrive !»

Je perçois encore un air de famille, là. Avec Fabrizio, comme avec sa fille, il semblerait que quiconque croise leur chemin tombe bien. C’est un peu comme s’ils vous attendaient, justement, pour les aider. Après quoi, vous serez félicité et remercié mille fois par l’un ou embrassé furtivement par l’autre.

J’aimerais m’en irriter, les juger opportunistes ou pire, inconscients. Quelque chose me l’interdit. Quoi ?

«Oh, vous pouvez tout lâcher, là !»

Je suis encore debout sur la table de jeu à tenir ce tube en acier quand Fabrizio entre par la porte de la terrasse.

«Vous avez la résistance ?»

Non. J’explique que Donatella viendra nous l’apporter, qu’elle devrait arriver d’une minute à l’autre, pendant que son père m’examine, semble me jauger puis en arrive à cette conclusion qui paraît le contrarier un peu :

«On attendra Claudio, pour la pierre.»

Je ne sais pas de quoi il est question, mais attendre me convient parfaitement. Je reprends le document que Nella a signé et m’éloigne déjà pour aller m’asseoir sur le lit d’Ottavio. Le moustachu me rappelle à l’ordre :

«L’évier, celui-là on peut le monter à deux, facile.»

Bien entendu ! Où avais-je la tête ?

«Ce sera plus court par ici.»

Je suis Fabrizio. Sur la terrasse, devant le petit portillon, le voilà soudain respectueux des convenances. Il y tient, le Signor Ingeniere passera devant. Je descends donc en premier le frêle escalier métallique en colimaçon qui mène au jardin et qui tremble dangereusement à chaque pas que fait le chef de chantier derrière moi. Si j’ai une tête de plus que lui, je ne serais pas surpris d’apprendre qu’il a le double de mon poids !

Y avait-il un évier, dans ce petit pavillon au bout de l'allée, où il m’est arrivé de venir jouer avec Ottavio, l’été dernier ?

«Attendez !»

Je tiens la porte grande ouverte pendant que Fabrizio se sert d’un pot de fleurs débordant de mégots pour venir la bloquer. Oui, nous nous comprenons à demi-mot, maintenant.

De toute évidence ce refuge au bout du jardin n’a plus d’autre ambition que d’accueillir, sur son porche de style américain, les malades qui s’entêtent à fumer. Les volets sont fermés, quelqu’un a vidé les luminaires de leurs néons et ce qui était une salle de jeu pour les enfants n’est plus qu’un espace sombre, humide, vide. Presque vide, car dans un coin, posée sur le plancher, se trouve une masse blanche vers laquelle Fabrizio avance d'un pas décidé.

Plus tard, quand nous déposons la chose au pied de l’escalier et que je m’assieds, essoufflé, sur  la troisième marche, le chef de chantier juge opportun de me gratifier d’un clin d’œil complice.

«C’est votre fils qui nous a dégoté ça, l’autre jour !»

Voit-il à quel point que je maudis le «ça» qui doit peser une tonne et que nous avons trimbalé d’un bout à l’autre du jardin dans cette allée qui ne m’a jamais paru aussi longue et stupidement sinueuse ?

S’il pense me réconcilier avec «ça» en flattant ma fierté paternelle, il se trompe !

Je me relève et jouis pleinement du privilège de passer devant lui, cette fois-ci encore, pour me contenter de guider, en ingénieur averti, l’ascension de l’encombrant évier en fonte émaillée. Fabrizio en supporte seul tout le poids sans rechigner et sans bruit. En ferait-il, je ne l’entendrais probablement pas car le vieil escalier proteste sans arrêt, alternant entre grincements languissants et craquements inquiétants.

Je n’ose imager combien doit peser cette pierre dont il a dit qu’il valait mieux que nous la portions à trois. Surtout qu’il me paraît un peu optimiste de compter sur son neveu, le chanteur de disco en chemise satinée qui…

Qui m’attend, justement, en compagnie d’Ottavio, sur la terrasse !

«Vous permettez, Monsieur ?»

Le beau Claudio en t-shirt et jeans on ne peut plus classiques me contourne de deux pas de danse que le sont beaucoup moins pour venir prendre la relève.

J’embrasse Ottavio, entre avec lui dans sa chambre, retrouve Nella.

«Tu m’as l’air un peu harassé, chéri…»

Assis sur le lit à côté de mon épouse, le gamin sur les genoux, je vois maintenant passer deux hommes, l’un jeune, mince, féminin, l’autre moustachu, plutôt trapu, la cinquantaine très enveloppée, porteurs d’un grand évier blanc. Ils se dirigent allègrement vers l’autre bout de la chambre. Je rêve ?

«Il n’a pas l’air tellement lourd !»

Ose Nella.

Je soupire.

«Tu ne trouves pas qu’il est à croquer, notre fils ?»

Oui, ce nouveau sweater lui va merveilleusement bien. Puis pour la taille, on a bien fait, il ne fallait pas plus grand.

«Il est comme toi. C’est votre teint qui veut ça. Le blanc ça vous rend irrésistibles…»

Sans doute. Pour l’heure, j’associe la couleur avec cet évier qui pèse une tonne et avec un vieil autoclave incontinent, mais je vais me réveiller et tout sera comme avant. La chambre d’Ottavio redeviendra ce qu’elle a toujours été, un bel espace lumineux aux dimensions un peu surprenantes avec, près de la porte, un carrelage rose et noir où mon fils et moi combattons les redoutables sujets du royaume de Hockenpock. J’ai dû m’assoupir durant l’une ou l’autre bataille particulièrement éprouvante, épuisé par la bêtise insondable des Pocks autant que par la méchanceté perverse des Hocks.

« Vous avez été génial ! »

Voilà Donatella. Ai-je vraiment envie de l’entendre ?

«Elle est toute calme, là. Je l’ai laissée près de son petit-fils. Elle lui tient la main. Elle lui parle…»

Qui ?

«La petite dame que vous avez rassurée, tout à l’heure.»

Oui.

«Il est dans le coma. Un accident de moto.»

Qui ?

«Son petit-fils. Marco, qu’il s’appelle.»

Nella m’interroge du regard. Donatella répond pour moi.

«Votre mari a rassuré la dame et il a bien fait. Elle était vraiment dans tous ses états. La réceptionniste lui avait dit qu’elle ne pourrait pas voir le médecin avant mardi. Elle était totalement désemparée. Mais là elle est sereine. Grâce à Monsieur.»

Ottavio m’embrasse puis déclare fièrement :

«Il est génial, mon papa !»

Soit. Je consens à dormir encore un peu.
 

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02.04.2006

Parenthèse 3

Je viens de modifier le 20, 21 et 24 après une critique sévère qui me semblait justifiée.

L'importance que pouvait avoir le "noeud" est clarifiée dans le 20 et le 21. J'ai introduit d'autres signes d'une amélioration (mouvements, expression) incontestable de l'état d'Ottavio.

Dans le 24, Pasquale explique mieux pourquoi Donatella l'irrite en l'éloignant de son enfant.

Avec tout ça, le changement qu'on observe chez Pasquale est à la fois un peu moins brutal et mieux argumenté.

:-)

 

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